‹ Les Israélites Algériens De 1830 à 1902Chapitre 25 sur 102 · Les décrets et l’opinion · texte numérisé non relu

Les décrets et l’opinion

Les Israélites éclairés accueillirent avec enthousiasme le décret émancipateur, Les Consistoires se félicitaient d'avoir vu leur « illustre coreligionnaire, M. Crémieux, prendre l'initiative de cette œuvre de régénération et de justice » (1). À Constantine, toutefois, la communauté éleva des objections d'ordre religieux, demandant si la naturalisation n'allait pas à l'encontre de la loi mosaïque (2).

Les autorités du Judaïsme donnaient une réponse rassurante. Elles citaient le Talmud qui prescrit de toujours se soumettre sans réserve à la loi du pays où l’on habite (3). « Suis la loi du royaume que tu habites, si on te l’impose ». L'Israélite n’avait pas à abdiquer sa loi, mais il ne devait pas l’exécuter, puisque telle était la volonté du Gouvernement (4). Grâce à cette théorie, les scrupules religieux qui avaient empêché les Israélites de demander leur naturalisation se taisaient, Aucune protestation ne s’éleva de leurs rangs contre l'acte qui bouleversait leur manière de vivre.

Les Français d'Algérie avaient, en recevant les décrets, accordé peu d'attention à cette mesure. La grande affaire pour eux, c'était l’organisation du régime civil. Ils auraient voulu une complète assimilation à la France, une élimination totale de l'élément militaire dans l'administration du pays, la suppression du Gouvernement Général. Les décrets ne leur accordaient rien de semblable. Le programme de Crémieux répondait aux aspirations des démocrates modérés qu'il avait connus au cours de ses voyages. Mais ceux-ci étaient débordés par les radicaux qui, plus violents, réussissaient mieux qu'eux en période révolutionnaire. Le Ministre s'attendait à recevoir des remerciements, à apprendre que le calme avait été rétabli en Algérie. IL n'eut qu’injures et reproches. ;

Le préfet de Constantine, Lucet, un modéré, télégraphiait : « Décret 24 octobre sur l'Algérie ne peut être appliqué sans jeter nouvelles perturbations dans le pays. Prière suspendre promulgation. »

Le 6 novembre, il précisait : « Tristesse.. touche au désespoir ».

D'Oran, le préfet du Bouzet informait Crémieux que « le décret ne répondait pas suffisamment aux vœux et aux espérances des Algériens et que l’émeute grondait » (5). Alger chassait le Gouverneur Général intérimaire Esterhazy, empêchait son successeur, le Général

(1) Adresse du Comité de bienfaisance israélite d'Alger, 3 novembre 1870. Consistoire d'Oran, 7 novembre. Moniteur de l'Algérie, 9 novembre 1870.

(2) CREMIEUX, Réfutation de l'exposé des motifs.., p. 6, Rapport de La Sicotière, p. 51.

(3) Arch. Cons. Cent. Rapport Cohen, 13 novembre 1869.

(4) CRÉMIEUX, Déposition devant la Commission d’Enquête. Réfutations de M. du Bouzel, p. 22.

5 Echo d'Oran, 15 novembre. CRÉMIEUX, Compte-rendu, p. 91 et seg. Arch. Nat. À 1681.

Lichtlin, de prendre son poste et un conflit entre la population et les marins du contre-amiral Fabre La Maurelle semblait imminent. La municipalité d'Alger, en accord avec certains comités de défense, tentait de suppléer à l'insuffisance du Gouvernement et cherchait à organiser un « conclave » pour doter le peuple algérien d’un régime conforme à ses aspirations (1). Ce mécontentement n'inclinait pas à lindulgence pour les autres décrets. Celui sur les Israélites avait été accueilli avec indifférence à Alger, mais les deux autres départements virent, dans l'introduction des Israélites dans le corps électoral, un canger grave. Le 1” novembre, le Comité de défense adressait au délégué Poivre ce reproche : « Vous n’avez pas songé au danger créé par décret israélite » (2). Le 3 novembre, le maire de la ville informait le maire d'Oran que le décret sur la naturalisation des Israélites était très mal accueilli par eux et qu’il trouvait « intempestif » (3). Le 4, le président du Comité de défense, Brunache, s'adressant à son collègue d'Alger, demandait la suspension du décret sur les Israélites dont l'application laissait présumer un soulèvement arabe (4). Pour ne pas aggraver l'irritation, le préfet ne promulguait pas le décret sur les Israélites au moment du scrutin pour les élections municipales (5).

Aux yeux des radicaux, prêts à défendre la République contre une réaction complètement imaginaire en Algérie où les notables de l’Empire, qu'aucune force armée n'aurait pu protéger, avaient tout intérêt à se faire oublier, le vote des Juifs constituait un gros péril. On avait vu en 1848 que les notables israélites donnaient leur voix à l’administration. Qu'’allait-ce être avec la masse ignorante et disciplinée ?

Les élections municipales d'octobre, où ils avaient voté séparément conformément aux règles de l’Empire, avaient vu des trafics électoraux qui ne pouvaient qu'indigner les purs démocrates français. Des courtiers payaient des Israélites pour voter pour leur candidat, d'autres déchiraient les bulletins où étaient inscrits le nom de leur adversaire et y substituaient les leurs. Des manœuvres identiques ayant été employées aux élections du Conseil Général quelques mois auparavant, l'opinion publique avait violemment réagi et un de leurs anciens défenseurs, le directeur de « l’Echo d'Oran », A. Pérrier, avouait : « qu’on ne vienne donc plus nous dire que la population israélite ne mérite pas qu’on la sépare de la nôtre (6) ».

On essaya, à Oran, de les neutraliser en exigeant d'eux un acte de naissance ou la justification qu’ils étaient nés de père israélite et

(1) Arch. Nat., F. 80 1681. Rapport La Sicotière. @) Rapport La Sicotière, p. 9, note 11.

43) Idid., p. 57.

(5) CREMIEUX, Compte rendu, p. 91 et seq.

{6) Echo d’Oran, 2% octobre 1870, 23 oct. 1870.

indigène. Mais leurs nofables firent appel devant le juge de paix qui avait montré dans certains articles de journaux sa sympathie pour leur cause. Le magistrat, à la vive colère des radicaux, leur donna raison parce que, disait-il, beaucoup n'avaient pas été inscrits sur les registres de l'Etat civil et qu’ils n'avaient ni le temps, ni les moyens pécuniaires de se faire délivrer l’acte de notoriété demandée (1). De la sorte, tous les Israélites marocains ou tunisiens qui le voulaient, pouvaient devenir citoyens français, et pour leur premier vote, ils allaient participer à l'élection des députés à l’Assemblée Nationale qui devait décider du sort de la France. Les radicaux, partisans de la guerre à outrance, savaient quels sentiments animaient les Israélites, partisans de la paix, aussi imploraient-ils, dès le 2 février, Gambetta pour qu’il éliminât « ces moutons de la paix... dangereux dans les élections actuelles » (2).

Gambetta ne pouvait rien pour les satisfaire et les Juifs votèrent selon les appréhensions des radicaux, qui ne l’oublièrent jamais et les considérèrent désormais comme des ennemis du peuple. Mais un événement bien plus impressionnant allait donner au décret sur la naturalisation des Israélites un discrédit définitif : l’insurrection kabyle.

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