Les progrès sociaux
On a vu qu'une des principales tâches du Consistoire était l’assistance aux pauvres Israélites, dons la concurrence européenne et les crises économiques successives avaient accru le nombre. Les Consistoires ne se contentèrent plus de distribuer à ces misérables les
(1) Echo d'Oran, % août 1860, 20 août 1861, 7 août 1862, 26 novembre 1867.
(2) Arch. IS., 1852, p. 351, 569 à 571.
(3) Rapport de la Société de bienfaisance pour la propagande du travail et de l’instruction d'Oran.
(4) ArTCR. IS., 1864, p. 360.
aumônes et les revenus fixes qu'ils tiraient des taxes et des quêtes La pauvreté croissante des indigènes musu!mans avait diminué considérablement les ressources que les artisans tiraient de leurs métiers traditionnels. Il fallait enseigner aux enfants en même temps que la langue française, la technique d’autres métiers pour leur permettre de gagner leur vie sans crainte. Des sociétés orientant les enfants pauvres vers des professions stables, leur procurant des places et leur faisant donner en même temps un enseignement religieux convenable furent fondées à Oran puis à Alger. Elles ne dépendaient pas des autorités religieuses, mais on retrouvait à leur tête les notables membres laïques des consistoires et les rabbins (1). Comme pour l’enseignement primaire, le principal obstacle au développement de ces sociétés était l’avidité des parents qui estimaient trop longue la durée de l'apprentissage et désiraient des gains immédiats qu'’auraient rapportés les métiers de cireur de bottes ou de domestiques. Pour les apaiser, des dirigeants de la société leur faisaient des dons ou les habillaient de neuf au moment des fêtes. En 1866 à Alger, on fondait une Société analogue « La jeunesse Israélite d'Alger », elle comptait au mois d'octobre cent douze souscripteurs, soixante cinq membres et recueillait 830 francs de dons (2), et, l’année suivante, le Président du Consistoire songeait à fonder une école de travail pour les enfants indigents des trois provinces d’Algérie (3). Mais ce projet ne fut pas réalisé.
En même temps, des comités de bienfaisance, des œuvres de secours aux femmes en couches, d'assistance aux familles pauvres rour régler leurs frais d’enterrement, de circoncision, d'initiation religieuse (4), assuraient la stabilité sociale de la nation juive, lui permettaient d'échapper aux famines qui décimaient à la même époque l’archaïque société musulmane.
Un des grands buts de l'ordonnance de 1845 avait été de faire des artisans israélites des cultivateurs. Quelques citations de la Bible, favorables à l’agriculture avaient fait croire qu'on allait attacher à la glèbe ces obstinés citadins. Les réformateurs français partageaient cette opinion. On tenta donc en Algérie un' effort sérieux pour réveiller chez les Israélites indigènes les aptitudes qu'avaient montrées leurs ancêtres dans le pays de Canaan. Un riche Israélite oranais, ancien chef de la nation, puis Président du Consistoire, Maklouf Kalfon obtint le prix du concours de défrichement sur sa propriété de la Sénia, d'une surface de près de vingt-cinq hectares. En 1855, il obtenait à
(1) A Oxan : Président, Karoubi ; Président honoraire, le grand Rabbin : membres, Simon Kanoui, Médioni. Arch. IS., 1864, p. 360.
(2) Arch. IS., 1866, p. 918.
(3) Echo d'Oran, 14 septembre 1867.
(4) ATCR. IS., 1859, p. 416.
VExposition un succès flatteur pour ses produits agricoles. Un autre, Mardochée Darmon recevait pour ses récoltes une médaille. Il n’en fallut pas plus pour inspirer de douces illusions sur ce nouveau succès (1). Les Consistoires d'Alger et de Constantine sollicitèrent une concession de terres pour y fonder une colonie agricole, Mais le gouvernement ajourna sa réponse et les projets de régénération par l’agriculture ne furent pas exécutés.
L'’artisanat restait la principale ressource du petit peuple. Un imprimeur essayait de concurrencer les Livournais spécialisés dans l'impression des livres hébraïques (2), d’autres gagnaient une bonne réputation de menuisiers ou de maçons, d’autres se faisaient entrepreneurs de transports, leurs chars à bancs, les « corricolos », desservant les marchés autour des grandes villes (3), mais les métiers traditionnels l’emportaient encore. Il y avait une tradition judéo-algérenne de qualité et de goût qui contredit la légende qui fait des Israélites d’éternels brocanteurs. Ces vieux orfèvres accroupis dans leurs boutiques en compagnie d’un apprenti et ciselant patiemment un bijou indigène, ces tailleurs, ces brodeurs, semblables aux Juifs que l’on voit encore dans les mellahs marocains, étaient les héritiers d’une longue lignée d'habiles artisans, leurs œuvres recueillaient l’admiration non seulement des indigènes mais encore des européens , aussi à l'Exposition de 1855, ils obtinrent de nombreuses récompenses que les Archives Israélites, toujours empressées à souligner les succes Israélites, énuméraient complaisamment (4).
Les puissants gardaient le monopole du commerce avec leurs corehgionnaires et les indigènes. Jusque vers 1845 les industriels français avaient des entrepôts en Algérie, mais comme les relations avec les indigènes étaient nulles, ils acceptèrent d'ouvrir un crédit limité d’abord puis de plus en plus large aux Juifs. Leur intervention fut décisive. Les expéditions de Rouen qui en 1840 arrivaient à peine à 800.000 francs, s’élevaient en 1855 à 26 millions, en 1858 à près de 28 millions pour se maintenir ensuite à ce plafond. La chambre de Commerce de Rouen ’ajoutait que ces Juifs avaient « su justifier par leur loyauté, la confiance que nos commissionnaires et manufacturiers leur avaient accordée » (5). En 1865, les Israélites de Constantine
M) Echo d'Oran, 29 août 1855. Arch. Is., janvier 1856.
(2) Akhbaär, 30 octobre 1853.
(3) TRUMELET, 09. cit., p. 68, reproduit l’orthographe de leurs noms « le léjé zéfir », « le chemain de faire », « l’'arrose blanche », le « Veaulovan ». On comprend à cette lecture qu’un correspondant des Arch. Is. ait reconnu que cet art difficile était encore mal connu des Juifs algériens.
(4) 1% classe — orfèvrerie, bijouterie, bronze d'art — médaille de 2 classe : Haïm ben Sadoum. Tlemcen ; Sala ben Ichou, Tlemcen. Mentions honorables : Jacob Kalfon, Tlemcen (châle en laine avec broderie et franges or) ; Nathan Ben Meyer, Tlemcen (robe juive) ; Eliaou Termoun, Tlemcen (caftan) ; H. Cohen, Alger (broderies sur burnous) avec médaille de 2% classe pour ses manteaux, etc. ATCh. IS., 1856, p. 49 ; décembre 1857.
(5) Lettre de la Chambre de Commerce de Rouen au Ministère de l'Agriculture, des Travaux Publics et du Commerce, 2 novembre 1865. ArCh. IS., 1871, 1€r octobre, p. 202.
importaient pour plus de 25 millions de francs. Le commerce des laines, du blé, des toiles, des étoffes indigènes, des denrées comme le thé, le sucre et le café appartenait aux magnats israélites. Un exemple montrera leur puissance financière. En 1858, le cimetière israélite d'Oran, sans clôture, était exposé à mille profanations. Unis à cette occasion, les chefs de çofs Kanoui et Benichou sollicitèrent des dons volontaires pour la construction d'une enceinte. En une heure ils reçurent dix-huit mille francs et en quelques jours ils eurent les vingtcinq mille francs nécessaires à cette entreprise (1).
C'est à cette époque que l'usure prit un extraordinaire développement en Algérie. Jusqu'’alors on avait beaucoup prêté sur gages ou sur les soldes et les pensions ; on avait fait des avances aux chefs indigènes à l’occasion de certaines cérémonies. La domination française étant assurée, l’économie algérienne fut bouleversée par la colonisation et par le régime de liberté des ventes auquel les fellahs arabes n'avaient pas été habitués. Les cours élevés des céréales avaient tenté les indigènes, qui, au lieu de conserver des réserves dans leurs silos, comme auparavant, vendaient tout ce qu’ils avaient et mangeaient leur fonds avec le revenu (2). Cette imprévoyance de l’indigène algérien qui arrange tout par la formule commode « Dieu qui t'a créé te nourrira » était d'autant plus vive que les leçons de l’expérience leur manquaient. Les premiers temps de la paix française leur permirent de festoyer en de grandes diffahs, d’acheter des étoffes éclatantes et des bijoux étincelants à leurs femmes jusqu'à ce que le produit de la vente des récoltes fût épuisé. Les difficultés commençaient lorsqu'il fallait payer l'impôt. Faute d'argent, l’indigène était obligé de recourir aux bons soins du négociant auquel il avait vendu son blé, pour lui demander une avance sur sa future récolte ou pour signer un billet dont l’échéance concorderait avec celle-ci. Ces prêts se faisaient à des conditions fort dures : pour une somme de 5.000 frs, le débiteur reconnaissait devoir 7.400, l'intérêt ordinaire étant de 0.50 pour 5 frs, par mois, soit 96 % par an. Si la récolte était inférieure aux prévisions, si quelque accident empêchait le fellah d’acquitter sa dette, il était perdu. De renouvellement en renouvellement il payait Ces intérêts qui dépassaient de beaucoup la valeur du prêt, jusqu’à ce qu'épuisé, il abandonnât sa récolte à vil prix pour se libérer de sa dette ou que son créancier fit vendre tous ses biens (3).
L'Israélite étant le commerçant providentiel de l'Islam, il était naturel que l’indigène s’adressât d’abord à lui.
(1) Arch. IS., 1858, p. 608 et 609. Echo d'Oran : lettre du rabbin Tolidano, 4 novembre 1858.
(2) RANDON, Mémoires, t. I, p. 956.
(8) Lettre sur la politique de la France en Algérie adressée par l'Empereur au maréchat de Mac-Mahon, note 8, p. 28-29.
Vers 1859, s’ouvrit une ère de mauvaises récoltes ruineuses pour les indigènes. Ils furent obligés d'emprunter. À la même époque, l’établissement de la douane arrêtait le commerce des caravanes que les Israélites monopolisaient et où ils avaient investi des capitaux importants. Rendus libres, ceux-ci servirent aux avances aux Musulmans (1).
« L’usure continue à étendre ses ravages au sein des tribus arabes, constate le rapport politique du 15 mars au 15 avril 1860... dans le cercle de Tlemcen, depuis quelques mois, les emprunts montent à 150 mille francs environ. La récolte à venir est presque partout entièrement engagée et fût-elle excellente, elle ne suffira pas pour libérer les débiteurs de leurs engagements ruineux.
« Ruinés par l’usure, ils (les fellahs) sont tombés dans la misère, ils se préoccupent peu des changements dont les conséquences leur sont indifférentes. Leur maître véritable c’est l’Israélite leur créancier... » (2).
Le 19 octobre, même thème : dans le cercle de Sidi Bel Abbès dit-on, « les indigènes ont continué à verser ce mois-ci leurs grains dans les magasins des commerçants européens ou israélites, chez lesquels ils ont contracté des dettes à des intérêts vraiment révoltants ». Une enquête effectuée en vue d’une loi sur le taux de l'intérêt donnait pour les annuités de 1859 à 1863 les chiffres suivants : (3)
Emprunts des indigènes aux Européens et Israélites moyenne annuelle 142.760 francs. Moyenne de l'intérêt 40 %. Intérêts annuels 56.704 frs. Les Européens entraient pour un quart dans les prêts de cette nature (4).
Emprunts par ventes à réméré (indigènes entre eux ou indigènes à Israélites). Moyenne annuelle 25.524 frs. Moyenne de l'intérêt 16 %.. Intérêt annuel 3.828 fr. 60.
Dans ce cas les risques courus par le prêteur étaient bien moindres, ce qui explique la faiblesse de l'intérêt. Le réflexe des Occidentaux en présence de ces intérêts usuraires est de s’'indigner ; mais il ne faut pas trop vite prendre le parti de l’emprunteur. Dans ces sortes de marchés, on traite avec l’espoir de tromper son partenaire. Le payement à la récolte, des renouvellements en perspective, cela fait beaucoup de temps. D'’usurier à débiteur on rivalise de mauvaise foi.
« Avant l'affaire
Le Roi, l’Ane ou moi, nous mourrons »
(1) WARNIER, L'Aigérie devant l'Empereur, p. 171 et seq.
(2) Archives G. G. 'E. 98.
(3) Archives G. G. E. 98.
(4) Au Tribunal de Commerce d'Oran, le nombre des Musulmans condamnés sur plaintes des Français s’élevaient, en 1861, à 28 ; en 1862, à 23 ; en 1863, à 22 ; en 1864, à 6, au total, 79 : sur plaintes des Israélites : em 1861, à 50 ; en 1862, à 58 ; en 1863, à 9,6 ; en 1864, à 72, au total, 276.
En bien des cas, après des renouvellements et des jugements impossibles à exécuter, les prêteurs perdaient leur capital. Ce qui faisait dire à Warnier que les Israélites avaient « complètement renoncé à ce genre d'opérations » (1).
Cependant les témoignages recueillis dans l'Enquête agricole menée par le Comte de Hon montrent que l'usure israélite persistait. Les usuriers « d’origine juive pour la plupart prêtent à 100 % d'intérêt », déclare le cheikh du territoire civil de Tenès. Un autre indigène dit que « l’Arabe ne trouve du crédit que chez les Israélites et jamais à moins de 5 % par mois : encore faut-il qu'il présente des garanties », un Israélite du Sig avoue « Les Juifs prêtent aux petits cultivateurs à 5 % et 6 % par mois... » (2)
Il serait injuste d'attribuer tous ces maux aux Juifs seuls. Des colons pratiquaient l'usure, comme d’autres avaient recours à l’usurier israélite pour avoir des prêts de semences ou des avances sur la récolte (3). Etant presque les seuls capitalistes dans un pays neuf, sans capitaux, sans crédit agricole, où l'argent valait très cher, ils profiterent de leur privilège pour en tirer le maximum de bénéfices. Ces opérations, faites par la haute et surtout moyenne classe israélite, sans que la majorité en tirât le moindre profit, développèrent puissamment la richesse de la communauté. Plus que jamais Israël fut en Algérie le détenteur du capital. Les catastrophes successives qui frappaient l’agriculture algérienne dans la dernière décade de l’Empire, lui donnaient chaque jour plus d'importance « Il n’y a guère qu'eux qui aient bénéficié de la conquête, écrivait l’Echo d'Oran après le débat du corps législatif. Dans vingt ans d'ici, tout le commerce sera dans leurs mains et ils seront les maîtres du pays (4) ».
Forts de leurs progrès, ils se mêlaient volontiers à la vie européenne. À Alger, quelques-uns abandonnaïent les rues du quartier juif pour s'installer dans le quartier d’Isly. Les riches faisant du faubourg de Saint-Eugène leur séjour de plaisance, y bâtissaient leurs villas (5). On les voyait figurer aux bals du gouverneur, aux fêtes patriotiques (6).
Très habilement, leurs chefs s’efforçaient de montrer qu'ils n’établissaient pas de différence entre eux et les autres habitants. Au Con-
seil Général d'Alger par exemple, leur conseiller, Séror, demandait la création d'un établissement destiné à recueillir les enfants pauvres
(1) WARNIER, 09. Cil., D. 172.
@) Enquête agricole, par le Comte DE HON, p. 51, 191, 261.
(3) Azoulay, à Oran, était condamné en 1856 pour avoir prêté à un Espagnol à 100 % et pour, profitant de son ignorance du français, lui avoir fait signer, avec la complicité d’un clerc, l'acte de vente de sa propriété. Echo d'Oran, 30 avril 1856.
(4) Echo d'Oran, 19r août 1868.
(5) LESPES, op. cil., p. 560 et seq., 594 et seq.
(6) Echo d'Oran, 5 mai 1855.
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Chrétiens, musulmans et israélites pour leur apprendre un état (1). A l'occasion de la nomination du gouverneur général Randon au grade de Maréchal, ils remettaient quinze cents francs à la comtesse Randon pour les crèches (2). Ils partageaient les sentiments des Algériens en fêtant l’anniversaire de la conquête de l'Algérie ou en se prononçant, — plus tard, — contre la politique du royaume arabe (3). Quelques-uns étaient initiés à la Franc-Maçonnerie à laquelle la bourgeoisie libérale des villes appartenait (4). Enfin, leur conduite était généralement bonne. En face des étrangers et des militaires, souvent portés à dégainer ou à brandir leurs couteaux, en face des fanatiques arabes, ces gens doux, serviables, un peu obséquieux même, aitiraient la sympathie des Français (5). Les journaux relataient les faits indiquant une évolution des Israélites et se félicitaient de ces victoires du progrès et de la raison. Le général commandant la subdivision d'Oran, le préfet, le maire et les notables de la ville assistaient au mariage de Simon Kanoui et d’Esther Lasry qui unissait les deux plus grandes familes juives, d'Oran !{6). Au milieu de cette haute société coloniale, un peu mêlée, leur richesse, leur influence, leur donnaient à jouer un rôle, qu'ils remplissaient hardiment, sans rencontrer aucune antipathie.