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Les efforts du Sonsistoire Central

Cette œuvre allait être réalisée grâce aux efforts des Israélites français el de leurs dirigeants religieux. Les relations qui s'étaient établies entre les Juifs indigènes et leurs coreligionnaires qui avaient suivi l’armée, manquaient de cordialité. Les Israélites français considéraient les indigènes comme des êtres très inférieurs et fort méprisables. Leurs appréciations sur ceux-ci étaient beaucoup plus dures que celles des Européens. Le sentiment de solidarité israélite, vif chez eux, leur inspirait une certaine humiliation de voir des enfants d’Israël aussi dégradés. « C’est une race exécrable, fourbe, avide. Ils joignent toute la bassesse de l'esclavage aux vices les plus dépravés. Je les crois incapables de reconnaissance et de sentiments généreux », lit-on dans une correspondance des Archives Israélites (5). Les auteurs de celle-ci reconnaissaient l'intelligence et la rapidité d’assimilation

(1) GOLDSCHEIDER ET PHARAON, op. cit., p. 540 et seq.

(2) ROZET, op. cit., t. II, p. 215.

(3) PELISSIER DE REYNAUD, op. cit., p. 453 et sed.

(4) GENTY DE BUSSY, op. cit. t. II, p. 197-199. — BURET, 0p. cil., p. 85 et seq. (5) Archives Is. de France, 184, p. 270.

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de ces Africains, mais tout, dans leur façon de vivre orientale les éloignait d'eux. « Ils se livrent sans réserve à un commerce illicite de brocantage et d'usure dont la base est supercherie et vol (1) ». Leur

religion « n’est qu'un fanatisme outré, persécuteur », « mille simagrées ». « Les écuries en France sont plus propres que leurs temples ».

Leur habitude de s'y déchausser comme les Arabes à la mosquée, leur manque de componction pendant l'Office, leurs bavardages dans ce lieu-saint, les lamentations à la mode indigène des pleureuses dans les cimetières semblaient aux métropolitains de déplorables marques de barbarie.

L'enseignement des rabbins ne trouvait pas davantage grâce. Leurs écoles sont « plus mal tenues encore que nos anciennes écoles ». Voici comment la classe se faisait : « Tous les enfants rangés en rond et par terre, les jambes croisées : le maître également par terre, sur une natte, prend un chapitre de la Bible, lit et explique ; quand il a fini, tous répètent en se dandinant ce que le maître a expliqué ». Une telle méthode ne pouvait évidemment pas affranchir les Algériens de leurs préjugés.

Les chefs religieux n’échappaient pas à cette condamnation en bloc. On les représentait ignorants, cupides, vaniteux, fanatiques, « écartés des vrais préceptes religieux », « pasteurs d’un troupeau dont il fallait prendre la direction sans tarder si on voulait les sauver ».

De leur côté, les Juifs algériens montraient fort peu de sympathie à l'égard des nouveaux arrivants qui représentaient pour eux des concurrents, donc des ennemis. Ces gens en chapeau et en pantalon qui prononçaient l’hébreu autrement qu'eux, leur semblaient des renégats qui pactisaient avec la civilisation des « gentils ». Ce préjugé était très vif en province où les Juifs d'Alger eux-mêmes recevaient le nom injurieux de « chrétien » (2). À Oran, par exemple, les autorités religieuses juives refusaient d'inhumer la femme d’un négociant israélite européen, « reçue dans tous les salons », et elles ne s’inclinaient que sur l’ordre du maire et du sous-directeur de l'Intérieur. Mais les rabbins ne se dérangèrent pas pour l'office funèbre et un endroit écarté du cimetière fut réservé aux Européens qui demandèrent, à la suite de cet affront, la concession d'un cimetière spécial. Dans la même ville, Haïm Jacob Lasry, l’ancien conseiller de Clauzel, établissait dans sa maison une synagogue du rite « sepharadim européen » où les Juifs d'Occident purent célébrer l'office selon leurs rites particuliers (3).

(1) Archives\ Is. de France, 1840, p. 479.

(2) Archives Nat F. 80 1674.

(3) Archives Nat. F, 80 1631.

Cependant, les Israélites européens, malgré leur dédain pour les Africains, ne renonçaient pas à l’idée d'améliorer leur sort et de leur rendre, par l'instruction et la religion, la dignité d'homme. Ils demandaient pour cela aux autorités religieuses du judaïsme français de se pencher vers leurs frères misérables d'Algérie et une transformation complète des institutions juives qui constituaient autant d’obstacles aux progrès de ceux-ci. « Faites-nous obtenir une bonne organisation consistoriale, concluaient-ils. En agissant sur la nouvelle génération, on peut régénérer le peuple Juif d'Algérie » (1).

Et ils proposaient un programme de réformes immédiates comportant l'instruction primaire donnée dans des écoles religieuses modernes, l’extension de l'instruction secondaire, la nomination de rabbins français, l'adoption par tous du costume français, l'admission dans la milice et le service militaire de trois ans que les jeunes Israélites devraient accomplir en France pour apprendre la langue française, connaître la civilisation du pays et prendre le courage qui leur manquait tant (2).

Les jugements sévères des Israélites français s'expliquent par les idées qui parcouraient alors le monde juif. Depuis que la Révolution avait émancipé les Juifs, ceux-ci avaient fait un effort considérable pour qu'on les traitât partout en Français. Ils avaient cherché à se mêler à la société française, avaient renoncé à toutes les particularités qui pouvaient les signaler comme étrangers à la collectivité nationale. Mais, en même temps, ils avaient revendiqué hautement leurs droits de citoyens et combattu les préventions qui existaient encore contre eux dans certaines provinces. Les idées révolutionnaires, qui les avaient libérés, avaient en eux d’ardents partisans ; sur le plan religieux, elles se confondaient avec le vaste mouvement réformateur qui se réclamait de l’œuvre de Mendelssohn et prétendait rénover la religion juive en supprimant les abus. Le mathématicien Obry Terquem, Gerson-Lévy, S. Cohen, fondateur des « Archives Israélites » et la plupart des intellectuels juifs réclamaient des réformes pour achever l'émancipation et se plaignaient de l’inertie du Consistoire Central (3). Ces gens avaient le culte du progrès. Ils admiraient la civilisation moderne et ils voulaient que le peuple d'Israël tout entier, pour être digne de son passé, l’adoptât. Le fait que dans une colonie française une population juive nombreuse fut plongée dans la barbarie devait leur inspirer l’idée de l’'émanciper et de lui faire connaître cette civilisation dont ils se proclamaient les champions.

{1) Archives Israélites de France, 1840, p. 275. (2) 1btd., p. 543 à 545.

(8) S. POSENER, Adolphe Crémteux, t. I, p. 176 à 179.

Le Consistoire central des Israélites de France, sans parlager celle ardeur, s'était préoccupé de bonne heure de la sibuation des Juifs algériens. Dès 1833, il avait demandé au Ministre de l'Intérieur et des Cultes l’organisation d’un Consistoire Israélite à Alger qui lui semblait désirable, « tant dans un but politique que sous les rapports religieux et moraux » (1). Cette proposition ayant été écartée comme prématurée, le Consistoire central s’adressa au Consistoire de Marseille pour mener une enquête sur les besoins des Algériens. Les enquêteurs conclurent à la nécessité d'intervenir rapidement pour donner aux jeunes Juifs d'Algérie une instruction française convenable et une instruction religieuse basée sur la foi et non sur la superstition. Il fallait donc ouvrir des écoles gratuites, créer « un consistoire » composé des notabilités du pays et d’autres habitants européens, enfin exiger des aspirants rabbins une solide instruction théologique et, en sus, la connaissance de la langue arabe (2).

On consultait à la même époque le docteur Worms, médecin de l'hôpital de Bône, qui préconisait le séjour en France des jeunes Algériens pour qu'ils prissent les habitudes et les mœurs françaises.

La nécessité de soustraire les Israélites algériens à leurs rabbins, l’espoir que placés sous une direction éclairée ils évolueraient sagement vers la civilisation, décida le Consistoire central à demander de nouveau au gouvernement l'organisation du culte algérien. Plusieurs démarches furent faites dans ce but auprès du ministre de la Guerre. Les cultes catholique et protestant — celui-ci comportant cependant beaucoup moins de fidèles que la nation juive — avaient reçu leur statut et fonctionnaient, alors que le judaïsme restait anarchique, comment concilier cette différence de traitement et l'égalité proclamée dans la charte ? Reconnaissant la valeur de ces arguments, le gouvernement mit un projet à l'étude en 1839 (3).

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