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__ L’acquisition des droits

Légalement, cependant, ils restaient des indigènes, mais la politique du gouvernement à leur égard dénotait une certaine indécision. En face de cette élite presque Française, devant la masse encore ignorante et arriérée, malgré ses progrès, il revenait à la conception classique d’une « nation » particulière, ayant les mêmes droits que les indigènes et qu'on s’efforçait d'émanciper en même temps que ceuxci. De là une conduite hésitante, des décisions contradictoires, des oublis réparés après coup. De toute évidence, comme en tant de questions algériennes, l'Empire n'eut pas de principes nets dans sa politique juive.

Le droit d'élection avait été retiré aux Algériens par le décret du 2 février 1852. Les membres des municipalités étaient nommés par le gouvernement. De la sorte, on évitait les scandales électoraux qui, on l’a vu, n'avaient pas manqué sous la II° République. Les indigènes

(1) Archives IS., 1859, p. 63.

(2) Echo d'Oran, 93 avril 1856.

(3) Echo d'Oran, 30 juin 1864, 17 février 1863.

(4) ArCh. Is., 1865, p. 510 et 511. l

(5) Tableau des affaires correctionnelles : 1850, sur 1.845 prévenus, 58 Juifs ; 1551, sur 1.977 prévenus, 101 Israélites. Affaires criminelles : 1850, 415 accusés dont 26 Israélites : 1851, 271 accusés, 98 Israélites. (Tableau de la situation des Etablissements franpais en Algérie pendant les années 1850 et 1851).

(6) Echo d'Oran, 28 février 1863.

et les Israélites avaient droit, au moins, à un représentant particulier parmi les autres conseillers dont le nombre variait en proportion de la population.

En 1858, après la création du ministère de l'Algérie, au moment où l'Empire semblait préparer l'instauration définitive du régime civil, on créa des Conseils généraux, un par province. Le décret du 27 octobre fixait à 148 membres pour Alger, 16 pour Constantine et 14 pour Oran, le nombre des conseillers et spécifiait que deux indigènes, parmi ceux-ci, représenteraient leurs coreligionnaires (1). Il n’était pas question des Israélites en cela. On les considérait comme de simples indigènes, que les conseillers musulmans représenteraient en même temps que leurs coreligionnaires.

Quelques jours après, le ministre, le Prince Jérôme Napoléon demandait dans son rapport à l'Empereur, une représentation spéciale pour l’élément Israélite dont l'importance numérique et sociale méritait une place à part dans les Conseils. Le prince invoquait en outre le libéralisme religieux, disant qu'il serait utile et opportun de manifester l’absolue égalité des croyances devant les lois françaises. Le décret de Compiègne du 14 novembre 1858, ratifiant cette proposition, nommait un conseiller israélite par province (2). Il est possible que Crémieux, ami personnel du prince, son collaborateur pour l’organisation de la justice algérienne (3) lui ait montré les conséquences de son oubli. Les sentiments de Crémieux envers les Israélites algériens, son prosélytisme réformiste, permettraient de le penser, bien qu’on ne possède aucune preuve sur ce fait. La mesure, en tout cas, était sage, Car,les sentiments des Musulmans à l’égard des Israélites ne leur auraient certainement pas inspiré un grand zèle pour la défense des intérêts de ceux-c1. La satisfaction montrée par les Israélites à cette nouvelle, les remerciements enthousiastes qu'ils adressèrent au Prince, témoignaient assez de leur satisfaction (4).

La réorganisation faite par le décret du 7 juillet 1864 qui rétablissait le régime militaire, constituait une réaction vis-à-vis de ce décret, comme de toutes les institutions libérales qu’on avait implantées en Algérie. Napoléon III commençait l'expérience du royaume arabe, inspirée par l'idée qu'il fallait respecter la nationalité arabe et par la sympathie qu'il éprouvait pour les grands seigneurs indigènes et les soldats-nés dont les fantasias l’avaient ébloui en 1860. Les Conseils Généraux étaient maintenus mais placés sous la surveil-

(1) Décret sur l’organisation de l'Algérie, du 27 octobre 1858. Titre II, art. 16, 17 et 18.

(2) Ce furent Moïse Seror, négociant à Alger, Haïm Benichou, membre du Conseil municipal à Oran et Isaac Taïeb, négociant à Bône, tous trois représentant la fraction éclairée de la population.

(3) CRÉMIEUX, Compte rendu.…., p. 71.

(4) FREGIER, op. cit., p. 103. Echo d'Oran, 18 janvier 1859. Univers Isnaélîte, décembre 1859.

lance des généraux commandant les provinces. Les conseillers restaient nommés, mais, disait l’article 27 : « l'élément indigène entrera désormais pour un quart au moins dans la composition de chaque conseil général. Les Israélites pourront y avoir un membre ».

C'était mettre fin à l’égalité des Musulmans et des Israélites, au détriment de ces derniers. Tandis que l'élément arabe voyait ses droits considérablement accrus, ceux des Israélites étaient remis en question ; leur représentation devenait une faveur à laquelle quelque caprice de l'Empereur ou de ses agents pouvait mettre fin. En fait, cependant, le statu quo fut maintenu et leur représentant siégea sans être jamais inquiété. Mais ces tâtonnements montraient qu'on ne savait toujours pas quelle place leur donner.

La campagne pour la naturalisation collective des Israélites, les efforts de ceux-ci pour s’assimiler, rendaient perplexe le gouvernement qui manifestait par ces mesures transitoires que leur situation serait fixée quelque jour. Mais la solution définitive était renvoyée à plus tard.

Un droit qui révolutionnait les coutumes algériennes leur fut accordé à la même époque. On leur imposa le service de la milice. Après un premier échec sous Clauzel, on avait songé dès 1844 à v incorporer les Israélites en leur laissant la faculté de payer une taxe de rachat calculée sur le prix d’un jour de travail et le nombre de jours de service des miliciens (1). Il ne s'agissait pas du tout d’un: marque d'honneur ; le service dans la milice était considéré comne un impôt très lourd et les Européens demandaient que les Israélites qui bénéficiaient de la protection des armes françaises, y fussent soumis (2). Seuls quelques réformistes Israélites sollicitaient leur admission comme une marque de confiance et d'estime (3). Bugeaud, favorable aux impôts et aux obligations qui auraient dégoûté les Israélites de l'Algérie et les auraient fait partir s’en déclarait partisan (4). Mais les gouvernements qui se succédèrent ne voulant pas les séparer des Musulmans qu'on ne pouvait pas armer lorsque leurs compatriotes nous combattaient encore, laissaient aux gouverneurs le soin de régler les conditions de cette admission. Tandis que la plupart des Musulmans se montraient indifférents à cette mesure, les autorités Israélites multipliaient les démarches pour qu'on leur accordât l'honneur de porter les armes. C’eût été à leurs yeux le signe le plus probant de leur évolution depuis l’âge turc. On leur accorda en 1860, ainsi qu'aux Musulmans, toujours sous réserve de réglementation par le gouverneur général. Les notables, d'accord avec les préfets, rédigèrent les

(1) Arch. Nat. F. 80 1631.

2) Commission administrative d'Oran. Délibérations du 12 février 1844. Arch. Nat. ibid. (3) Arch. 1S., 1844, p. 735.

(4) Voir Chapitre III, section III.

listes de miliciens. Assez nombreux, ils étaient recrutés parmi les jeunes gens de bonne famille proches des Français par les mœurs, le langage et les habitudes. Ils s'équipèrent, se firent habiller en hâte et à la parade du 15 août ils défilèrent en bon ordre sous les yeux des Algérois qui s’attendaient à les trouver grotesques et furent déçus (1).

Ces jeunes Israélites qui faisaient de louables efforts pour s’assimiler aux Français, avaient conscience de leur valeur. Ils se montraient à l'égard des autres éléments de la population d’une susceptibilité excessive. Redoutant des attaques contre leur religion ou leur nation, ils avaient tendance à en voir là où il n’y en avait pas.

À la représentation, au théâtre d'Alger, de « Vingt ans après », innocent mélodrame historique à la mode, bien incapable de contenir quelque intention malveillante, ils manifestèrent à plusieurs reprises et tentèrent d'interdire la pièce parce que, — disaient-ils, — on les y attaquait. Athos, qui rappelait à ses compagnons que les Juifs avaient vendu leur Roi pour trente deniers, était la cause de tout ce drame. Mais les spectateurs ayant exigé le maintien de cette phrase, on se battit plusieurs jours pour ou contre Athos, au grand amusement de la ville (2).

Les articles des journaux relatifs aux affaires d'Israël les réjouissaient ou les irritaient, comme s'ils devaient avoir une importance capitale sur leur destinée. « L’Akhbar », leur ayant reproché de ne pas avoir montré d'enthousiasme à la nouvelle de la prise de Sébastopol, puis ayant reproduit un article de « Tlemcenien » qui les accusait d’être d’indésirables usuriers, le grand rabbin et le Président du Consistoire d'Alger allèrent demander au gouverneur général des poursuites contre le rédacteur coupable. Econduit, le grand rabbin répondit longuement à ces attaques, exorcisant le « fantôme de l’intolérance », alertant les Israélites de France, faisant appel au Gouver: nement (3).

En une autre occasion, le grand rabbin d'Oran, Charleville, reiusait de se déranger pour recevoir un serment « more judaïco » selon les coutumes du pays, afin, prétextait-il, de ne pas participer à une action superstitieuse (4).

Cependant, ils ne montraient pas toujours cette largeur de vues qu'ils demandaient qu'on eût envers eux. Leur attitude envers le

(1) AHhbar, cité par L'Echo d'Oran, 23 août 1860.

(2) Echo d'Oran, 15 février 1868.

(3) Akhbar, 1er mai, 4 mai, 30 septembre 1855. La colonisation, 12 octobre 1855. Arch. IS., 1855, p. 324 et seq.

\ ja Cons. Cent. Séance du 11 juillet 1865. Lettre du 11 juin 1865 du Grand Rabbin d'Oran.

clergé catholique manquait parfois de dignité. A Bône, un enterrement juif ayant rencontré une procession, les Israélites provoquèrent un conflit, sans grande importance du reste. À Alger, au passage de la procession de la Fête-Dieu, les miliciens israélites qui faisaient partie au cortège, refusaient de s’agenouiller au commandement, ce que ies trailleurs indigènes faisaient sans récriminer : les autorités judaïques approuvaient leur désobéissance, bien que la déclaration du Grand Sanhédrin imposät le devoir sous les armes (1).

Mais, c'était la plèbe qui, dans les anciens mellahs où elle restait confinée, se montrait la plus turbulente. Les jeunes vagabonds que les notables avaient de la peine à instruire s’amusaient les jours de iète à maltraiter les Arabes qui passaient dans leur quartier. Quelquefois mème, ils s’attaquaient aux vieillards européens. A plusieurs reprises, 1ls s'opposèrent à l’arrestation de délinquants juifs. Il fallait vaincre de petites émeutes pour avoir raison de ces résistances (2). Mais ces incidents de quartiers excentriques et mal famés ne parvenaient pas à la connaissance des Européens. À peine quelques lignes dans le journal local relataient ces bagarres. Ce n’était pas assez pour retenir l'attention.

De temps à autre, les Musulmans prenaient pour prétexte l’un de ces faits pour faire une descente dans le quartier juif, copieusement rosser le marchand et emporter les marchandises en guise de trophée. Les « turcos » auréolés de la gloire acquise sur les champs de bataille de l’Europe, se signalaient notamment dans ces expéditions punitives. À Constantine, à Oran, à Tlemcen, ces scènes de désordre se répétaient déclanchées par quelque rixe dans un mauvais lieu, grossie démesurément et déchaînant une soldatesque dont la mentalité n’était pas très éloignée de celle des janissaires turcs (3). Aux plaintes des Israélites, après avoir rétabli l’ordre, on répondait « c’est bien possible » et, les tirailleurs punis, l'incident était oublié (4). Après tout, cela ne concernait que les indigènes : quelque chose d’infime pour des coloniaux.

Cependant l’opinion publique ne considérait pas de la même façon les juifs et les indigènes. En acceptant la civilisation française, en le proclamant très haut, l'élite juive plaisait aux Français, imbus d'idées libérales, portant aux peuples opprimés l'Evangile des Droits de l'Homme avec la conviction qu'ils les amélioraient. Le refus du Musulman d'accepter quoi que ce fût des mœurs et des institutions da

(1) Archives Is., juillet 1861, p. 398.

(2) Echo d'Oran, 8 octobre 1867, 4 octobre 1866, 7 janvier 1869, Echo du Sud de Médéa, mai 1870. Ces mœurs ne sont pas entièrement disparues. AUX mois d’août et de septembre 1934, il y à eu certains incidents semblables à ceux-ci entre Israélites et indigènes à Oran. Il s'agissait, bien entendu, des pires éléments de la jeunesse israélite,

(3) Echo d'Oran, 2 juin 1855, 30 avril 1856, 30 avril, 16 juillet 1859,

(4) Olivier dans la Seybouse, septembre 1869.

leurs vainqueurs choquait profondément. Et puis, il y avait les souvenirs de la conquête, trop frais encore, pour qu'on put considérer avec sympathie l’indigène. Des théories fort rationnelles, basées sur l'expérience polynésienne et quelques chiffres de statistiques faisaient penser d’ailleurs que les Arabes étaient voués à l’extermination, que la civilisation les anéantirait. « Encore deux mauvaises années, prédisait Edmond About dans « Le Soir » et cet élément poétique, qui tient beaucoup de place et fait beaucoup de bruit, aura débarrassé l'Algérie » (1).

Les Israélites, au contraire, en demandant, vainement du reste, l'exemption des impôts indigènes (2) spécifiaient qu’ils ne voulaient pas être confondus avec leurs anciens maîtres. Ils multipliaient les manifestations extérieures pour prouver leur adhésion à la civilisation française. Ce loyalisme leur gagnait les sympathies. Leur puissance financière, loin d’indisposer les « gens éclairés » constituait un titre d'estime supplémentaire. Un économiste, fort écouté, Jules Duval, écrivait dans ce style emphatique que ses contemporains appréciaient plus que nous :

« Le Juif amassant le capital, l’un des trois principes créateurs de richesses par son alliance nécessaire avec le talent et le travail, prépare sa propre rédemption par la rédemption de la terre et de l’'humanité affranchies de la misère » (3).

Fidèles aux principes libéraux, les Français tendaient la main à ces intermédiaires. L’assimilation progressive de l'élite israélite faisait espérer que toute leur nation les suivrait. Et déjà, des esprits hardis se déclaraient prêts à les accueillir dans la population française en attendant que la fusion des races s’opérât entre les conquérants et leurs sujets.

(1) Cité dans l’£Echo d'Oran, 22 mars 1870.

(2) Conseil général d'Oran. Rapport Taravant, session de novembre 1859. Arch. Cons. Cent. Séance du 10 octobre 1861.

(3) Echo d'Oran, 16 juin 1852.

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