I. — Les premiers progrès et la crise des mœurs
L'établissement des Français en assurant aux Juifs indigènes une sécurité qui leur manquait jusqu'alors, en améliorant leurs conditions de vie, détermina un accroissement important de ces populations. Très prolifiques, celles-ci croissaient régulièrement d’année en année. En 1838, les communautés d'Alger, d'Oran, de Bône, et Mostaganem enregistraient 486 naissances contre 255 décès ; en 1839, le mouvement marquait un ralentissement sensible, 441 naissances seulement contre 305 décès ; mais il reprenait en 1842 : 447 naissances contre 294 décès. Le fait était d'autant plus notable que ces mêmes années le total des décès dépassait de beaucoup celui des naissances pour les populations européennes et musulmanes (1).
D'autre part, la guerre avait provoqué un mouvement d'émigration des populations de l’intérieur vers les villes du littoral occupées par les Français, soit que ces Israélites trop accueillants pour l’armée française aient suivi celle-ci dans sa retraite, soit que le désir d’être traités libéralement les aient incités à abandonner les territoires musulmans. L'installation d'une garnison française dans des villes de médiocre importance jusqu’à ce moment, comme Bône et Oran, détermina vers elles un afflux d'’Israélites de la province. De la Régence de Tunis ou de l’Empire chérifien, certains vinrent s’y établir dans l'espoir de faire de profitables spéculations avec l’armée et les colons. C’est ainsi que Bône, dont la pcpulation israélite n’était en 1830 composée que de trois familles, comptait en 1842, 518 individus (2). A Oran se produisait en 1838 un afflux d'Israélites étrangers venant soit de l’état d’Abd-el-Kader, soit du Maroc ; la population juive passait de 2.372 âmes en 1833 à 5.627, pour redescendre l’année suivante à
(1) BAUDE, L'Algérie, t. 11, p. 300. Archives israélitesS de France, année 1843, p. 27 (2) Archives israélites de France, année 1848, p. 98.
3.364. Mais sa composition montre qu’elle comprenait une très grande proportion d'éléments flottants. Elle se décomposait en effet ainsi : 3.156 hommes, 804 femmes et 1.667 enfants. Les familles ne s'étaient donc pas déplacées. Les immigrants israélites, procédant comme les M'zabites de nos jours, étaient venus seuls pour chercher fortune au grand centre français de la province. Leurs espérances étant déçues ils rentraient à leur foyer ou allaient porter ailleurs leur pacotille et leurs ambitions (1).
Au contraire des indigènes qui s’enfermaient dans un mutisme malveillant ou se retiraient dans l’intérieur pour ne pas avoir de contact avec le « roumi », ils tentèrent très vite de se mêler aux Français pour pouvoir commercer avec eux. La terreur qu'ils avaient manifestée à l'entrée des soldats français n’avait duré que quelques jours. « Ils ne se baissèrent plus pour nous saluer et au bout de quelque temps, ils ne le firent plus du tout », dit Rozet. Ils devinrent bientôt assez hardis pour oser nous coudoyer dans les rues ; enfin, un an après la prise d'Alger, tous les Européens qui s’y trouvaient alors, militaires et bourgeois, se plaignaient de l’insolence des Israélites (2).
Leur langue franque, sorte de sabir composé d’arabe, d'espagnol, d’italien et de français, leur permettait d’avoir le monopole du trafic avec les Européens et d’être les intermédiaires nécessaires entre eux et les indigènes. Ils eurent l'intelligence de comprendre que leurs affaires s’amélioreraient encore s'ils connaissaient la langue des conquérants. Ils la parlèrent très vite et envoyèrent leurs enfants l’apprendre à l’école israélite qu’on avait fondée à leur usage, en 1832. En 1834, 70 jeunes Juifs à Alger, 20 à Oran, suivaient ces cours alors qu'aucun Musulman à Alger, 4 seulement à Oran fréquentaient l’école qu'on avait ouverte à leur intention (3).
Très rapidement, ils virent que les conditions commerciales n'étaient plus celles de la domination turque. Ils apportaient un cerain soin à tenir propres leurs boutiques, dans le but de plaire à la clientèle française (4) et pour rivaliser avec leurs concurrents européens. Leur habitude du commerce du pays leur permettait de ne pas tomber dans les erreurs grossières commises par ceux-ci. La France envoyait les articles courants qui convenaient à sa clientèle des Antilles mais étaient d'un écoulement difficile en Algérie. Les négociants juifs continuant leur traditionnel trafic avec les Anglais de Gibraltar ou leurs coreligionnaires de Livourne, évitaient de se
(1) BAUDE, op. cil., t. Il, p. 300.
(2) ROZET,, 0D. cit. t. I1, p. 957.
(3) GENTY DE BUSSY, De l'Etablissement français dans la Régence d'Alger, t. II D. 244. JTE
(4) PEYRONNY, Considérations politiques sur la colonie d'Alger. p. 58.
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charger de denrées invendables (1). Ils gardaient les professions classiques qui leur donnaient le monopole des échanges avec les indigènes : le commerce des toiles, l’orfèvrerie, le change, la passementerie, la mercerie, le colportage. Mais la vente des denrées alimentaires, du tabac, des vieux habits, des boissons, les mettait en contact direct avec la population européenne. Pour satisfaire celle-ci, ils adoptèrent des commerces nouveaux, comme celui de chapelier ; les innovations ne les effrayaient pas, au contraire des marchands maures qui restaient figés dans leurs anciens échanges (2). En 1840, ils payaient un tiers des droits d'importation ; en 1842, la liste des patentés d'Alger mentionnait dix-huit Israélites dans la première classe, payant cent francs de taxe ; soixante-deux dans la seconde, payant cinquante francs ; soixante-seize pour la troisième, payant vingt frs ; et cent quatre-vingt cinq dans la dernière (3). Leur activité était très grande mais leur amour du lucre les portait à user de pratiques condamnables. Ils achetaient les armes et les munitions des soldats du bataillon auxiliaire d'Afrique et les revendaient aux Musulmans (4), accaparaient le plomb pour le livrer aux Kabyles (5), sans se soucier des conséquences que pouvaient avoir ces spéculations. D’autres falsifiaient les bijoux d’or en y mélant du cuivre pour donner à ces objets un éclat trompeur (6). Mais c’est le commerce de l’argent qui leur procurait les plus gros gains. Le manque de capitaux donnait à l’argent une valeur excessive. L'indécision du gouvernement sur sa politique africaine, la crainte que notre occupation cessät un jour proche, l'insécurité, empêchaient les capitalistes de placer leurs fonds en Afrique. Les Juifs, prêteurs traditionnels, pouvaient exercer l'usure en toute quiétude (7). D'ailleurs, des hommes d’affaires français comme ce Bacuet qui joua un rôle considérable dans la vie économique de l'Algérie à cette époque, donnaient l’exemple. L'intérêt légal était de 10 %. L'intérêt ordinaire variait de 18 à 24 9, les parties étant libres de le fixer à leur gré (8). De ce fait, il n’y avait plus de délit d'usure à Alger.
Les petits commerçants prêtaient surtout aux soldats indigènes et à leurs coreligionnaires qui engageaient leurs bijoux et les retiraient les veilles de fête. A Tlemcen, raconte Gourgeot, chaque milicien recevait une somme de trente francs par mois. « Quelques-uns d’entre eux... engageaient leur livret de solde moyennant vingt-cinq francs
{1) Procès-verbaux et rap. de la com. d’eng. nommée par ie Roi le 7-7-1833, p. 915.
{2) GENTY DE BUSSY, op. cit. t. II, p. 229 et seq.
(3) Archives Is. de France 1843, p. 194.
{:) Correspondance du duc de Rovigo, p. 70.
{5) Archives 15. de France, 1845, p. 414.
(6) Rapport au duc de Dalmatie au Roi. Arch. nat. f. 801.675.
{7) Archives Nat. F. 80, 1631. 8
{8) Ordonnance dp 7-12/1835. PÉLISSIER DE REYNAUD, 09. CILSNTNEL ID 250 CT-VTIT, page 184.
pour lesquels ils en rendaient trente à la fin du mois ». On atteignait ainsi des taux de 24 % par an. Ces opérations scandaleuses étaient toutefois moins fréquentes qu'au temps des Turcs. Aussi, en dépit de leur tranquillité, certains Juifs ne se cachaiïient pas pour regretter l'heureuse époque (1) où battus et bafoués, ils gagnaient beaucoup d'argent.
L'achat des terres et les transactions sur immeubles, mal définis jusqu’en 1832, permirent aux notables israélites d'acquérir des biens fonciers. La spéculation s’exerca de mille façons : les indigènes moniraient une mauvaise foi égale à celle de leurs tentateurs, en leur vendant parfois des propriétés qui n’existaient pas (2) ; les Israélites achetaient à vil prix des biens qu'ils revendaient à prix d’or (3). L’exemple porta, car en 1836, toute transaction immobilière entre Musulmans et Israélites ou Européens était interdite et Bugeaud, en renouvelant cette interdiction expliquait : « Si les Juifs pouvaient acquérir ils seraient bientôt possesseurs de la plus grande partie de Constantine (4).
Le spectacle d'Israélites propriétaires fonciers pouvait étonner à bon droit. C'était une innovation à Alger, mais ce n'était pas la seule. Bien des Israélites avaient abandonné leur profession traditionnelle pour entrer dans de petits emplois, se faisant clercs d'avoués ou de notaires, percepteurs de taxes, employés d'administration (5) : une révolution en Israël.
Cette évolution était nécessitée par la profonde misère du petit peuple. La guerre avait ralenti le trafic avec l’intérieur du pays. En ruinant l’élite indigène, elle avait contraint au chômage beaucoup d'artisans spécialisés dans les métiers de brodeur, de tailleurs, d'armuriers. L'établissement d'ouvriers européens, plus aptes à servir les entrepreneurs européens, atteignait les ouvriers indigènes. La cherté: de la vie les désorientait. Chargés presque tous d’une famille nombreuse, ils ne pouvaient plus la nourrir en conservant leur métier. De là l'obligation d'adopter une profession nouvelle sous peine de disparaître. En 1840, la nation juive devait secourir 440 indigents ; on signalait cette année-là la mort d’inanition d’un grand nombre de vieillards (6).
Ces Orientaux qui avaient vécu jusqu'alors en suivant les pratiques formalistes que leur commandait le Talmud, en appliquant les prin-
(1) BAUDE, 09. cit., t. II, p. 291. — BURET, La question d'Afrique, p. 85 et seq., arch. Xs, France.
(2) Sur 539 acquéreurs de terres en dehors d'Alger il y eut % Juifs sur 539 individus : vendeurs sur 1.082. PÉLISSIER et REYNAUD, op. cit., t. III, p. 2% k
(3) Archives Nat. F,. 80. 1631.
(4) Archives Nat. F. 80. 1674.
(5) Archives Nat. F. 80. 1631.
(6) Arch. Is. de Fce, 1840, p. 27%. Epitre des rab. d'Alger au Consistotre. Cf. Arch. Is. 1841, p. 43 et seq.
cipes d'une société archaïque, se trouvaient tout-à-coup en présence du monde moderne. Une transformation aussi brusque de leur condition de vie devait provoquer une crise morale grave.
« Pour faire du plus crasseux et du plus bigot des Juifs d'Orient, un Occidental et un Parisien, — a observé Leroy Beaulieu, — il ne faut guère qu'une ou deux générations. Sous des dehors parfois lourds, son intelligence est la plus agile que je connaisse. Le Juif s adapte à tout, c'est là sa faculté maîtresse... (1) ».
On ne connait pas d'exemple plus frappant que celui des Juifs algériens pour illustrer cette thèse. Quelques années d'occupation avaient suffi pour transformer les jeunes Israélites. Ceux-ci avaient été employés très tôt au commerce paternel. On les envoyait au-devant des bataillons rentrant de: marche à Alger pour vendre aux soldats au prix fort le tabac, les pipes, les fruits ou les boissons dont ils pouvaient avoir envie ; on les employait également à tous les trafics de la rue : décrotteurs, coursiers, ils jouaient le rôle des yaouleds de nos villes algériennes actuelles (2). Cette formation les émancipait rapidément, les mêlait à la vie européenne, mais elle contribuait malheureusement à développer des sentiments de cupidité auxquels leur milieu les prédisposait déjà.
Plus âgés, ces jeunes Israélites adoptaient le costume européen, cherchaient à paraître élégants à l’égal des dandys français dont ils avaient pris la hadine, les gants, la cravate et les souliers, à l’étonnement de leurs parents vêtus encore à la turque (3). Les dames juives, fait plus remarquable encore en Orient, faisaient le même effort pour échapper aux traditions indigènes. Elles abandonnaient le sarma, qui les rapprochait trop des Mauresques et les babouches, qui les otligeaient à marcher pesamment, pour couvrir leur tête d'un foulard et adopter les chaussures des dames françaises (4). Elles paraussaient même aux bals officiels offerts par le gouverneur à l’élite de la population (4).
En même temps, les quartiers juifs s’amélioraient. Les épidémies de choléra qui s'étaient succédé depuis 1832 avaient fait beaucoup de victimes parmi les Israélites dont les rues sales et insalubres constituaient d'admirables foyers pour la maladie. À Alger, le quartier de la place de Chartres avait été éprouvé durement en 1832, en 1835 et en 1837 (6). À Oran, sur cent vingt-cinq victimes du choléra, au 1* novembre 1834, on comptait quarante-quatre Israélites (7). Ces dures
1) À. LEROY-BEAULIEU, 1sraël chez Les nations, p. 208.
(2) BINET, op. cil., p. 85 et seq.
(3) GOLDSCHEIDER ET PHARAON, dans Arch. Fs., op. cit., p. 540. (4) Arch. Is. de France, 1845, p. 696.
(5) BLANQUI, Algérie, p. 18.
(6) LESPES, Alger, pp. 218, 499, 508.
7) Correspondance de Nrouet d'Erlon, p. 7h.
expériences les poussèrent à moderniser leurs anciens mellahs. « Les quartiers habités par les Juifs ne sont plus comme autrefois, sous l'ancienne Régence, des foyers de malpropreté et d'infection, mais rivalisent avec les constructions des rues européennes » lit-on dans un tableau de la situation de 1844-45 (1). Les Juifs oranais, en avril 1846, ouvraient plusieurs souscriptions pour amener l’eau de la ville jusqu’à leur quartier et y faire construire un égout. En moins d'un mois, quarante mille francs étaient versés au comité et les travaux commencaient en septembre 1847 (2).
Cette transformation matérielle s'’accompagnait d'une évolution morale qui était plus discutable. Certains Israélites aspiraient ouvertement à la civilisation française. Ils briguaient comme un honneur le titre de citoyen français (3), désiraient servir dans la milice, se considéraient comme plus civilisés que les indigènes, donc supérieurs à eux. En 1844, un notable Israélite d'Alger, Mezguich, refusait de prèter serment au tribunal « more judaïco ». Il imitait en cela ses coreligionnaires de France qui avaient, par l'intermédiaire de l’avocat Crémieux, après de longues discussions, obtenu sous la Restauration le droit d’ester dans la même forme que tous les justiciables (4). Les rabbins consultés répondirent que « le serment judiciaire prêté selon la formule d’usage, devant les tribunaux français, n’oblige pas la conscience de l’Israélite qui le prête, et que le seul serment qui le lie dans le for intérieur est celui qui est prêté sur le Sefer Rab, c’est-àdire le livre de Dieu, avec certaines formules usitées et commandées expressément par la loi religieuse ». C'était prendre le contrepied de la théorie que le Consistoire central de France soutenait depuis la Restauration. L'opposition entre les Israélites évolués et leurs auto-
rités conservatrices apparaissait en pleine lumière. Mais le fait qu'un Israélite algérien refusât de prêter serment sur le Sepher Rab miraculeux que ces coreligionnaires vénéraient, montrait l’affranchissement des esprits : tout en gardant leur religion, certains d’entre eux prétendaient à la dignité des autres habitants de l'Algérie, ils rêvaient d’être traités un jour comme leurs coreligionnaires de France (5)
en égaux. nié
Mais à côté de ces sentiments légitimes, la licence des mœurs, des vols nombreux, des escroqueries, témoignaient du choc produit dans la conscience d'Israël par cette émancipation subite. Les jeunes Israélites, qui avaient abandonné le turban pour la casquette, voulaient
(1) Correspondance âe Drouet d’Erlon, p. 69.
2) Echo d'Oran, 16 octobre 1847.
(3) C’est le cas de Durand après le traité de la Tafna. Lettre du % juin 37. Voir chapitre II. |
(4):S. POSENER, Adoïiphe Crémieux, t. I, p. 76 et seq.
(5) ArCh. IS. 1844, p. 846 à 850. Arch. Nat, F 80 1615.
vivre à la Française, ce qui signifiait pour eux s'amuser ferme et à peu de frais (1). Le libertinage sévissait surtoul chez les femmes. Rozet, qui semble avoir beaucoup apprécié leur beauté, disait : « Ce n'est qu'en Afrique que j'ai retrouvé ces charmantes figures israélites qui font le plus bel ornement des tableaux de Raphael » (2). A l'en croire, elles étaient accueillantes bien que fort expertes dans l’art de la coquetterie. Mais là encore, la cupidité les dirigeait. « A Alger, il est peu de maisons juives qui ne soient un lieu de prostitution ouvert à tout venant, et, il faut le dire, à tous les genres de vices » (3).
La statistique des jugements de la cour criminelle montre un aceroissement des délits commis par les Israélites. D'’août 1832 au 1* juillet 1834, un seul Juif avait comparu devant la Cour pour vol domestique et on l’avait acquitté, 22 de ses compatriotes avaient comparu en correctionnelle en 1832, aucun en 1833 et dans le premier semestre de 1834. Mais à mesure que la discipline se relâchaïit, la peur de la bastonnade disparaissant, leur audace devenait plus grande. En 1839, 698 Juifs étaient arrêtés pour vol et 137 pour escroqueries, mais aucun d'eux n'était poursuivi pour assassinat ou coups et blessures (4). La liberté provoquait l’immoralité chez ces esclaves de la veille, rendus d'autant plus dangereux qu'ils étaient plus intelligents et plus rusés. C'est ce qui amenait certains observateurs à vivement s’inquiéter de l’avenir de cette population et à préconiser sa mise en tutelle pour lui permetire de franchir la voie qui devait la porter à un état meilleur.