La situation juridique
Depuis les ordonnances qui avaient aboli les institutions juridiques de la nation juive (1), la situation légale des Israélites algériens était fort complexe. Ils restaient indigènes, ils dépendaient toujours de la loi mosaïque mais c’étaient les tribunaux français qui les jugeaient d'après celle-ci. Cependant, leur assimilation apparente les avait fait exempter d’un certain nombre de règles qui subsistaient pour les Musulmans, ce qui compliquait le problème. On avait même semblé, dans les premiers temps de l’Empire ,oublier ces particularités et les traiter en Français. Pour réagir contre cette tendance, le Gouvernement général rappelait, par une circulaire du 2 avril 1856, qu'aucune mesure législative n’avait conféré aux Israélites cette qualité (2).
Cependant, en bien des cas, la loi française leur était applicable. Pour les délits commis par eux en territoire militaire par exemple, ils étaient déférés à la justice civile, comme les Européens, alors que les indigènes continuaient à appartenir à la juridiction des Conseils de Guerre (3). Mais c’étaient surtout les questions relatives à l'Etat civil que les juristes ne savaient pas comment résoudre. L’Administration avait cru bon, en matière de mariage, d'inviter les Israélites à se présenter devant l’officier de l'Etat civil français sans abroger leur législation traditionnelle. Les Consistoires, dociles et toujours favorables aux mesures de rapprochement avec les Français, encourageant leurs fidèles, beaucoup de ceux-ci faisaient célébrer leur union civile avant de contracter le mariage religieux. On pensait de cette façon rendre celui-ci indissoluble, contrairement à la loi de Moïse. Mais on se demandait si la polygamie et le lévirat n'étaient pas incompatibles avec le mariage civil ; si, du fait de celui-ci, les prescriptions du Code
(1) Ordonnances du 10 août 1834, 28 février 1841 et 26 septembre 1842. (2) MÉNERVILLE, 09. cit., p. 410 à.
(3) MÉNERVILLE, 09. cil., id.
civil ne devaient pas régler l'héritage. L’Administration n'avait pas vu si loin, elle l’avouait (1). Dévoilée, son intention, qui n'avait jamais été clairement exprimée jusqu'alors, soulevait les critiques des Israélites. Pour eux, l'inscription sur les registres de l'Etat civil n’impliquait aucun renoncement aux droits et aux devoirs de la loi mosaïque contraires à la loi française. Ils entendaient conserver leurs coutumes et se déclaraient prêts à renoncer à la cérémonie civile si elle leur faisait perdre leurs droits d’Israélites (2).
On arrivait de ce fait, à une extrème confusion. Les Israélites ayant épousé leur femme « more judaïco » pouvaient divorcer à leur gré, et prendre plusieurs épouses sans être inquiétés (3). Mais, sans être citoyens français, ils étaient soumis au Code Napoléon lorsqu'ils avaient contracté leur mariage devant l'officier d'Etat civil. Tel Israélite dont la première union était seulement religieuse, pouvait se marier une seconde fois civilement, sans être coupable devant la loi. Tel autre, marié civilement, prenait une seconde femme, more Judaïco (4). Les tribunaux de première instance professaient que les mariages civils impliquaient le régime de la communauté, la Cour Impériale d'Alger, au contraire, se référant à l'ordonnance du 10 août 1834, présumant que les indigènes contractent selon la loi du pays, les soumettait au régime dotal (5).
Mais, si on admettait que la loi civile put jouer dans la question des mariages, on appliquait strictement la jurisprudence indigène en d'autres cas. Les successions des Israélites, tant pour les biens meubles que pour les immeubles, devaient rester régies par la loi de Moïse (6).
Un Israélite indigène en procès contre un Musulman ne pouvait toujours pas, comme pendant la domination des Turcs, en appeler au témoignage d’un de ses coreligionnaires (7).
Le désordre arrivait à un tel degré qu’on n'’arrivait même plus à savoir ce qu'étaient les Israélites indigènes. Indigènes, déclarait la Cour d’Alger le 16 novembre 1858, Français, affirmait-elle le 24 février 1862 (8).
Saisie du cas, la Cour de Cassation demandait à l'Administration
(1) Arch. Nat. F. 80, 1722, II.
(2) FREGIER, Les Juifs algériens, p. 137 et 138.
(3) Affaire Abraham Ghozlan-Messaouda Emsallem au Tribunal Oivil d'Oran, % mai 1853.
(4) Affaire Bacri-Guenouna. Tribunal civil d’Alger, 13 janvier, 2 et 23 février 1865. Courrier d'Algérie, juin 1865. ñ
(5) Jugement du Tribunal d'Oran, 12 janvier 1858. Arrêt de la Cour Impériale d'Alger dans l'affaire Valensi reproduit dans Echo d'Oran du 17 janvier 1859.
(6) Arrêt de la Cour Impériale d'Alger, 27 mai 1862.
(7) Arrêt du Tribunal de Sétif, 13 avril 1868. t
(8) I1 s'agissait de l'admission dans l’ordre des avocats d'Alger de l'Israélite indigène: Enos ; repoussé par ses confrères comme indigène, il fut inscrit sur l’ordre de la. Cour dont l'arrêt fut confirmé par la Cour de Cassation.
quelles étaient ses intentions et son interprétation. Mais le Gouvernement général demeurait aussi perplexe que la justice. Le « Moniteur algérien », son journal officiel, écrivait : « que les registres destinés à recevoir les actes de mariage des Israélites contenaient une colonne destinée à recevoir les déclarations de répudiation » (1), À la demande de la Cour de Cassation, le Gouvernement répondait que s’il considérait les Juifs comme des indigènes, il croyait leurs mariages civils indissolubles.
On se débattait dans l'absurde, à la recherche d’une doctrine que les législateurs n'avaient pas toujours eue. Les magistrats, recrutés ordinairement dans une bourgeoisie sévère, respectueuse de principes moraux stricts, éprouvaient une répugnance certaine à admettre les bizarreries du Talmud. Leur raison s’insurgeait lorsqu'il fallait admettre la bigamie ou le divorce qu'ils condamnaient chez les Européens. Aussi apportaient-ils leurs encouragements aux réformateurs israélites qui, montrant cette gabegie, réclamaient une définition claire de leur situation juridique et, pour cela, leur naturalisauon (2).
La première campagne pour la naturalisation.
L'opinion algérienne était alors très libérale. Les déportés de juin 1848 et du 2 décembre, parmi lesquels il y avait une proportion assez forte d'hommes cultivés, très surveillés, ne faisaient pas de politique militante, mais ils s’occupaient de questions d’adminis- {ration algérienne, prônant un régime démocratique où les municipa- Ltés seraient élues, et qui échapperait au contrôle de l’armée. Depuis ja seconde République, il existait un conflit latent entre l’armée conservatrice, base du régime napoléonien et, en Algérie, favorable sux indigènes, et la population civile qui proclamait son ardent désir d’être administrée par ses élus et était secrètement hostile à l'Empire, L'émancipation des Juifs algériens, réplique de celle des Israélites par la Révolution en 1791, semblait une grande tâche, digne des traditions françaises. C’est pourquoi les nombreux publicistes qui traitèrent de la question algérienne préconisaient celte mesure avec uue grande vigueur.
Les partisans du régime civil, désireux d'activer la colonisation, en augmentant la population civile, demandaient qu'on donnât aux émigrants étrangers la facilité de se faire naturaliser, afin de les attirer en Algérie. La naturalisation des indigènes qui avaient accepté
{1) Moniteur Algérien, 15 novembre 1857.
{) Voir les ouvrages de Frégier, président du Tribunal Civil de Sétif, Poivre, Gi)lotte, avocats, défenseurs à Constantine, tous favorables à la naturalisation
notre code et nos mœurs leur semblait également souhaitakle (1). Les seules objections que quelques-uns faisaient, concernaient l’état de la masse israélite : Pouvait-on la croire déjà assimilée en fait ? Certains manifestaient quelque scepticisme sans se déclarer hostiles à Ia mesure proposée. « L'opinion publique n’y contredit guère, écrivait Giraud, on désire seulement que les Israélites ne fassent plus l'usure, qu’ils renoncent définitivement au costume indigène ; la plupart des novateurs, même les plus ardents, n’ayant jamais poussé la réforme que jusqu'à la casquette » (2).
Mais, ces libéraux dédaignaient l'empirisme. Ils respectaient les principes révolutionnaires comme des dévots les dogmes de leur religion. Les hommes étant égaux, ils entendaient établir cette égalité, dès que cela leur semblait possible, car le temps d’affranchir les hommes était venu.
L’absurde régime juridique, générateur de procès, auquel étaient soumis les Israélites leur semblait un monstrueux anachronisme. Cette loi mosaïque, « fruit des superstitions d’un autre âge » devait être remplacée par le Code civil, œuvre de la philosophie. Ils ne dédaignaient pas la religion juive, mais ils détestaient les sociétés théocratiques. Ennemis de la Congrégation et du cléricalisme, ils ne pouvaient pas admettre qu'on appliquät au xix° siècle une législation millénaire donnée par Dieu sur le mont Sinaï. La civilisation exigeait qu’on imposät à ces Israélites la loi française, même s'ils n’en paraissaient pas tous dignes, même s'ils n’en voulaient pas.
À partir de 1858, un homme allait contribuer à rendre plus vive la campagne des libéraux, en les unissant aux réformateurs israélites : Adolphe Isaac Crémieux. Il avait joué, sous le Gouvernement de Juillet et la seconde République, un rôle politique de premier plan, qui le rendait populaire parmi les Républicains et tous les gens d’opirion avancée. Ses plaidoyers pour les soldats de l’Empire, pour les journalistes de l'opposition, avaient assuré depuis longtemps sa célébrité d'avocat : il passait pour un des maîtres du barreau et un des plus éloquents orateurs de son temps. Letiré, fréquentant les artistes et les poètes, protecteur de Rachel, il avait ce prestige de l'intelligence que les hommes éclairés de l'époque aimaient à opposer au prestige de l'uniforme. Toutes ces qualités devaient lui concilier le respect des Français d'Algérie.
Mais, en même temps, Crémieux était l'avocat de la nation juive.
Défenseur des libertés et des droits des Israélites dès ses débuts au.
Barreau, il en faisait une cause personnelle.
. (1) C. DUVERNOIS, L'Algérie, ce qu'elle est, ce qu'elle doit être. (2) GIRAUD, Le Gouvernement de l'Algérie, p, 89.
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ï LA CAMPAGNE POUR LA NATURALISATION 115
« Oui c'est un Juif qui combat pour ses foyers, pour ses pénates, pour son culte, pour la plus précieuse de toute les libertés », s’écriaitil à Nîmes dans une plaidoirie contre le serment « more judaïco » (1).
Plus tard, il devait, en qualité de membre puis de Président du Consistoire Central des Israélites de France, s'occuper de l’Administration et des réformes du culte en France, puis, acquérir une gloire européenne dans sa défense des Juifs de Damas accusés du meurtre du Fère Thomas (2). La conversion de ses enfants au catholicisme qui avait provoqué sa démission de notable au Consistoire de Marseille puis son échec aux élections consistoriales, mal compensé par une victoire de justesse à Paris, l’avait éloigné en 1845 de la direction des affaires juives. Mais, il restait un défenseur ardent de ses coreligionnaires, et son talent d'avocat et son crédit d'homme politique leur demeuraient acquis.
Il avait pris part au Consisloire, à l’élaboration de l'ordonnance de 1845 sur l’organisation du culte israélite en Algérie et avait manifesté depuis, envers ses « frères » d'Algérie, un intérêt constant. C’est comme avocat qu’il fut appelé, dans ce pays pour plaider la cause de certains Israélites. Et, comme jadis pour le serment « more judaïco », il demandait au prétoire, l'émancipation et la liberté de ses « chers Israélites » (3).
En 1858, puis en 1860 il défendait deux négociants israélites de Mostaganem accusés de complicité dans une affaire de faux en écriture commis par un magistrat indigène, affaire compliquée, où témoins el prévenus s'accusaient mutuellement de faux témoignages et mentaient avec une assurance tout orientale. Comme le procureur impérial avait critiqué l'avidité des Israélites indigènes, « sangsues des forces vives de la colonisation », Crémieux s'était écrié dans sa plaidoirie :
« Ecoutez : « Je suis le Seigneur, ton Dieu, qui t'ai tiré de la terre d’'Egyple, de la servitude et qui t'ai constitué en nation ». La terre d'Egypte, c'est Alger, Alger pour mes malheureux frères la terre de servitude dont ils sont affranchis depuis trente ans à peine. Et depuis celte époque regardez les progrès qu'ils ont faits. C’est un tort réel d'attaquer les Juifs d'Algérie : entre eux et les Arabes la distance intellectuelle est immense. Empleyez les Juifs pour amener à vous les Arabes, c’est le lien entre vous... Si vous saviez comme ils aiment ceux qui les ont délivrés... ne les découragez pas, tendez leur au contraire une main fraternelle : vous verrez qu'il y a dans leur âme un écho pour répondre à la vôtre... ne prononcez donc plus ces paroles
{) S. POSENER, 0D. cil., p. 82, t. I.
(1) S. POSENER, op. cit. t. I, ch. IV, VIT, VIII. 43) L'expression est courante dans les discours de Crémieux.
de mépris qui blessent des hommes, vos frères en Dieu qui le seront bientôt en patrie. Ils veulent être Français, ils sont dignes de l'être et ils le seront bientôt » (1).
Entouré des Israélites après l'audience, recevant les notables de la ville, Crémieux rapprochait ces deux éléments favorables à la naturalisation. Certains de ses gestes, comme la souscription des Israélites en faveur des chrétiens de Syrie persécutés, produisaient une impression profonde dans les milieux libéraux où la tolérance semblait une vertu capitale (2). Dès cette époque, Crémieux était considéré comme l'apôtre et le chef du mouvement en faveur de la naturalisation.
La presse participait activement à celui-ci. En 1850, « le Tlemcénien » avait bien attaqué les Juifs, leur reprochant leur inaptitude à l'agriculture et leur avidité, mais les membres des Consistoires d'Oran et d'Alger s’en étaient vivement plaints et le journal avait reçu un avertissement (3). Un peu plus tard, « l'Africain » avait émis des critiques à peu près semblables, mais les autres journaux l'avaient critiqué si vivement qu'il avait désavoué son collaborateur (4). Rédigés par des républicains déportés qui, devaient en 1870 montrer leur sympathie pour la Commune (5), ceux-ci défendaient avec ardeur une mesure conforme à leurs convictions démocratiques. De 1858 à 1862 ils demandèrent inlassablement cette réforme avec une richesse d'arguments qui pouvait faire impression sur les gens non avertis (6).
Ils évoquaient les services rendus par les Israélites pendant la conquête, leur rôle d'intermédiaires, les renseignements qu'ils avaient fournis à nos généraux, leur héroïsme au siège d'Oran. C'étaient autant de marques de loyalisme, de titres à notre reconnaissance dont la France devait tenir compte. Une fois naturalisés, ils seraient les agents de la civilisation française dans les tribus soumises à nos armes. On les voyait entreprendre une expédition commerciale dans l'Afrique centrale, être les principaux agents de l'expansion française sur le continent noir.
L'idée d'en faire des colons, que n'avait pas abandonnée le milieu favorable aux Juifs, était présentée sous un aspect nouveau. Le patriotisme étant lié au sol, il fallait naturaliser les Israélites et leur amour de leur patrie nouvelle ferait renaître en eux la vocation agricole
(1) Echo d'Oran, 21 août 1860. Plaidoirie de Crémieux à l’audience de la Cour d'Assise d'Oran du 7 août.
(2) Lettre de Crémieux au Siècle, 11 juillet 1860. Les Consistoires algériens ouvrirent fous des souscriptions. Le produit total pour la France fut de 50.000 francs que Crémieux remit à l'archevêque de Paris. Echo d'Oran, juillet-août. 1860.
(3) Echo d'Oran, 26 mai 1855.
(4) Indépendant de Constantine, Africain, Akhbar, d'Alger, Echo d'Oran, juillet 1869.
(5) Alex. Lambert à l’Echo d'Oran, futur délégué à la presse de la Commune de He E. Thuillier, à l’Indépendant de Constantine ; Berthoud, sujet suisse, à& ; ar.
(6) Voir l'Indépendant, l'Echo d'Oran, l’'Akhbar, l’Africain, Ja Seybouse, juillet, août, octobre, novembre 1860. .
de ieurs pères. Les persécutions avaient fait d’un peuple de pasteurs et d'agriculteurs, des citadins ; mais un régime tolérant les régénérerait : il en ferait même des soldats, le soldat étant avant tout le possesseur du sol et des biens qu'il défend. Et puis, la dignité de citoyen devait leur rendre un courage que ne pouvaient pas posséder des sujets. On rappelait que l’armée française comptait cent-quarante officiers israélites, dont trente-neuf décorés de la Légion d'Honneur (1). L'évolution des Israélites français montrait ce que serait celle des Juifs indigènes, car leur caractère moral serait transformé par l'honneur qui leur serait fait et ils perdraient de la sorte tous les vices qu'on leur reprochait. La naturalisation devait être l'instrument du progrès, sa cause principale et non pas une récompense. Cette mesure décisive avait trop d'importance pour qu'on püût la retarder par des formalités administratives qu’entraînerait une loi sur la naturalisation individuelle. Le droil de conquête justifiait une procédure collective. D'ailleurs les habitants de la Savoie venaient d'être déclarés Français d’un trait de plume. Le précédent existait donc juslifiant la méthode préconisée. Far là, on éviterait les heurts dans les families où les membres, si on leur laissait la faculté d'opter, se diviseraient, ce qui provoquerait d'innombrables procès et des querelles destinées à faire haïr la France des réfractaires au lieu de la leur faire aimer.
La mode étant aux plébiscites, on proposait une consultation de tous les Israélites algériens sur la situation qui leur plaisait le mieux. Mais les opinions se divisaient sur ce point. Les uns, envisageant un refus des Juifs algériens, -- ce qui les montrait moins convaincus des sentiments de la masse israélite qu'ils ne le disaient — estimaient que même en cas de refus, il fallait les naturaliser.
« Serait-ce là une raison pour reculer devant une mesure que réclame la justice, que demande l'intérêt de la politique traditivnnelle de la France %... Qu'on s'assure de leur assentiment... mais qu’on s’en assure en sachant bien qu’on pourrait s’en passer », écrivait Delsieux, auteur d’une brochure de propagande (2).
Au contraire Frégier, magistrat catholique qui basait son argumentation sur la tolérance chrétienne et la nécessité d’une amélioration du système judiciaire (3), prévoyait pour tous les Israélites majeurs un droit d'option pendant deux mois à partir de la promulgation du Gécret (4).
Ces campagnes trouvaient dans l'élite algérienne un écho très favo-
{1) Aigérie nouvelle, juin 1859.
(2) DELSIEUX (SAINT-HILAIRE), Essai sur la naturalisation collective des Israëlites Aigériens, p. 2 et 923.
(3) C. FRÉGIER, Les Juifs algériens. Introduction, p. XLVII et XLIX.
45) C. FRÉGIER, Les Jutfs algériens, p. 383.
rable. Les Conseils généraux, composés de notables du pays nommés par le Gouvernement, commencèrent en 1858 à examiner cette question. Le Conseil de Constantine, émit un vœu demandant que le bénéfice de la naturalisation fût accordé aux indigènes musulmans, ainsi qu'aux Israélites qui en feraient la demande » (1). L'année suivante, n'ayant pas obtenu satisfaction, il le renouvelait.
À Alger, on se montrait plus hardi., Un vœu demandant la naturahsation collective des indigènes israélites et musulmans ayant été déposé, le rapporteur reconnut la situation équivoque des indigènes : « Il est évident, dit-il, que la déclaration que les Israélites en masse sont Français lèverait toutes les difficultés et serait accueillie par eux comme un bienfait ». Mais, d’après lui, ce problème était du ressort de l'Administration et il demandait pour sa part qu'on leur facilitäé seulement, ainsi qu'aux Musulmans, la naturalisation. Ce que fit le Conseil en proposant que ie stage auquel les naturalisés étaient soumis ne durât qu'un an au lieu de trois (2).
A Oran, le Conseil se déclarait favorable au rapprochement des Israélites et demandait d'accorder à tout indigène majeur, né dans la colonie, la faculté de naturalisation par une simple déclaration de domicile. Mais le rapporteur, le procureur impérial de Mostaganem, Taravant, démontrait que légalement la naturalisation collective des Israélites n'était possible qu'en même temps que celle des Musulmans.
Or ceux-ci devaient en 1860 exprimer très nettement leur opinion. Interrogé, leur représentant répondit que le Coran interdisait la naturalisalion. Les indigènes avaient prouvé en Crimée et à Solférino qu'ils servaient bien la France quand même. Ils ne demandaient rien que le respect de leurs coutumes. Au contraire, le conseiller israélite, <eror, faisait la déclaration suivante :
« Je prends la parole, Messieurs, pour affirmer que rien ne saurait fiatter les Israélites de l'Algérie, ni même servir leurs intérêts de toutes sortes, qu'un acte qui les déclarerait Français. Je puis à bon droit me dire l'écho fidèle de la patrie la plus saine, la plus avancée de mes coreligionnaires et aussi la plus nombreuse. Il y a peu de jours, je conférais avec mes deux collègues aux Conseils généraux d'Oran et de Constantine, et ils étaient complètement de l'avis que j exprime... (4).
(1) Conseil Général de Constantine, 1859. Rapport du Préfet, p. XCI et 40. bu dans du Préfet et procès-verbaux des délibérations du Conseil Général d'Alger,
La loi sur la naturalisation de 1859 exigeait un délai minimum de dix ans dé résidence en France et de trois seulement en Algérie, Rapport Delangle sur le projet de senatus consulte relatif à l'Algérie. Séance du 30 janvier 1865.
(3) Conseil Général d'Alger, session de 1860, rapport du préfet et procès-verbaux, p,. 114
(4) 1bid., p. 1%. L'ARUS
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Cependant la doctrine des Conseillers français ne variait pas, chaque année ils renouvelaient des vœux favorables aux Israélites évolués, mais l'Administration ne changeaït rien à l’état des choses. En 1863 seulement, le Conseil de Constantine proposait une nouvelle solution : une consultation de la population israélite qui déciderait de son sort (1).
A5. —— Les efforts des Israélites,
L'élite israélite était gagnée depuis longtemps à l’idée de naturalisation. Les grands intermédiaires comme Duran et Lasry avaient l'un sollicité, l’autre obtenu le titre de citoyen français de très bonne heure (2). Les notables, les principaux commerçants juifs indigènes avaient suivi leur exemple. Leur amour propre très vif, voisin parfois de la vanité, se plaisait à acquérir une situation qui les égalait aux conquérants.
Les Israélites français et les rabbins étaient naturellement partisans d’une mesure qui élevant leurs coreligionnaires contribuerait à les franciser et à les éclairer, ce qu'ils s’efforçaient de faire eux-mêmes avec des fortunes diverses. Le Consistoire de France les secondait dans cette tâche. Il subventionnait les écrivains qui défendaient la cause israélite, comme Frégier (3), encourageait les Israélites à solliciter Ja naturalisation, combattait leur préjugé religieux contre la loi civile française. La campagne israélite, remarquablement menée par les personnalités du judaïsme franco-algérien, devait frapper l'opinion par son aspect d’unanimité. Elle allait faire croire que tous les Israélites algériens briguaient l'honneur d’être Français, alors que ce n’était le sentiment que de la classe dirigeante.
Les voyages de l'Empereur furent l’occasion d’une série de pétitions et de vœux qui impressionnèrent fort le souverain et le public. Au mois d'avril 1860, une assemblée de dix notables israélites algérois, après avoir entendu l'exposé de Lévy Valensin, décidait d'envoyer une délégation au préfet pour demander la naturalisation collective. La demande eut lieu au mois de mai et le préfet promit d'appuyer leur requête (4). Le premier voyage de Napoléon III à Alger, en septembre, avait causé de grands espoirs. Les colons attendaient de lui l: fin de leurs maux ; ils se préparaient à lui présenter toutes leurs revendications et leurs doléances. Comme eux, les Israélites s’effor-
(1) Cons. Gén. de Constantine, séance du 14 octobre. Rapport du préfet et procèsverbaux, p. 375.
{2) Duran, après le traité de Tafna, Lasry en 1855.
(3) Arch. Cons. Cent. Séances du 17 décembre 1863 et du 30 octobre 1865. Une somme de 300 fr. lui fut attribuée pour aider à la publication de son ouvrage Les Juifs algégiens. Voir les remerciements de FRÉGIER, op. cil., p. 469.
(4) DELSIEUX, 09. cil., p. 7 et 8. Echo d'Oran, 4 août 1860.
cèrent d'attirer l'attention des souverains. A l'entrée de la rue Bab- Azoun, ils avaient dressé un arc de triomphe portant l'inscription : « La présence du Souverain donne la vie ». Les jeunes filles de la communauté avaient offert à l'Impératrice un éventail indigène de plumes d’autruche, Enfin, les membres des Consistoires avaient présenté leurs respects à l'Empereur, Mais ils profitèrent du passage du ministre des Colonies pour lui exprimer leur désir de devenir Français. Celui-ci leur recommanda de consulter la population et de présenter des pétitions rédigées en ce sens. Suivant le succès qu'elles auraient, il prendrait un décision définitive (1).
Cette première tentative n'ayant pas réussi, la masse s’abstenant, les Consistoires s’efforcèrent d'amener leurs administrés à une vue plus juste de leurs intérêts. A Aix, Crémieux, plaidant dans un procès provoqué par l’imbroglio législatif des juifs algériens, reveudiquait leurs droits à la naturalisation et affirmait que sa tâche n'était pas achevée puisqu'il n’avait pas obtenu leur émancipation politique (2).
Le second voyage de DR creuse qui devait parcourir, cette fois, l'Algérie entière, allait voir un nouvel effort des organisations israélites. Arcs de triomphe, cantiques d’actions de grâces, distributions d’aumônes aux pauvres de tous les cultes, rien ne manquait pour témoigner la joie des Juifs à la vue de leur Empereur. Mais les Présidents de Consistoires ou les rabbins lui adressaient en même temps que leurs compliments de bienvenue, la demande de toute la communauté. À Oran, l'Empereur, après avoir entendu la harangue du grand rabbin Charleville, déclara que « bientôt les Israélites algériens seraient citoyens français (3) ».
Ce fut dans les milieux Israélites, une immense joie. On pensait avoir atteint le but de tant d'efforts, avoir obtenu la naturalisation collective. Comme en tant de questions algériennes, on crut à ce moment que la rapide inspecticu de l'Empereur avait suffi à lui faire saisir tous les problèmes et à lui inspirer les solutions définitives. La désillusion qui suivit ce voyage triomphal n'épargna pas les Juifs algériens.