CHAPITRE V
ÿ. L'organisation.
Les réformateurs israélites de France avaient vu avec satisfaction la déférence des rabbins indigènes pour les grands rabbins français. Ils se trompaient lorsqu'ils l’interprétaient comme une indication de bonne volonté. C'était, plus simplement, une marque d’obéissance à l'égard des autorités.
Entre les rabbins de France et leurs subordonnés algériens, il n’y avait de commun que la religion. L’unanimité des témoignages reconnaissait leur vénalité et leur ignorance. Mais, tels qu'ils étaient, ils avaient sur leurs compatriotes un prestige considérable. Ils veillaient au respect des coutumes avec une sévérité impitoyable. À Bône, par exemple, une jeune juive ayant été séduite demanda secours, sur le point d'être mère, aux chefs de sa religion. Ceux-ci l’enfermèrent dans une chambre isolée attenant à la synagogue et ils l’y tinrent séquestrée sans lit et sans vêtement. Elle mit au monde, dans ces conditions, un enfant qui mourut peu après et elle succomba également, sans que les rabbins permissent qu’on la transportât à l'hôpital (1). Le fanatisme conservateur de ces gens ne pouvait que se choquer de la propagande que leurs nouveaux chefs menaient pour la civilisation moderne.
Les Consistoires, formés d'hommes éclairés, secondaient au début les rabbins métropolitains. Ils condamnaient, par exemple, le coïnmerce et la détention d'esclaves noirs dont certains Israélites, habitués au trafic du Sahara, étaient encore coupables (2). Le grand rabbin algérien, Michel Weill, apportait un grand zèle à sa tâche civilisatrice. Il invitait les jeunes à se mêler à la société européenne et à régénérer Israël (3). Du haut de sa chaire il condamnait l'usure
Ü) ATCR. IS., 1849, p. 534.
(2) Ibid., 1847, p. 695.
(3) IDid., 1847, p. 444.
comme un gain illicite et une iniquité (1). Ces propos allaient à l'encontre de toutes les traditions locales. Aussi, les consistoires apparaissaient aux Algériens comme une création impie et il n’est pas sûr qu'ils n’aient pas considéré leur rabbin comme un envoyé des chrétiens et du diable. On les respectait parce qu'ils étaient l’'émanation de l'autorité, mais ils ne jouissaient d'aucun prestige auprès des fidèles.
On avait transporté dans cette société, beaucoup plus orientale que française, une organisation administrative dont l’autorité était purement morale, sans aucune de ces marques extérieures, comme le chaouch et son bâton, qu'avaient eues les anciens chefs de la nation et les rabbins, sans pouvoir de coercition. On avait commis une seconde erreur en confiant aux auxiliaires provinciaux le soin d’exécuter dans leur rayon d'action les décisions consistoriales. C'était demander aux indigènes de détruire eux-mêmes de leurs croyances, ce qu'ils refusaient,. Ils opposaient aux ordres du Consistoire la force de l’inertie, n’exécutant rien de ce qui leur déplaisait, rendant ainsi toute réforme sérieuse impossible (2).
Au cours des tournées pastorales de Weill, ils lui témoignaient une déférence polie, mais partout il se heurtait aux même difficultés. Les communautés étaient divisées en partis hostiles qui se combattaient violemment ; il devait en être ainsi, jugeait-il, jusqu’à la nomination des chefs de la communauté par le gouvernement. Les synagogues présentaient généralement un aspect sordide lorsqu'elles n'étaient pas à demi-détruites comme celle de Blida ou complètement comme à Miliana. Dans cette ville et à Médéa, notait Weill, aucun Juif n’avait de rapport avec les Français et ne connaissait leur langue (3). Personne n'avait les capacités ou les connaissances pour guider ces populations. Les rabbins de Blida lui paraissaient très pauvres et les administrateurs sans énergie et sans talent. Le rabbin de Médéa, doux et pieux, était dénué d'énergie ; le chef de la nation était « d’une nullité complète ». Seule la population de Miliana avait de bons dirigeants ; le jeune ministre officiant leur donnant l'exemple en apprenant à lire et à écrire le Français. Mais elle ne le suivait pas encore (4).
Dans les grands centres provinciaux la situation semblait n'être pas plus brillante. Les synagogues présentaient un aspect plus convenable, mais les fidèles restaient arriérés. La crise morale dont Alger avait tant souffert ne les affectait pas, car vivant surtout en contact avec les Arabes, ils n'avaient pas eu l’occasion de prendre
(1) Ibid., 1850, p. 189.
(2) Archives Nat., Rapport Weill, F. 80 1631 et 1658. #4
(3) Arch. 15., p. 223 et seq. Médéa comptant 600 Israélites et MiHana 500. (4) Ibid.
les vices des Français. Dans toute la province de Constantine, on notait une importante extension du Judaïsme due à l’émigration d'Israélites d'Alger et de Tunis. Bône comptait six cents Israélites dont la moitié d’origine tunisienne. La synagogue sainte, la « Ghriba », vénérée des Musulmans eux-mêmes, la rendait célèbre dans tous les milieux juifs africains. Ses notables Jacob Seïman, David Zerphate, comptaient parmi les plus riches Israélites d'Algérie. Mais l'instruction restait exceptionnelle : les élèves savaient à peine lire et le rabbin Raphaël Rousseau, savait seul, dans le pays, s’exprimer en français. Des colons israélites étaient venus de France, en 1848, et s'étaient installés dans les environs de Bône, de Guelma à Mondovi, mais ils ne frayaient pas avec leurs coreligionnaires du pays. La plupart des villes de la province orientale comptaient des communautés juives (1).
Pour que l’évolution vers la civilisation suivit cette expansion, il fallait des rabbins et des instituteurs français, il fallait aussi donner plus d'éclat aux Consistoires. C’est pourquoi en 1850 on envisagea le rattachement du Consistoire algérien à Paris. Les autorités judaïques algériennes avaient elles-mêmes rédigé ce projet, espérant accroître leur prestige. On poursuivait en cela la politique d’assimilation qui avait fait dépendre du ministère des Cultes le judaïsme algérien. En même temps, on revenait au texte de la commission qui avait préparé l’ordonnance du 9 novembre 1845. On croyait que l’assimilation religieuse des Israélites algériens aux Français allait déterminer un courant d’émulation vers la civilisation française que, devenus les agents de la communauté juive française tout entière, les grands rabbins subjugueraient leurs subordonnés (2). Mais l'étude du Consistoire d'Alger avait été transmise au ministre des Cultes par le Préfet d'Alger et non par le gouvernement général. Le ministère de la Guerre dont celui-ci dépendait s’émut de cette irrégularité et revendiqua hautement ses droits. Un conflit administratif en résulta qui arrêta la réforme. Et on continua à se déchirer en Israël (3).
IE. Les résistances.
Le trait dominant des communautés juives était alors l'anarchie. On avait accepté les Consistoires parce que l’autorité française les imposait ; la direction de ces organismes qui avaient la haute main sur la communauté, qui, par leurs aumônes disposaient de la clientèle populaire, était convoitée par toutes les grandes familles du pays. Des rivalités ardentes allaient naître entre elles et dégénérer
(1) Archives IS., 1850, p. 548 et seq.
(2) Univers Israélite, août 1850.
(8) Arch. Nat. F. 80 1631.
en luttes incessantes. Les Juifs algériens protestaient contre les dirigeants des Consistoires qu’on voulait leur imposer. Ils envoyaient au ministre des pétitions demandant le remplacement de ceux-ci par des candidats indigènes qu’ils proposaient, A Mostaganem, le rabbin indigène prenait l'initiative de demander la destitution du conseiller municipal israélite et délégué au Consistoire, jugé trop « modesniste ». A Constantine, les indigènes dénonçaient un autre partisan du progrès, Gozlan, qu'ils voulaient remplacer par un ministre officiant de leur clan. Une autre fois, c'était la nomination d’un Juif d’Alger préféré à un Constantinois, qui soulevait leurs cris (1).
Ces requêtes se heurtaient à la volonté de l'administration de ne pas sacrifier ses élus, mais ce n’était pas sans une secrète rancœur que les Israélites algériens avaient accepté des pasteurs qu'ils tenaient pour des renégats.
Toutes ces communautés se divisaient en petits çofs qui se livraient une guerre sans merci pour ou contre l'adoption de la civilisation occidentale. Üne grande famille s'y ralliait entraînant sa clientèle, c'était pour la partie que menait la famille traditonnellement rivale une raison de la combattre. De là des contestations perpétuelles qui souvent dégénéraient en querelles, voire en bagarres, dans la synagogue même. À Blida, la lutte avait duré trois mois ; à Médéa, au témoignage du commandant de la place, l’armée devait souveni intervenir pour soutenir le chef de la nation contre ses subordonnés (2). Les tendances de ces clans variaient à l'infini, les rivalités commerciales et la crainte des concurrents habiles renforçant les sentiments hostiles aux étrangers. Les Israélites algériens détestaient les Israélites français au nom de la religion et des traditions que ceux-ci avaient abandonnées. Les provinciaux accusaient les Juifs d’Alger d'accepter trop facilement les mœurs françaises et ils les appelaient « chrétiens » tandis que les Algérois les traitaient de « bédouins » (3). Dans la province de Constantine, Juifs algériens et tunisiens se querellaient, les Tunisiens se montrant frondeurs envers les autorités algériennes (4). A l’ouest c’étaient les émigrants marocains qui se heurtaïent à leurs coreligionnaires du pays. Toutes ces luttes se passaient dans leurs quartiers, échappant la plupart du temps à la connaissance des pouvoirs publics (5).
La proclamation de la Répub'ique provoqua de violents remous
) Ibid. F. 80 1631.
) ArTCR. IS. 1849, p. 213 et seq.
(3) Arch. Nat. K. 80 1674.
(4) Arch. IS., 1849, id. De \ (5) A l'occasion d’une émeute qui avait eu lieu au quartier juif à Oran, le général Pélissier écrivait : « Jamais je n’avais rien entendu qui püt me faire supposer la moindre émotion parmi la population israélite ». Lettre du directeur des affaires civiles d'Oran au Gouverneur, 15 avril 1848.
dans les communautés. Ce n'était pas qu’un changement de régime émüût les Israélites. Le régime turc les avait blasés sur ces vicissitudes des grands. Mais le bruit mené par les démocrates célébrant la liberté reconquise, les débordements des journaux contre les fonctionnaires de l’ancien régime et l’armée, suspecte de sympathies pour la maison d'Orléans, leur faisaient croire que le nouveau régime permettait toutes les licences et qu’il manquait d'autorité. Puisqu'on destituait les serviteurs de la monarchie, puisque le peuple était souverain, ils pouvaient bien expulser les chefs que l’ancienne administration leur avait imposés.
A Alger, ils manifestèrent contre le grand rabbin qu'ils assiégèrent dans son logis (1) ; à Mostaganem, le conseiller municipal Lasry fut conspué par eux ; à Oran, le quartier juif fut pendant quelques heures en état d’émeute. La population composée surtout d’émigrants marocains y était fort arriérée dans son ensemble. On n'y savait en général ni lire ni écrire le français. « A peine y trouvet-on quelques Israélites qui en écorchent quelques mots », rapporte un correspondant des Archives israélites (2). A plusieurs reprises, la population avait laissé l'incendie consumer des maisons sans participer à la lutte contre le fléau afin de ne pas travailler avec des chrétiens (3). Ces fanatiques formaient une masse facile à manœuvrer pour des intrigants. Ceux-ci ne manquaient pas. Le Consistoire d'Oran avait pour président un interprète de l’armée, Nahon, qui était secondé par son beau-frère Amran Sananès, négociant fort estimé, et un autre commerçant Abraham el Kanoui. Les membres de la communaté supportaient mal leur président, que les indigènes, soutenus -— d'après le grand rabbin — par Kanoui, accusaient Îe malversations avec la complicité de son parent (4).
Une pétition exposant les griefs de la population avait été remise au gouverneur qui avait ordonné de sévir contre les meneurs du mouvement (5). Le samedi 13 mai, les Juifs se mutinèrent, lacérèrent les affiches du gouvernement, lapidèrent la police et le directeur des affaires civiles de la province qui les exhortait au calme. Il fallut en arrêter plusieurs pour les ramener à l’obéissance (6).
A la suite de ces troubles, le Consistoire démissionna. Pour forcer les autorités à accepter le départ de leurs adversaires, les riches faisaient la grève de l’impôt, le Consistoire, privé de ressources, devait suspendre les aumônes et les pauvres, réduits à une extrême misère,
(1) Echo d'Oran, 8 avril 1848.
(2) Arch. IS., 1848, p. 434 et 435.
(3) Echo d'Oran, 20 décembre 1851.
(4) Arch. Nat: F. 80 1631. Echo d'Oran, 17 mai 1848. (5) Arch. Nat. F. 80 1631.
6) Echo d'Oran, 13 mai 1848.
devenaient turbulents. Pour satisfaire la population, le directeur des Affaires civiles fit nommer Abraham Kanoui président et membres deux des meneurs du mouvement indigène, Abraham ben Aïm et Mardochée Darmon, qui n’appartenaient pas à la partie la plus éclairée de la population.
La lutte devait être menée alors par le Consistoire contre le grand rabbin d'Oran, le dernier représentant des Israélites français. L’accusant d’avoir porté tort à la réputation de leurs concitoyens par son témoignage au tribunal pendant le procès des émeutiers, les rabbins indigènes, soutenus par le Consistoire, prétendirent se substituer à lui. A la synagogue, les notables quittaient la salle lorsqu'il montait en chaire. Une réunion tenue chez un notable, Karoubi, le sommait d'abandonner aux rabbins indigènes ses droits de célébrer les mariages. Comme il refusait, ses subordonnés passaient outre. Un rabbin étranger prêchait à sa place. Son chaouch lui était retiré pour être donné à un rabbin indigène. Par tous les moyens, on cherchait à éliminer cet étranger pour revenir à l’ancienne corporation indigène (1).
L'élimination des Français laissant les Juifs algériens en présence, les mêmes luttes allaient reprendre, cette fois de famille à famille. La présidence du Consistoire était passée à un commerçant indigène assez instruit, Benichou, qui tentait de propager l'instruction francaise au détriment de l’école israélite. Celle-ci était tenue par deux rabbins, Erbib et Ben Ayoun, qui avaient une conception toute orientale de la discipline : ils donnaient des coups de cordes (phellata) ou de nerf de bœuf sur la plante des pieds de leurs élèves lorsque ceux-C1 avaient commis des fautes. Condamnés sur la plainte qu'avait formulée contre eux une cousine de Benichou, ils accusèrent celle-ci de dénonciations calomnieuses. Les deux clans prirent position. En un jour trois mille francs furent réunis pour payer l’amende des rabbins qui s'élevait à 150 francs (2). L'affaire souleva un intérêt considérable ; le préfet assista aux débats. Les avocats citèrent la Bible et le Talmud. On voyait renaître, disait l’un d'eux, la querelle d'Israël et Juda, Israël représenté par les adversaires du progrès et Juda par ses partisans (3). Mais Juda perdit sa cause. II fut accusé d’avoir donné des bonbons et des sous aux enfants pour faire accuser les rabbins et dut démissionner de sa charge consisto-
(4) Plainte du grand rabbin au directeur civil. Arch. Nat. F. 80 1631.
(2) Echo d'Oran, Témoignage Karsenty. Echo d'Oran, 30 juin 1855.
(3) I1 ne faut pas d’ailleurs exagérer ces tendances. Le principal auxiliaire de Benichou, Ben Aïm, n’était pas seulement illettré, il ne comprenait pas le Français. Il se plaignit d’avoir signé la demande de fermeture de sa propre synagogue parce qu'on avait lu l’acte en français et qu’entendant son nom il avait CTu qu’on maintenaïit son privilège. (ISAAC BEN HAIM, Quelques mots sur la synagogue Lasry).
riale. Jacob Lasry, Juif marocain, le héros de la contribution de Tlemcen, le remplaça. Avec lui, Israël reprenait le pouvoir (1).
Ces rivalités s'accompagnaient de dénonciations, d'avantages illégaux donnés aux clients du parti, de droits refusés à ses adversaires, de violences et de malédictions qui passionnaient toute la communauté. Les préfets, qui ignoraient les détails de ces luttes, suivaient l’avis du Consistoire et frappaient tour à tour les ennemis du parti au pouvoir.
Il ressortait cependant de toutes les dénonciations qui s’accumulaient sur leur table de travail que tout n’était pas pour le mieux dans le royaume d'Israël. Et désespérant d'éclairer la masse par des chefs dont l'exemple ne pouvait que nuire, on remit en question l’organisation du culte Israélite (2).
Le Consistoire algérien dans un rapport détaillé, œuvre du grand rabbin Weill, énumérait les maux du judaïsme algérien en 1856. Les Consistoires par suite des démissions ou des rénovations ne délibéraient jamais au complet. Celui de Constantine ne pouvait pas se réunir avec succès car la démission de deux membres laïques, dont une remontait à deux ans, l’avait réduit à un seul membre laïque. Le ministre de l'instruction publique nommait les représentants aux . Consistoires sans consulter ceux-ci, sur simple avis des préfets ; il avait réduit les indemnités de logements des rabbins, ce qui n’incitait pas les candidats sortis de l'école rabbinique à demander des postes qui ne jouissaient déjà pas d’une bonne réputation (3).
L'organisation des synagogues n'avait pas pu être faite, faute de locaux convenables (4). Les grandes synagogues pouvant contenir la majeure partie des Israélites des villes manquaient ; on avait recours à des synagogues privées dont les propriétaires tiraient profit en louant des places réservées et en faisant payer le droit d'être nominalement compris dans les prières publiques (5). Dans ces salles ordinairement exiguës, prenaient place une vingtaine ou une trentaine de fidèles tandis que des rabbins indigènes officiaient et prêchaient à leur guise, ce qui rendait vaine toute l’action du Consistoire. Ce dernier avait bien essayé de les administrer lui-même, mais il s'était heurté au refus des propriétaires et avait dû s’incliner devant leur volonté (6). Faute de rabbins, il fallait laisser dans les communautés provinciales des ministres officiants que les autorités
Judaïques ne pouvaient pas reconnaître, à cause de leurs mauvais
) Arch. Nat. F. 80 1631.
) vid.
) Ibid, Rap. Weïll, F. 80 1631.
) 1vid., Rap. Weill, Æ. 80 1631.
) ISAAC BEN HAIM, 09. cit., D. 15. ArCh. Nat. F. 80 1631.
tantine, 10. Rapport Weill.
préjugés et de leur manque de dignité. Les commissaires délégués dans l'intérieur ne possédaient aucune intelligence administrative et les laissaient faire ; « aussi, précisait Weill, la situation morale et religieuse de presque toutes les communautés secondaires était-elle déplorable » (1). ‘
Pour parer à cette situation délicate, le rapporteur demandait qu'on augmentât le nombre des membres laïques des Consistoires, qu'on nommäât des rabbins français dans toutes les communautés secondaires et qu on augmentât le budget du culte « pour permettre l'extension des dépenses scolaires et sociales ».
Le ministère des Cultes qui préparait la réorganisation du culte israélite en France, d'accord avec le Consistoire central, avait un autre remède : il donnait la présidence des Consistoires provinciaux aux grands rabbins. En cas d'absence, ceux-ci devaient être remplacés par un membre européen.
Un troisième projet émanant du Gouvernement général de l'Algérie, rapporté par le conseiller Becquet, plus complet, tenant davantage compte des maux algériens, interdisait la nomination de plusieurs membres d'une même famille aux Consistoires, créait des sousconsistoires dans les communautés secondaires qui auraient dépendu du préfet. Enfin, ce dernier faisait le choix des trésoriers de ces associations religieuses qui étaient rendus responsables de leur gestion (2). /
Ces mesures destinées à placer les Juifs indigènes sous la direction de leur coreligionnaires français, soulevèrent, dès leur énoncé, de véhémentes protestations. Les notables adressèrent aux Archives israélites de longues explications, prétendant que leur opposition provenait de leur zèle pour le progrès, que celui-ci ne serait obtenu que par des notabilités indigènes ayant seules assez de prestige pour décider leurs coreligionnaires à sortir de leur routine (3).
Une fois encore la réforme fut arrêtée et les indigènes continuèrent à gérer leurs communautés. Ce fut seulement en 1862 qu'un décret impérial du 29 août plaça les consistoires algériens sous la surveillance de Paris (4). Un délégué au Consistoire central y représentait l'Algérie, mais l’ancienne organisation algérienne subsistait. Elle ne fut modifiée qu’en 1867, un nouveau décret scindant le Consistoire algérien en trois consistoires provinciaux (5), égaux entre eux,
(1) Rapport Weïill.
(2) Rapport au Conseil du Gouvernement, par Becquet, Alger 1858. Arch. Nat. F. 80 1631.
Ibid, p. 145 à 148.
(4) MENERVILLE, op. cil., II, Cultes, p. 67 à. Te L : (5) Cette réforme était réclamée par les consistoires provinciaux qui ne voulaïent pas dépendre d’Alger. Le Consistoire algérien réclamait au contraire le statu quo. Arch. Cons. Cent. — Lettres du Consistoire d'Oran, 22 mai 1865, 16 janvier 1866. Séance du 3 octobre 1866.
ayant chacun un représentant à Paris : suivant les suggestions de Weill, onze ans auparavant, et la demande du Consistoire algérien, on portait à six le nombre des membres laïques de chaque consistoire. Toutefois, au lieu d’être élus comme en France, ceux-ci restaient nommés par le gouvernement sur la proposition du Consistoire central (1).
Cette dernière réforme avait l'avantage et les inconvénients de la décentralisation. Alger, mal placé pour désigner les candidats des Consistoires provinciaux, pouvait commettre des erreurs. Mais désormais les partis au pouvoir allaient désigner leurs amis au Consistoire de Paris qui, ne les connaissant pas, devait à son tour les proposer au ministre. La seule mesure efficace était celle relative au nombre des membres de ces organismes qui permettait à ceux-ci d2 délibérer malgré les querelles intérieures et les démissions. Rien ne pouvait faire cesser les luttes intestines, rien ne devait hâter le progrès des masses. Les clans ne discutèrent donc pas le décret : il augmentait plutôt leur puissance qu'il ne la diminuait. Mais aux yeux des « réformateurs », un avantage immense en découlait ; en principe, les Israélites algériens étaient assimilés à leurs coreligionnaires français. Les restrictions de détails dues à la différence de civilisation ne leur laissaient pas le droit d’élire leurs chefs, mais elles étaient secondaires. Sur le plan religieux, le gouvernement sanctionnait leur assimilation ; progrès énorme depuis l’Ordonnance de 1845 qui les maintenait à l’écart de la communauté française, précurseur d’une réforme analogue qu'ils demandaient déjà, et qui aurait assimilé les Israélites algériens sur le plan national.
Ce qui avait permis aux Consistoires algériens d’échapper à !a tutelle de leurs rabbins c'était leur administration financière. Au milieu de toutes les luttes, celle-ci restait bonne et les mouvements de fonds, très importants, laissaient des bénéfices réguliers à la caisse consistoriale. Ayant à charge l'assistance des indigents, Ge leur religion et les frais du culte, les communautés israélites avaient gardé le privilège de lever les anciens impôts de la nation juive. Elles percevaient, en outre, les revenus des boutiques et des maisons leur appartenant, les produits des troncs placés dans chaque maison, ceux d’une quête hebdomadaire pour l'instruction religieuse des enfants pauvres et de cinq quêtes faites aux grandes fêtes pour acheter des denrées et des vêtements pour les familles nécessiteuses {2).
(1) Z. UHRY op. cit., p. 220, éd. 1908. À
(2) Lettre du Consistoire d'Oran. Echo d'Oran, 23 janvier 1850. — Ab. CAHEN, 09. cit. p. 80. Le budget de la communauté d'Oran se présentait ainsi en 1850 : recettes : 31.829 fr. 40, dépenses : 30.732 fr. 40 ; pour les années 1856-57-58 : recettes : 251.000 fr. (moyenne 83.700), dépenses : 181.000 fr. (moyenne 60.000). Le bilan du Consistoire algérien du 17 février 1850 au 31 décembre 1855 donne : recettes : 339.000 fr. (moyenne 67.800), dépenses : 315.000 (moyenne 63.000). Rap. Becquet.
Les revenus fixés n'auraient pas suffi sans la taxe sur la viande « Cachir », impôt indirect dont le mode de perception variait selon les villes, mais qui restait partout une contribution payée par tous les consommateurs israélites et assurait la moitié du budget des recettes consistoriales (1). Disposer du Consistoire équivalait à la toute puissance. En présence de telles sommes, les Juifs algériens, ordinairement légers de scrupules et naturellement soupçonneux, tenaient à avoir des administrateurs riches et connus d'eux pour ne pas spolier la communauté.
Or, les Israélites français que l’administration avait désignés n'avaient pas toujours une conduite parfaite. Le premier président du Consistoire algérien avait dù démissionner du barreau, de la milice et de ses fonctions religieuses à la suite d’un scandale (2) ; son collègue de Constantine avait été incarcéré sous prévention de faux en écriture commerciale (3). Les indigènes préféraient à de semblables individus les représentants des vieilles familles qui les dirigeaient depuis des siècles. Mais jaloux de leur pouvoir ceux-ci devaient continuer la lutte contre les derniers représentants des Israslites français : les rabbins. Si vertueux dans leurs prêches, ceux-ci avaient eux-mêmes tendance à outrepasser leurs droits et à se conduire dans leur circonscription comme en pays conquis. Le Consistoire central devait faire révoquer en 1862 le rabbin de Constantine, Netter, coupable d’abus (4).
L'année suivante, une délégation de notables indigènes venait exposer à Paris les griefs de la population contre le grand rabbin Weill Le président du Consistoire Marx Gugenheim, un Français, lui avait laissé la gestion de la caisse consistoriale de 1848 à 1860 et il en avait profité pour faire le trafic d'objets du culte, de pierres tumulaires, de livres de la bibliothèque rabbinique, pour garder pour lui le produit de divers legs, quêtes ou subventions destinés à la cominunauté. La malveillance et la passion n'étaient pas étrangères À ces accusations mais quatre griefs sur douze, peu importants à la vérité, semblaient justifiés au grand rabbin de France Ulmann et le Consistoire demandait à Weïill sa démission (5). l
Entre Israélites français et indigènes le fossé ne se comblaït pas. Après la réforme de 1867, les indigènes de Constantine n’admettaient pas qu'on enterrât dans leur cimetière les corps des Juifs européens
(1) La viande cachir est celle des bêtes tuées selon les rites israélites, c’est-à-dire sâaignées par des rabbins ou des spécialistes, les « schohets ». Les Israélites ne peuvent pas en manger d'autre. A Oran, en 1850, la taxe montait à 16.500 fr. ; 20.000 fr. en 1852 ; à Constantine, de 16 à 18.000.
(2) Le 12 août 1847. Echo d'Oran, 28 septembre 1847.
(3) Arch. Nat. F. 80 1631.
(4) Arch. Cons. Cent. Registre délibérations 1er avril 1862.
(5) Ibid. Délibérations et rapp. du grand Rabbin. Séances des 14 janvier 1863, 28 mars et 20 juillet 1863.
défunts, réservant à ceux-ci le coin spécial réservé aux suicidés. Excédés, les étrangers avaient demandé et obtenu un emplacement au cimetière catholique en attendant une concession pour édifier un cimetière spécial (1). A Bône, les étrangers, les frères Seymann soutenaient un boucher qui ne payait pas les taxes et tuait lui-même les bêtes bien qu’il n’eût pas le titre de « shohet » (2).
Jamais les querelles n'avaient été si vives. À Oran, le clan Kanoui combattait vigoureusement un clan Médioni qui avait succédé au çof Benichou (3). A Alger, on dénonçait le grand rabbin pour ayant fait payer 1.500 francs par un plaideur pour qu'il lui donnât raison (4). Puis, c'était un conflit entre le Consistoire et les rabbins tueurs de bestiaux, les cinq « schohets » qui s'étaient associés et avaient décidé sous peine de damnation de ne pas former d'élèves qui auraient pu les concurrencer et de déclarer impropre la viande de tout boucher qui n’aurait pas accepté leurs tarifs. Taxés par le Consistoire, ils avaient ouvert un étal de boucherie où il vendaient la viande quarante centimes moins cher par kilo que les bouchers ; ceux-ci, exonérés des droits consistoriaux, vendaient à leur tour leur marchandise dix centimes moins cher que les rabbins. Mais le budget consistorial ne pouvant plus être équilibré, les pauvres n'étaient plus secourus (5) ; on dut rétablir la taxe au grand mécontentement de la population. « L’agitation fut extraordinaire » avouait au Consistoire central le président du Consistoire d'Alger, l'avocat Honel. On dut tenir un Congrès du judaïsme algérien qui réunit les délégués des Consistoires pour promettre d’abolir les taxes, lorsqu'on aurait trouvé un impôt de répartition équivalent (6).
Ce bruit incessant agaçait les autres éléments de la population lorsqu'ils ne riaient pas de ces querelles auxquelles, connaissant mal les institutions hebraïques, ils comprenaient peu de choses. Un journaliste bônois, l'avocat Taupiac, écrivait : « La sagesse des nations prétend qu’il est bon de laver son linge sale en famille ; MM. les Israélites de notre ville n'ont pas compris, parait-il, toute la profondeur de cet adage, car ils s’obstinent à faire confidence de leurs querelles d'intérieur au public. qui n’en a que faire. Ils semblent ignorer que les résultats inévitables de ces sortes de polémiques est de discréditer leurs institutions et de porter une grave atteinte à la considération de leur communauté... S'ils ne comprennent pas les tristes
(1) Ibid. Séance du 4 février 1868. Lettre du Cons. de Constantine du 31 décembre 1867.
(2) Ibid. Lettre du C. de Const. du 22 octobre 1868. Séance du 5 novembre 1868.
(3) Ibid., 2 février 1869.
(4) Ibid, Séances des 4 février 1868 et 1er décembre 1868.
(5) La taxe sur la viande rapportant à ce moment à Oran 25.000 fr., les quêtes 18.000 et les revenus des temples 20.000, les pauvres de la ville recevaient 52.000 fr. et les nomades 4.000 fr.
(6) Arch. Cons. Cent. Séance du 24 juin 1869.
conséquences de leurs taquineries, qu’il ne soient pas étonnés de voir
la communauté isréalite perdre le peu de considération qui lui restait encore » (1).
A Oran, on écrivait :
« Ce quartier semble avoir le triste privilège des querelles, des rixes et des scandales... » (2).
L'esprit anarchique des Juifs algériens, leurs perpétuelles querelles ne doivent cependant pas faire illusion. Ces disputes, ces malédictions, ces batailles de fous furieux, hagards, gesticulants, formaient la vie publique des communautés. Mais au milieu de cette continuelle agitation, de cette atmosphère fiévreuse, chargée de haine, la population suivait une évolution lente vers l’assimilation française, non pas par admiration pour les conquérants ou par sympathie pour leur civilisation, mais parce qu'il fallait s'adapter aux conditions les meilleures de vivre. L'action des rabbins et des Israélites français, celle du lointain Consistoire central, impuissantes à soustraire les Israélites à leurs chefs naturels n’obtinrent à peu près rien de ces entêtés fanatiques.
(1) La Seyvouse, citée par Arch. Is., 15 octobre 1869, p. 543 (2) Echo d'Oran, 7 juin 1856.