IV. — Le décret et l’insurrection kabyle
L'histoire de l’Algérie française est peu connue du public français. Le coup d’éventail, la prise d'Alger, Bugeaud, Abd-el-Kader, la prise de la Smalah sont à peu près les seuls souvenirs qu’on garde de l’enseignement scolaire. L’insurrection de Mokrani seule a eu le privilège de rester dans les mémoires avec ces épisodes marquants de la conquête, peut-être à cause du panache du grand seigneur arabe qui la provoqua. On se souvient des combattants arabes, mais on oublie les défricheurs de la Mitidja. Les citoyens paisibles aiment qu’on leur verse de temps à autre de l’héroïsme pour oublier les banalités de leur vie.
L'ennui c'est que l'imagination populaire a fabriqué une image d'Epinal représentant le bon seigneur arabe se révoltant parce qu’on 3 humilié les siens en naturalisant les Juifs. La vérité est beaucoup plus complexe. Le décret Crémieux ne détermina pas la révolte des
{1) Echo d'Oran, 7 février 1871.
(2) Rapport La Sicotière, p. 70. « Si sur l'heure, cher ami, décret 2 oct. dernier, naturalisation en bloc des Israélites indigènes algériens n’est pas rapporté, c'est un ‘crime. car vous auriez introduit dans corps électoral un nombre considérable d'individus ne sachant ni lire ni écrire, ni parler français, ne connaissant rien des principes républicains, des moutons de la paix à tout prix conduits : voilà tout ce qu'ils sont. Au nom de la République nous vous adjurons de rapporter ce décret. « Signé Floupin F Grorord Lavigne, Mercier, Lazare ». + $
Kabyles, il ne fut même pas un prétexte. Tout au plus une cause secondaire.
Les grands féodaux arabes, honorés par l'Empire, reçus au château de Compiègne, avaient gardé à Napoléon III une fidélité qui n'était pas toujours parfaite. De temps à autre les chefs des cofs partaient en guerre les uns contre les autres. Les bureaux arabes devaient intervenir, les réconcilier et quelquefois réprimer leurs tentatives de rébellion. A la fin de l’Empire, inquiets du grignotement de leurs privilèges par l'administration française, ils montraient un zèle très tempéré à servir la France. La proclamation du régime civil, la liberté plus grande accordée à la presse qui les attaquait vivement les inquiétèrent. Ils acceptaient l’autorité des hommes de guerre, non celle d'administrateurs civils. Plusieurs avaient donné déjà leur démission en apprenant le vote du 9 mars 1870 du Corps Législatif et, parmi eux, le bach-agha de la Medjana, Mokrani (1).
Dès le mois d'avril 1870, les rapports du Gouvernement Général rotaient l'émotion incontestable produite dans les milieux indigènes des provinces d’Alger et de Constantine par l’annonce de la réorganisation administrative. Le service et la police du pays ne se faisaient plus avec autant de ponctualité que jusqu'alors (2). La déclaration de guerre vint changer ces dispositions, Les grands chefs offrirent leurs bras et leurs biens à l'Empereur, maïs le gouverneur général intermédiaire, le baron Durieu, notant la recrudescence de la propagande religieuse et l’attention extrême prêtée par les indigènes aux opérations, annonça :
« Il n’y a pas à se le dissimuler ; la situation générale de l'Algérie se ressentira infailliblement de la marche des événements de la guerre avec la Prusse » (3).
Le désastre de Sedan changea ces dispositions. L'Empereur prisonnier, le Gouverneur Général Mac-Mahon blessé, l’armée détruite, il sembla aux chefs indigènes, en apprenant ces nouvelles, qué la force de la France était anéantie et qu'il était temps de reprendre ies armes. Des pourparlers s'établirent entre les féodaux, en vue d’une insurrection générale, Le 15 septembre, le général Durieu signalait :
« Un mouvement insurrectionnel, impossible à prévenir et susceptible de devenir rapidement général me paraît imminent et avec le peu de troupes dont je puis disposer pour le combaître, je ne saurais rrévoir la gravité des conséquences qu'il pourra produire » (4).
Bien avant les décrets Crémieux, l’insurrection était décidée et elle
(1) Arch. Gouv. Gén. EE 30, Rapport du 15 avril 1871. (2) 1bid., Rapport Durieu, 9 août 1870.
(3) {bid., Rapport Durieu, 9 août 1870.
{4) Ibid, Rapport du 15 septembre 1870.
s’organisait sans qu’on s'occupât des Juifs. Ce fut toutefois en février 1871 que commencèrent seulement les coups de main et en mars que le bach agha Mokrani déclara la guerre à la France. On possède le texte du Cartel qu’il adressa au capitaine Ollivier et au général Augeraud, il n'y est nullement question du décret Crémieux. On y lit de vives plaintes contre les civils qui le persécutent, l'assurance qu'il ne peut pas servir un Gouvernement civil qui le traite avec hostilité __ Mokrani se montrait vivement irrité de l'attitude des administrateurs à son égard — mais il ne donne pas d’autres raisons à la rupture (1). L’inquiétude de perdre leur influence, d’être dépouillés de leurs biens par les colons dont les journaux, invoquant le prétexte d'activer la colonisation, ne cachaient pas l’avidité, l’espoir de reconquérir leur indépendance, telles furent les grandes causes de la révolte des féodaux kabyles.
Le décret Crémieux sur la naturalisation des Juifs constitua un moyen de propagande excellent pour exciter les Indigènes. Le profond mépris qu'ils éprouvaient à l'égard des Israélites leur avait fait accepter avec impatience la dictature de Crémieux. Un Juif commandant des Musulmans ! C'était pour ceux-ci un scandale intolérable, justifiant toutes les colères. Mokrani, recevant la déclaration du 14 janvier 1871 où Crémieux recommandait la paix, répondait : « Je n'obéirai jamais à un Juif. Si une partie de votre territoire est entre les mains d’un Juif, c'est fini ! Je veux bien me mettre au-dessous d’un sabre, dût-1l me trancher la tête, mais au-dessous d’un Juif ! Jamais ! Jamais ! (2).
Ces sentiments étaient partagés de tous les indigènes. Le fait que les Français aient remplacé les officiers de l'Empire par un vieil avocat juif leur semblait un signe de démence. Le décret du 24 octobre les inquiéta pour leur foi. On a écrit souvent que l'élévation des Israélites: les avait humiliés. Ils auraient dû pour cela désirer eux-mêmes la naturalisation, croire qu’un citoyen français était supérieur à un croyant. Ce ne sont pas des sentiments d’un Musulman de l’époque, pour qui un Français n’était qu'un infidèle, un « roumi ». Mokrani, au temps où il siégeait au Conseil Général de Constantine, s'était associé aux votes, demandant la naturalisation des Israélites. À aucun moment il n'avait demandé une mesure analogue pour les indigènes. Pour lui et pour les gens de sa caste, la naturalisation des Israélites prouvait que les Français étaient tombés bien bas, qu’ils avaient perdu le sens de l’honneur. Ce n’était pas un motif pour songer à devenir leur égal.
(1) Indépendant de Constantine, 20 août 1871. Déposition du capitaine Ollivier au: procès des chefs de l’Insurrection arabe à Constantine, 13 mars 1873. (2) RINN, Histoire de l'insurrection de 1871 en Algérie, p. 119.
C’est la propagande des marabouts qui utilisa le décret. Les religieux Musulmans montrèrent que les Français avaient forcé les Juifs à renoncer à leur religion et à leurs rites pour leur imposer leurs lois, ce qui revenait à une conversion. Ils firent craindre aux gens des tribus qu’un jour on leur fasse subir le même sort en les obligeant à abandonner le Coran, Cette intolérance menaçait leur foi. Ils devaient pour défendre celle-ci recourir à la guerre sainte, un des grands
devoirs du Musulman (1).
Ces paysans kabyles vivant dans leurs villages, accrochés sur des montagnes d'accès peu facile, fréquentaient peu les Israélites. On verrait mal pourquoi ils auraient éprouvé du fait de leur élévation une colère sans borne. On comprend très bien au contraire leur inquiétude rour leur foi et leurs coutumes. Ils prirent les armes, non pas parce aw’ils enviaient le sort des Israélites, mais par crainte qu’on le leur fit partager.
Par là, le décret eut une large part dans la révolte kabyle. Il avait inquiété les hommes, comme il avait écœuré les « djouads » qui, jadis, paradaient à Compiègne. Mais, sans lui, la révolte aurait éclaté de toute façon. C'était le suprême effort de l’aristocratie indigène menacée par la colonisation, un phénomène bien plus grave, aux causes bien plus sérieuses qu'un coup de tête de féodal blessé dans son amour-propre.
Pourtant, cette dernière explication a longtemps prévalu et elle reste fort répandue. C’est qu’elle masquait les erreurs des Algériens et qu’elle constituait un bel argument de polémique pour les conservateurs contre Crémieux et son décret. Les Algériens, partisans du régime civil, avaient affirmé, à plusieurs reprises, que les bruits d'insurrection étaient faux, qu'ils étaient répandus par les officiers des bureaux arabes pour justifier leur existence.
« La rebellion n'existait que dans les imaginations malades ou chez les niais que la congrégation de bureaux arabes avait abêtis ; la population indigène animée de l’esprit de solidarité qui s'était éveillé sur les champs de bataille n’avait qu’une pensée, qu’un instinct, celui de vaincre et d’exterminer les ennemis de la France », écrivait le doc. teur Maurin que ses travaux scientifiques désignaient comme un esprit réfléchi (2). Il n’était pas un démocrate pour penser différemment. Pour ces gens, la formidable révolte kabyle était un cruel démenti ; ils se justifièrent en accusant les officiers. En 1872, les magistrats du Parquet de Constantine étaient dénoncés au Garde des Sceaux par l’amiral de Gueydon, pour leur volonté de compromettre
(1) RINN, 09. cil., p. 92. Enquête parlementaire. Déposition du capitaine Villet, p. 283. 2) Humoriste, 90 novembre 1870.
Pr 152 LES ISRAËÉLITES ALGÉRIENS DE 1830 À 1902
l'armée dans l'affaire des grands chefs alliés à Mokrani (1). Toute la presse républicaine répétait ce thème antimilitariste.
Pour le réfuter, les libéraux, qui n'avaient pas eu moins de conflance dans les vertus du régime civil, expliquèrent tout par le décret sur la naturalisation. Tous les adversaires des Israélites reprirent l'accusation qui, l'antisémitisme algérien aidant, s'imposa au grand public comme une vérité incontestable.
(1) Arch. Gouv. Gén. E 8, Gouverneur à Ministre Justice, 81 juillet 1872.