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L’émancipation par l’école

Les premiers temps de l'Empire, en apaisant la crise économique, avaient permis une vie plus large, favorable au peuplement. La natalité des Israélites, assez faible au début de la conquête, bien que supérieure à celle des autres groupes, avait sensiblement augmenté. Ses Lrogrès devaient s’accélérer régulièrement pendant tout l’Empire. Un premier recensement donnait 9.180 Israélites dans la province d'Alger, 9.414 dans celle d'Oran et 6.470 dans celle de Constantine, soit un total de 25.064 (1).

En 1861 ils étaient 28.097 ; en 1866, 33.952 se répartissant ainsi : province d'Alger 10.720, province d'Oran 14.754, province de Constantine 8.478 (2).

La natalité israélite dépassait nettement celle des autres groupes d'habitants. Pour 1.000 habitants mariés, on trouvait 1.374,8 enfants israélites contre 1.151 aux Musulmans et 1.138 aux Européens. Cette densité augmentait régulièrement : pour 1.000 indigènes israélites mariés, on trouvait un indice de 340,97 pour les individus de 14 à 21 ans, 489,99 entre 7 et 14 ans, 543,51 au dessous de 7 ans (3).

L'émigration des pays musulmans du Moghreb constituait une autre cause d’accroissement, de Tunisie et du Maroc accouraient les Juifs opprimés, aux périodes de famine et de crise surtout. Les réfugiés de Tunisie s’installaient surtout dans la province de Constantine ou à Alger ; mais ils arrivaient en moins grand nombre que les Marocains (4). L’extraordinaire bond en avant fait par les Juifs de la province d'Oran en 15 ans — 6.470 à 14.754 — ne s'explique que par l’exode de ceux-ci. |

(1) Rapport Becquet. Arch. nat. F. 80 1631.

(2) Echo d'Oran, 17 juillet 1862, 22 février 1867.

(3) Echo d'Oran, 23 février 1867.

(4) Les Bélaiche, Nataf, Zitoun, Bouhalza sont originaires de Tunisie : les Azoulay, Soussan, Zmirou, Nahon viennent du Maroc. (HANOUNE, 09. ciî., p. 24).

En 1860, une première invasion s'était faite pendant la guerre hispano-marocaine. Des crédits de secours avaient dû être votés par le Consistoire de la province et le Conseil Municipal d'Oran (1). En 1868 et 1869, à la suite des famines, de nouveaux émigrants arrivaient en bandes, affamés et misérables et le Consistoire ne pouvait qu’à grand peine les secourir (2). Grâce à cet afflux, la population Israélite prenait une importance de plus en plus grande dans te pays.

Chaque génération s’adaptait un peu plus aux modes françaises et c'était un curieux spectacle de voir le samedi les familles promener leurs vêtements les plus riches aux yeux du monde. « Certains hommes, décrit Etourneau, se contentent de bas au lieu d'aller jambes nues comme jadis ; le reste de leur costume est à peu près oriental. La mère de famille porte assez généralement une toilette mixte se composant de nos étoffes et presque invariablement d’un châle soit en cachemire ou en crêpe de chine... Le corsage est orné d’un plastron richement brodé en or ; la coiffure se compose de bandes d'’étoffe brodée, aux extrémités flottantes se mariant avec une draperie de mousseline blanche encadrant le menton à la facon de certaines coiffures de nos religieuses. Les enfants des deux sexes sont de plus en plus vêtus comme les enfants européens. Quant aux jeunes filles et aux jeunes gens, ceux qui portent l’ancien costume forment une exception... La ieune génération israélite ‘des villes de l’Algérie, en cultivant son intelligence dans nos lycées et nos écoles, prend facilement nos mœurs et nos habitudes (3) ».

L'évolution que marquait cette curieuse diversité des costumes était due, en effet, aux écoles où la jeunesse israélite prenait connaissance des éléments essentiels de la civilisation française. L’évolution que les sermons des rabbins n'avaient pas pu faire accomplir aux parents, à cause des préjugés de ceux-ci, l'instruction la réalisait en partie avec les enfants, plus faciles à façonner. L'idée de civiliser les jeunes Juifs orientaux en les instruisant était fort répandue dans les milieux israélites européens, surtout après l'affaire de Damas (4). « L'enfant est une terre bénie toujours prête à recevoir la bonne semence, l'enfant sera le salut de ces peuples déshérités.

ÜU) Echo d'Oran, 4 février 1860, 7 avril 1860.

(2) Arch. Cons. Cent. Lettre du Consistoire d'Oran au Consistoire central du 15 décembre 1868. Séances des 16 juillet 1868 et 2 février 1869

(3) ETOURNEAU, 0D. cil., p. 351 et seq. ; :

(4) Le Père Thomas et son domestique avaient été mystérieusement assassinés en 1840 à Damas. La police turque accusa des Juifs d'avoir commis un crime rituel. Sous la torture ils moururent ou avouèrent. L'affaire fit grand bruit en Europe. Crémieux et Sir Moses Monteñfiore entreprirent une vive campagne de révision appuyée par les personnalités juives européennes. Ils se rendirent à Alexandrie et obtinrent du Vice-Roi dEgypte un firman libérant les Juifs arrêtés. L'affaire ne fut jamais éclaircie.

Il faut organiser pour l'Afrique et l'Orient l’œuvre des écoles israélites.

« Il faut des écoles pour les garçons. »

« Il faut des écoles pour les filles. »

disait le préambule du bulletin de l'Alliance Israélite universelle (1).

Il n’y avait point de réformateur israélite qui pensât autrement. Avant même la fondation de l'Alliance israélite on avait entrepris de développer des écoles israélites placées sous la surveillance du Consistoire que l'ordonnance de 1845 avait prévues. Les rabbins étaient tenus à « veiller à la conservation de l'esprit biblique en l'empêchant de dégénérer en fanatisme ». On y enseignait l'écriture hébraïque, la lecture, les prières, l'explication de la Bible et de son commentateur le plus populaire Raschi, et, en fin d’études, l'écriture arabe. À partir de huit ans l’élève ne pouvait être admis que s'il fréquentait l’école française (2) où se donnait l’enseignement profane. Par ce moyen, l'instruction religieuse étant eommandée par la religion, on exerçait une pression efficace sur la population israélite qui devait se résigner à laisser instruire les enfants.

Les rabbins français, pénétrés de la supériorité de la culture occidentale sur la barbarie africaine, apportaient à cette tâche une grande activité. Weill à Alger soulignait dans ses sermons la nécessité de Pinstruction pour les fils d'Israël. A Constantine, le grand rabbin Netter, proclamait la beauté de la Science et de la civilisation dans ses lettres pastorales (3). A Oran, son collègue EL. Cahen, accusé d'inactivité, dans sa réponse à ses détracteurs, résumait ainsi son œuvre et les difficultés qu'il avait rencontrées :

« C’est vers l’école que je tourne principalement mes regards. C’est là qu'il faut répandre les semences d’une religion éclairée et d’une civilisation moralisatrice. Quatre écoles françaises créées dans notre province à la suite de mes démarches et au milieu des plus grands obstacles, une cinquième en voie de formation, mes soins donnés à ces institutions et aux intérêts des institutions... est-ce là l’œuvre d’un obscurantiste ? Et j'ose affirmer que sans les difficultés suscitées par notre « ami du progrès » et ses imprudents affidés, presque tous les enfants de notre communauté jouiraient aujourd’hui d’une bonne instruction élémentaire (4) ». |

Les débuts avaient été difficiles dans les communautés provinciales, mais la présence des autorités religieuses rassurant les parents, on avait eu bientôt plus d'élèves que les locaux pouvaient en

(1) Bulletin de l'Alliance Israélite universelle, 1865. (2) Arch. Nat. F. 80 1631.

(3) Arch. IS. 1856, p. 252 et 553,

(4) ArCR. IS., février 1856.

contenir. Dès 1852, l’école de garçons israélites d'Oran comptait cent quarante élèves et beaucoup de candidats malheureux avaient dû, faute de place, aller à l’école communale (1).

Une redoutable concurrence était exercée contre elles par les écoles privées israélites, les midrashim. La routine et la saleté orientales y régnaient comme avant la conquête. Les peines corporelles punissaient les infractions à la discipline : à Oran, l’instituteur Zarka arrachait les cheveux d’un élève ; son associé Ben Ayoum faisait flageller les coupables (2). Ces maîtres barbares et ignorants ne pouvaient qu'abêtir les enfants qu'on leur confiait au lieu de les éclairer. Cependant leurs établissements étaient plus fréquentés que les écoles communales israélites. A Oran c’étaient les Marocains qui, débarrassés des hieris traditionnels, envoyaient de préférence leurs enfants à celle-ci. À Tlemcen, l'école française ne réunissait que 60 enfants sur les trois cents qui fréquentaient les établissements scolaires.

Pour soutenir cette fâcheuse concurrence, un réglement du 1” octobre 1854 de l’Académie d'Alger fixa à cinquante le nombre maximum des élèves pouvant être admis dans les midrashim (3). On put obtenir de la sorte une amélioration notable des effectifs scolaires. En 1858, l’enseignement primaire particulier aux Israélites comprenait treize écoles qui se répartissaient ainsi :

Alger : L'école consistoriale Talmud Thora réservé aux pauvres avec 160 élèves ; une école communale ayant 150 élèves, une école de jeunes filles, 80. De plus une salle d'asile contenait 150 enfants.

Oran : une école communale, 130 élèves, une école privée soutenue par le consistoire 200, une école de jeunes filles qui servait aussi de salle d'asile avec 120 enfants.

Mostaganem : une école de garçons avec 140 élèves, une de jeunes filles avec 80.

A Tlemcen, Mascara, Bône fonctionnait une école de garçons contenant 150, 100 et 80 élèves. Enfin Constantine plus attardée que les deux autres capitales provinciales avait une école de garçons avec 90 élèves et une école de jeunes filles en recevant 74 (4).

Depuis l’école fondée à Alger en 1844, on avait accompli une belle tâche : plus de 1.700 enfants recevaient une instruction primaire suffisante pour se comporter avec eisance dans la société algérienne.

Les écoles consistoriales poussaient elles-mêmes au progrès. L’établissement d'Alger nommé Talmud Thora, fondé en 1849 par un riche Israélite indigène Hayem Cohen Solal, donnait aux enfants, outre

(1) ATCR. 1S., 1852, p. 718.

(2) Arch. Nat. F. 80 1631.

(3) ATCR. IS., 1855, D. 988.

(4) Arch. Is., 1850, p. 98.

l'instruction gratuite, des aliments tous les jours et des habits tous les ans. Des quêtes couvraient les dépenses. A partir de 1858 les enfants furent vêtus à la mode française et le grand rabbin au cours de la cérémonie publique célébrée à cette occasion leur disait : « qu'il ne suffisait pas d’être fier de porter le costume français, mais il fallait encore que sous ce vêtement batte un cœur français » (1).

Les élèves étaient généralement doux, dociles, aimant et respectant leurs maîtres ayant le goût de l’étude. Le directeur de l’école d'Alger Weill soulignait le sentiment de l’émulation très vif chez eux. « Chacun, écrivait-il, veut être le premier de sa classe. Ce sentiment, sagement dirigé et contenu dans les limites raisonnables est un instrument sûr de progrès » (2). Cet amour-propre leur permit de prendre bien vite une place brillante aux concours scolaires et dès 1852 l’éco!e israélite française obtenait le premier rang aux examens, au Concours général des écoles communales d'Alger. En 1853 quatre prix sur six revenaient au même établissement (3).

Les notables israélites qui, avant la conquête, envoyaient leurs enfants s’instruire en Europe, prirent l'habitude de les faire inscrire au collège communal. En celà ils furent imités par certains négociants, qui, moins riches, n’avaient pas jusque là eu la possibilité de payer des frais de séjour en Europe à leurs enfants. Cependant, leur nombre restait réduit, car on ne donnait pas dans ces établissements l'instruction religieuse hébraïque et bien des familles craignaient que l’enseignement profane fut pernicieux. À la demande de deux notables, on décida, en 1860 pour les encourager, de payer un rabbin. Le lendemain, dix nouveaux élèves israélites se faisaient inscrire (4). A la fin de l’année 1864, le lycée Impérial d'Alger comptait sur 495 élèves, 63 Israélites et seulement 11 Musulmans (5). Le nombre d’adeptes fait par notre enseignement secondaire en un temps relativement court était déjà un succès. Celui-ci apparaissait plus net encore lorsqu'on voyait la réussite de ces élèves dans leurs études. En 1852, à la distribution des prix, l’un d’eux Enos, élève de rhétorique était six fois nommé et obtenait le premier prix de vers latins, un de ses compagnons, élève de troisième, le premier prix d’arithmétique ; en quatrième Zeis figurait cinq fois au palmarès.

En 1854, Enos remportait le prix de logique, Zeis les prix d'Histoire et Géographie et d'Arabe (6). Le lauréat devait ensuite devenir avocat

(1) Akhbar, 14 janvier 1858.

(2) Rapport au directeur de l'Intérieur par A. M. Weill, ATCh. Is., 1864, p. 698. Ce sentiment est demeuré un des traits fondamentaux du caractère des élèves juifs

de nos lycées d'Algérie. On sait qu'ils sont d'excellents sujets, très souvent les premiers de leur classe,

(3) Arch. Is., 1852, p. 596, 1853, p. 53%.

(4) Lettre de Seror et Oualid du 20 avril 1860, publiée dans l’Akhbar.

(5) FREGIER, Les Juifs Algériens, p. 441.

(6) Arch. Is., 1859, p. 596 ; ATCR. IS., 1854, p. 534.

à Sétif. À Oran, Isaac Benichou, neveu du chef des réformateurs de la ville obtenait les premiers prix de rhétorique, de vers latins, de version grecque, de récitation classique, et le prix d'Excellence, suivi d’un autre Israélite Edmond Cohen. En 1861, il était reçu bachelier ès lettres, Cohen l'était l’année suivante. En 1867 ; un nouvel Israélite Joseph Tolédano obtenait la mention très bien (1), au même examen. Rivaux heureux de leurs camarades français, ces jeunes indigènes allaient suivre les cours des facultés de France, en revenaient Avocats défenseurs. Comment aurait-on pu douter devant de tels succès que la majorité des Israélites ne pût être un jour assimilée comme eux ?

Plus étrange encore que ces avocats, fils de Juifs en turban, devait sembler l'émancipation de la femme. En 1830, celle-ci éloignée du culte, confinée dans son appartement, illettrée, ne recevait aucune instruction. Ménagère et mère de famille, elle n'avait besoin d’aucune culture, elle n’en recevait aucun rudiment, même religieux. Les débuts des écoles réservées aux Jeunes filles israélites avaient été pénibles. La cupidité des parents, leurs préjugés n'avaient pu qu'être difficilement surmontés. Mais les enfants avaient montré de réelles aptitudes. En deux ans, l’une d'elles, entrée à l’école d'Alger sans connaître un mot de français dépassait la plupart de ses compagnes, plus âgées qu'elle (2). Les municipalités subventionnant généreusement ces œuvres, toutes les grandes villes-comptaient en 1860 (3) des établissements à l’usage des jeunes juives. Là encore des succès probants étaient obtenus. A l’épreuve de capacité aux fonctions d'institutrices, sur cinq dames reçues, trois sortaient de l’école de Mile Hartog, israélite française, et, la seconde du classement Mléah Lévy Valency était une juive indigène. Cette école, où l’on enseignait les lettres et les arts profanes tout comme en Europe, ouverte surtout aux Israélites, remportait la première place au concours général féminin d’Alger, et pour fêter ce succès, à la distribution solennelle des prix, ces petites indigènes jouèrent gravement « Esther » comme jadis les jeunes filles de Saint-Cyr devant la Cour (4).

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