II. —— L'’ordonnance du 9 novembre
Depuis la fondation de la Monarchie de Juillet, les Israélites de France étaient parvenus à l'égalité complète qu'ils étaient si jaloux de conquérir (4). Non seulement la royauté bourgeoise se montrait plus tolérante que la monarchie légitime en matière de religion, mais le roi lui-même ne cachait pas sa sympathie pour les Israélites.
{1) Archives Consistoire Central, registre des délibérations, séance du 24 novembre 1893.
(2) Archives Consistoire Central, séance du 24 décembre 1837 et du 8 avril 1838.
(3) Arch. Nat, Lettre du ministre de la Guerre au Maréchal Valée, gouverneur géné ral. F. 80 1673. — Arch. Cons. Central. Registre de correspondance, 15 janvier 1838, Registre des délibérations. Séance du 4 septembre 1839.
(4) Discours de Crémieux à l'audience du 19r janvier 1843. Arch. 1s. 1843, p. 17.
1 les jugeait poursuivis injustement par des préjugés d’un autre âge, mais parfaitement assimilables ; il se déclarait frappé de l'aptitude des Juifs à la civilisation. « Comme l'eau qui tombe goutte à goutte perce le plus dur rocher, de même l’injuste préjugé qui vous frappe s'évanouira de jour en jour devant la raison humaine et la philosophie » (1), assurait-il en novembre 1835 aux délégués israélites.
La politique algérienne de Louis-Philippe devait s'inspirer de cette tolérance. Le relèvement de la nation israélite était considéré comme une mesure juste et politique à laquelle celle-ci ne devait point rester insensible (2). On ne se croyait pas lié envers elle par la capitulation d'Alger et on pensait que favorisée par l’émancipation que lui aurait donnée la conquête, la population israélite se: prêterait volontiers à des réformes. Dès 1833, on avait songé aux Israélites français pour être entre les Français et leurs coreligionnaires d'Afrique des « intermédiaires naturels et sûrs ». On avait même envisagé de donner à un fonctionnaire israélite de la métropole une autorité spéciale sur nos sujets israélites (3), mais on avait préféré finalement respecter les cadres traditionnels, erreur qu’on essayait de réparer quelques années plus tard.
Cette bienveillance contrastait singulièrement avec l'opinion du général Bugeaud. Depuis ses démêlés avec Durand, le Gouverneur général témoignait à l’égard de la nation juive une aversion qu'il manifestait à toute occasion avec la brutale franchise qui lui était habituelle.
« Il eût été sage, écrivait-il, de l’expulser de nos villes dès notre entrée en Afrique. Ce serait encore sage aujourd’hui ».
Et prévoyant les objections que son idée soulèverait en France, il continuait :
« Mais comment les expulser ? La difficulté n’est pas en Afrique, elle est en France. C’est là que nous entendrons crier à l'injustice, à la barbarie. Je crois en vérité que si jamais nous faisions la conquête du pays des anthropophages il se trouverait encore des hommes en France pour dire œue nous devons leur appliquer immédiatement le régime constitutionnel...
« On pourrait très bien donner aux Juifs de toutes nos villes deux ans pour vendre eux-mêmes leurs propriétés : au bout de ce temps ils seraient tenus de quitter le pays et auraient encore cinq ans pour faire vendre par procuration... »
#1) 1o0id., p. 18.
&) Archives Nat. F, 80 1631.
3) Instructions pour la commission d'Afrique du Maréchal Duc de Dalmatie. Op. ctt. p. 23. On avait pensé au président du Consistoire de Marseille, Altaras. Arch. Nat. F, 80 1748.
Et comme il prévoyait que des difficultés insurmontables s'opposeraient à la réalisation de son projet, il préconisait de soumettre les Juifs à l'impôt et au service de la milice, dans l'espoir d'en faire émigrer un grand nombre (1).
Entre le gouvernement de Paris, pratiquant en Afrique une politique de principes et celui d'Alger, rendu hostile à la nation juive entière par les abus de certains notables israélites, commençaié un malentendu qui devait durer pendant tout le x1x° siècle.
Bugeaud se contentait d'exécuter les ordres du ministère de la Guerre concernant les Israélites, refusant quant à lui de leur accorder toute faveur (2). Cette absence de zèle n’était peut-être pas entièrement étrangère à l'échec des espérances qu'on avait fondées sur la nation juive. Mais surtout les Juifs n’éprouvaient aucun respect pour l’administration. Les efforts pour donner à leurs enfants l’instruction française se heurtaient à l'indifférence des parents quand ce n'était pas à leur hostilité. En 1832, une école spéciale pour les jeunes Juifs avait reçu quarante enfants puis avait été remplacée par une école primaire qui, sur deux cents élèves, comptait cinquante jeunes Israélites. Mais les maîtres cherchant à convertir les enfanis à la religion catholique, les Maures et les Juifs avaient retiré ceux-ei. Après cet échec, en 1837, la municipalité d'Alger reconstituait l’école spéciale dirigée par un maître français aidé d’un instituteur juif, tandis qu’une école primaire de jeunes filles israélites était COHREES à une israélite française, Mile Hartoch.
Mais après quelques mois, les élèves cessaient de fréquenter ces établissements. L'école des filles tombait de cent enfants à trente, puis à 16 en 1843. Les garçons montraient beaucoup d'aptitudes et d'intelligence mais ils considéraient comme finies leurs études lorsqu'ils avaient terminé leur instruction religieuse. D'autre part, les parents préféraient les placer comme commis de boutiques ou domestiques, pour qu'ils leur apportassent de l'argent. Aussi du 1% juillet 1840 au 31 mai 1842, l'effectif des élèves diminuait de plus de cent élèves : sur 198 enfants, il n'en restait plus que 80, 78 en 1844.
Encore Alger était une ville privilégiée. Bône n'avait pas d'école israélite, à Philippeville, aucun Juif ne fréquentait l'établissement scolaire. L'école juive de Mostaganem recevait vingt-cinq enfants, tandis que cent cinquante vagabondaient dans les rues. Quant à l’école d'Oran, les élèves n’y avaient ni tableaux, ni pupitre, ni écri-
(1) BUGEAUD, op. cîl., p. 59 à 54.
(2) En marge d’une demande de la communauté de Philippeville tendant à subventiopner ses rabbins et à la construction d’une synagogue, on lit en marge : « Les Juifs sont assez riches et gagnent assez d'argent par leur commerce qui n’est pas toujours honorable pour qu’ils puissent bâtir un temple à leurs frais. À refuser. » Archives Nat. F. 80 1631.
toire ni ardoises et le maître français devant cette situation étranxe montrait un détachement superbe des choses de l’enseignement (1).
Il fallait, dans ces conditions, renoncer à jamais à l'éducation des Israélites. Le chef de la nation, l’adjoint au maire d'Alger, Mardochée Amar, assurait que ses discours n'avaient aucun effet et sollicitait un arrêté l’autorisant à punir sévèrement Îles pères de famille hostiles à l’enseignement libéral. Mais les membres du bureau de bienfaisance israélite d'Alger, notables indigènes et Européens, avouaient que sans le concours des rabbins il y avait peu d'espoir de réussir. Or, sur les quarante rabbins d’Alger aucun n'était à la bauteur de sa tâche. Les notables demandaient donc eux aussi d'’organiser les communautés algériennes sur le modèle de celles de France et d'appeler de la métropole des rabbins dignes de ce nom, capables d'être des guides pour leurs ouailles (2). Cette unanimité donnait aux membres de la commission d’études du projet la certitude qu’il fallait réorganiser entièrement la nation juive que l’évolution administrative et judiciaire avait déjà dépouillée de la plupart de ses franchises (3). Elle leur indiquait les grandes lignes du projet à établir. D'importantes personnalités du monde israélite français, Altaras, président du Consistoire de Marseille, l’avocat Cohen, d'Aix, en 1842, l’orientaliste Albert Cohn, précepteur de la famille de Rothschild en 1845, avaient effectué des voyages d’étude et de propagande qui avaient renseigné les milieux religieux et leur avaient permis de baser leurs propositions sur des informations précises. La seule autorité qui put vaincre l’obstination des Juifs imdigènes, avoir assez d’empire sur eux pour les ramener à la pureté des mœurs et les contraindre à accepter la civilisation française était l’autorité religieuse. L'importance de l’organisation du culte israélite dépassait de beaucoup le cadre d’une réforme religieuse C'était la Charte des Israélites algériens qu'on allait rédiger.
La commission proposait non seulement l’organisation du culte et de l'instruction, mais la destruction des derniers vestiges de l'autonomie juive. Elle demandait que les Israélites fussent essentiellement justiciables des tribunaux français, qu’on otât aux rabbins le droit de connaître les infractions religieuses, que les Israélites fussent soumis au droit commun et admis dans la milice. Les membres laïques du Consistoire algérien auraient été nommés sur présentation du Consistoire central. Enfin, le Consistoire aurait dû propager,
{1} Archives IS. année 1843, p. 832 ; 1844, p. 690 et seq.
(2) Archives Nat. F. 80 1564 bis.
(3) Elle était composée de Janvier, député, président, Max Cerfberr, Crémieux, députés, Anspach, substitut du procureur du Roi à Paris, tous trois dirigeants du judaïsme francais ; Artaud, inspecteur général de l’Université ; Cuvier, chef du bureau des cultes non catholiques : Fellmann, chef de bureau au Ministère de la Guerre-Affaires d'Algérie. Secrétaire Maurice Meyer. ATCh. IS. 1843, p. 288.
par tous les moyens, parmi les Israélites, les principes d’attachernent à la France et les décisions du Grand Sanhédrin (1). Cette transformation totale du vieil édifice judaïque avait été inspirée par les personnalités juives de la commission.
Le Roi apporta certaines modifications à ce plan. Une note jointe au projet, corrigée de sa main, spécifiait que la condition civile des Israélites d'Algérie ne devait être en rien modifiée et que l'autorité civile garderait tout entière leur administration (2).
L'Ordonnance signée à Saint-Cloud le 9 novembre 1845 créait un Consistoire algérien, indépendant du Consistoire central siégeant à Alger et des consistoires provinciaux à Oran et à Constantine. Comme ceux de France, ils comprenaient plusieurs membres laïques et un grand rabbin, la présidence revenant à un laïc. Le grand rabbin et les membres du Consistoire d'Alger étaient nommés par le Roi, sur présentation du secrétaire d'Etat à la Guerre, celui-ci nommant les membres des consistoires provinciaux, sur présentation du gouverneur général et avis du Consistoire.
L'Etat prenait à sa charge le traitement (3) et les frais de logement des ministres du culte. Les grands rabbins, d'accord avec les membres laïques, devaient nommer les officiants, délimiter les circonscriptions des synagogues, veiller au culte et à l'émancipation des Israélites indigènes en surveillant l'envoi des enfants à l’école et en encourageant l’agriculture chez les fidèles. Enfin, les Consistoires recevaient les attributions financières et charitables des autorités spéciales des Israélites que l’ordonnance abolissait.
Des écoles et des salles d’asile subventionnées par l’administration seraient créées pour les enfants des deux sexes. On y enseignerait le français et l'instruction religieuse, conformément aux indications des réformateurs (4). Ceux-ci avaient à peu près entière satisfaction. Il ne restait plus rien de l’ancien monde juif ; une organisation nouvelle, se rapprochant de celle de France, donnant la direction des communautés à l'élite, leur permettrait d'éclairer leurs coreligionnaires avec un soin que l’administration n'aurait jamais apporté à sa tâche. L'idée naissait déjà d’émanciper et de faire des Juifs Algériens, le plus tôt possible, des citoyens français, comme la révolution l'avait fait pour eux-mêmes.
M) Arch. 15. 1845, p. 915 et seq. Le Grand Sanhedrin avait, sur l’ordre de Napoléon Ier, défini les devoirs des Israélites envers l'Etat. Il avait fixé notamment le devoir religieux de l’Israélite de suivre la loi civile du pays ; le droit pendant la durée du service militaire de ne pas observer la loi lorsque celle-ci s'oppose aux commandements des chefs ; l'interdiction de l'usure, de la polygamie.
(2) Arch. Nat. F. 80 1675.
(3) Le grand rabbin recevait 4.000 francs et 1.500 francs d’indemnité ; ceux de province 3.000 et 1.000, le secrétaire du Consistoire, 1800. 1.500 frs prévus pour les frais de matériel et d'installation étaient, payés par le budget local. La part de l'Etat s'élevait donc à 15.300 francs. Arch. Nat. F. 80 1631.
(4) MENERVILLE, 09. cil., p. 966 a.
Le Consistoire devenait la clef de voûte des communautés juives, l'organe régulateur de leur vie. Son organisation exigeait une application soutenue et une connaissance des milieux Israélites que seuls des Israélites pouvaient avoir. Le ministre de la Guerre désigna le Président du Consistoire de Marseille, Altaras, qui avait contribué à la préparation de l'ordonnance, pour aider de ses conseils le gouverneur général. Mais la maladie de sa femme l'ayant contraint à décliner cette mission, l'avocat Cohen, son ancien compagnon de voyage, établi maintenant à Alger, fut chargé de cetle mission (1).
La difficulté résidait dans le choix des administrateurs consistoriaux. Ils devaient inspirer confiance aux indigènes pour les eiviliser, tout en représentant une valeur morale réelle. Or, les notables indigènes, on l’a vu par l'exemple de Bacri et des Durand, ne s’embarrassaient guère de scrupules, et les Israélites européens suscitaient la méfiance des indigènes qui les considéraient comme peu orthodoxes. Cohen proposa de confier à l'élément européen la direction de la communauté qu’auraient le Grand Rabbin et le Président ; chaque parti compterait un membre, le troisième, un indigène évolué, devant servir de trait d'union entre les représentants des deux groupes. Le gouvernement suivit cet avis et nomma son conseiller président avec, comme auxiliaire, un négociant français Marx Gugenheim, un indigène, membre de la Chambre de Commerce, ancien collaborateur de Juda Durand, très riche et intègre, Lazare Lévi Bram, et un docteur en médecine d’origine marocaine, Messaoud Miguères. Le directeur de l’école israélite d'Alger, qui avait obtenu à ce poste d'heureux résultats, Michel Weill, recevait la charge de grand rabbin du Consistoire Algérien (2).
Les rabbins indigènes montrèrent beaucoup de déférence à la nouvelle autorité ; il n'y eut contre elle aucune opposition et son installation, par le comte Guyot, se fit avec beaucoup d'éclat au début de l’année 1847. La même année, on inaugurait le Consistoire d'Oran présidé par un Israélite français, interprète de l’armée, Emmanuel Nahon et composé de deux commerçants indigènes assez évolués pour élever leurs enfants à la Française, Amran Sananes et Abraham el Kanoui. Un instituteur de l’école israélite de Nîmes, Lazare Cohen, était nommé rabbin. A Constantine, un instituteur lorrain et un représentant de chaque tendance étaient désignés au début de 1848. Dans les villes secondaires, on maintenait à leur poste les ministres du culte indigènes (3).
La tâche la plus urgente à accomplir était la lutte contre le paupé-
ft) Archives Nat. F. 80 1748.
{) Archives Nat. F. 80 1631 43) 1bidem.
risme qui se développait « d’une manière effrayante ». La communauté d'Alger devait en effet nourrir en 1847 douze cents mendiants. L'impôt sur la viande (1) des bêtes abattues selon les prescriptions des rites israélites, perçu et réparti sans contrôle par les rabbins, couvrait imparfaitement le déficit causé par le service d'assistance. Les bouchers en profitaient pour vendre la viande qu'ils débitaient 30 ou #5 centimes au-dessus du tarif administratif. Pendant la préparation de l'ordonnance sur le culte israélite, Louis-Philippe avait demandé l’abrogation de cet impôt « sorte de dîime » qui ne devrait pas être rendu obligatoire « le gouvernement seul ayant le droit d'en lever ». Toutefois, on avait continué à le percevoir et la situation de la population était si grave qu’on régularisa cette taxe (2).
Cette mesure devait avoir d'importantes conséquences. Epargnant une charge supplémentaire au budget municipal, elle semblait prolonger simplement un ancien usage. En fait, elle faisait dépendre de la seule générosité des Consistoires une multitude de pauvres hères qui tiraient de leur charité leur subsistance. Ils allaient former une clientèle haïillonneuse aux notables Israélites qui dirigeaient les consistoires, donner à ceux-ci une importance sociale considérable, rendre du même coup ces places enviables. Sans doute pouvait-on espérer que la masse juive serait d'autant plus docile aux paroles de ses chefs qu'elle en dépendrait davantage, mais il fallait que ceux-ci fussent toujours animés de la foi des réformateurs d'Europe, ce qui n’était point sûr. En laissant l'assistance des indigents aux Consistoires on maintenait l’ancienne contexture sociale des Israélites. Par là, l'œuvre d'’assimilation de 1845 était faussée ; on avait supprimé les magistrats spéciaux, les franchises et le nom de nation juive, mais, en fait, on laissait subsister celle-ci.
(1) 11 s'élevait à 25 francs par tête de bétail. Arch. Nat,, ibidem. Arch. 18, mai 1947 p. 371. on (2) Archives Nat. F. 80 1631.