LA I RÉPUBLIQUE ET LES PREMIERS DROITS CIVIQUES
municipal, mais l'influence de Cavaignac, vieil Algérien, avait fait rejeter la politique d’assimilation. Les Israélites restaient considérés comme des indigènes et traités de la même façon que les Musulmans.
Chaque catégorie d’électeurs obtenaïit un ou plusieurs représentants au conseil municipal, étant convenu cependant que le nombre de ceux-ci ne pouvait pas dépasser le quart des membres du Conseil. Cette distinction ne jouait cependant pas lors du vote, l'électeur désisnant tous les membres du conseil quelle que fût sa classe.
Cette loi municipale suscita de vives critiques en Algérie. On la trouvait peu libérale ; la nomination du maire et de ses adjoints par ie gouverneur ou le chef du pouvoir exécutif paraissait contraire aux traditions démocratiques, une machination des militaires du gouvernement général. Les Algériens protestaient violemment contre « les droits exorbitants de voter pour les Européens » qu’on avait donnés aux indigènes. Ils y voyaient « un excès de libéralisme aussi ridicule dans la forme que périlleux dans le fond ». Il craignaient surtout l'influence des chefs religieux sur les masses ignorantes, dont les votes pouvaient fausser les scrutins (1).
Ces alarmes étaient à vrai dire exagérées. À Oran, par exemple, sur 1049 électeurs on relevait seulement 61 étrangers, 74 Musulmans et 57 Israélites ; la majorité restait bien acquise aux Français (2). Mais la mentalité ombrageuse des démocrates algériens, rendue très vive par leur opposition au gouvernement militaire, dont ils auraient voulu voir la fin immédiate, était choquée par la participation de non-citoyens à un acte civique. Le fait qu'entre deux groupes français d’égale importance les étrangers et les indigènes pussent décider de la victoire leur semblait « monstrueux » ; la majorité devenait « le produit d'un tour d’escamotage ». Les électeurs indigènes ne connaissant pas les candidats européens ne pouvaient faire qu’un choix aveugle ou voter par corruption. De toute façon, les affaires de la commune ne pouvaient qu’en souffrir (3).
De fait, des abus et des fraudes entachèrent les opérations électorales. À Blida, on faisait voter les Arabes des environs qui se prononçaient tous pour les candidats de l'administration (4). Chaque électeur avait le droit de rédiger son bulletin dans sa langue, les indigènes en lettres arabes, et los Israélites en caractères hébreux. Comme très souvent, les membres du bureau ignoraient ces langues, on devait avoir recours aux interprètes qui traduisaient à leur gré. C’est ainsi, raconte un témoin, qu'ayant déposé dans l’urne un bul-
(4) ÆEcho d'OTan, 4 novembre 1848. Akhbar, 29 octobre 1848.
(2) Ibid, 15 novembre 1848.
(3) Ibid, 19 décembre 1849.
4) BAUDICOURT, Histoire de la colonisation en Algérie, p. 452.
letin portant en arabe, le nom des candidats de l'opposition, il eritendit l'interprète, au dépouillement, lire les noms des candidats de l'administration (1). Celle-ci très puissante auprès des chefs indigènes et des notables Israélites, les faisait voter pour ses candidats, ce qui était facile étant donné leur influence sur les hommes de leur nation. La distribution des cartes d’électeurs était faite dans certaines villes var les notables israélites qui avaient été chargés auparavant de l'inscription de leurs nationaux sur les listes électorales. A Oran, par exemple, un conseiller municipal, Lasry, avait distribué à lui seul trente-cinq cartes, ce qui rendait aisé le contrôle des votes (2). Ges fraudes avaient une importance certaine en raison du nombre considérable de Français qui s’abstenaient (3). Aussi, les démocrates manifestaient avec éclat leur mécontentement. Joseph Andrieu, leur chef à Oran, revendiquait la réciprocité des charges et des droits pour qu’on ne violât pas l'égalité. Les Maures et les Israélites ne participant pas aux exercices de la milice et aux charges des Français, il leur refusait tout droit politique car ils « dénationalisaient ses concitoyens ». Après avoir multiplié les protestations publiques et en signe de protestation, il donnait sa démission du Conseil municipal (4). |
Malgré ces cris, les Israélites faisaient usage de leur droit de suffrage avec beaucoup de zêle. Il semble que le reproche qu'on leur faisait de voter en bloc pour les candidats de l'administrâtion était justifié, mais les polémiques électorales leur attribuaient une influence que leur faiblesse numérique ne leur donnait pas.
Cette expérience devait laisser dans les milieux d'opinion avancée une rancune tenace contre eux, tandis que l’ensemble de la population, peu attachée à la politique, leur témoignait une certaine symcathie. Leurs notables figuraient aux conseils municipaux où ils faisaient figure d'hommes sages et expérimentés, éloignés de la politique et de ses excès, ce qui constituait une vertu aux yeux des autorités, On citait de beaux traits de civisme de leur part : Elie Cosman Cohen, Israélite lorrain, premier adjoint au maire de Mostaganem, avait abandonné son traitement à titre d’offrande patriotique (5), Moïse Jais d'Alger avait combattu dans les rangs de la garde nationale pour la défense de la République pendant les journées de juin (6). Le grand rabbin Weill défendait du haut de sa chaire la
(1) Echo d'Oran, 93 septembre 1862.
(2) 1bid, 16 janvier 1850.
(3) Aux élections municipales d'Oran de décembre 1849, 530 votants sur 2.27% inscrits, 150 indigènes environ avaient voté. A l'élection partielle législative de juin 1848, uw tiers environ du corps électoral se dérange.
(4) Lettre de démission. Echo d'Oran, 19 janvier 1850.
(5) Arch. Is., novembre 1848, p. 596.
6) Ibid, juillet 1848, p. 383.