LES JUIFS ALGERIENS AVANT LA CONQUÊTE
Le Moghreb, en dépit des déserts et des mers qui le bornent, est d'un accès relativement aisé. De l'Orient on peut y parvenir par la porte de Tripolitaine ; d'Europe par le détroit de Gibraltar et par la Sicile. Le Sahara même n’a jamais empêché les relations entre l’Afrique du Nord et le Soudan. Ce sont des conditions propices aux invasions et aux migrations de peuples : aussi n’y a-t-il pas d'unité de race chez les indigènes ; les Berbères forment un peuple hétérogène, aux caractères disparates. Il en est de même pour les Israélites algériens.
Au hasard de leurs opérations commerciales ou des persécutions, leurs ancêtres sont venus se fixer dans le pays. La conversion au judaïsme d’un certain nombre de Berbères introduisit dans leurs communautés un élément complètement étranger au monde juif. Issus du croisement d’émigrés israélites de diverses origines et des indigènes, les Juifs algériens ne constituent pas un groupe ethnique pur, comme ils le croient généralement. Mais la religion, la loi de Moïse et les coutumes locales cimentèrent leur union et permirent à ces minofités de conserver leur existence et leurs traditions.
{. —— Les Juifs indigènes,
L'arrivée des Juifs en Afrique du Nord remonte à des temps très anciens. On à émis l’hypothèse que des marchands hébreux commerçaient avec les Sémites de Carthage et des colonies phéniciennes, dès le second millénaire de notre ère (1) mais rien n’indique que ces négociants se fixaient dans le pays. Il est plus probable qu'après un séjour plus ou moins fructueux ils abandonnaient leurs comptoirs pour rentrer en Syrie ou en Palestine, sans faire souche.
Ce furent les déportations en masse de vaincus qui amenèrent les premiers contingents notables d’Israélites en Afrique. En 971 avant
(1) EISENBETH, Le Judaïsme algérien, Ch. I, p. 9.
Jésus-Christ, Sisac, roi d'Egypte, après avoir pillé Jérusalem, emmenait des captifs dans la vallée du Nil. En 587 avant J.-C., après la prise de Jérusalem et la destruction du temple par Nabuchodonosor, les partisans de l'alliance égyptienne se réfugièrent chez leurs alliés. Ceux-ci les installèrent dans les villes où les étrangers étaient déjà tolérés. Ces juifs suivaient encore les rites primitifs, adorant à la fois Jahveh et les Baals, petites gens d'ordinaire mais d'une piété fervente, pénétrés du sentiment de leur supériorité sur les païens ; leurs rapports avec ceux-ci étaient difficiles. Ils éveillèrent des inimitiés redoutables contre eux.
Pour s’en débarrasser, Ptolémée Soter en transporta, dit la tradition, plus de cent mille en Cyrénaïque en 320 avant J. C. Il en installa d’autres dans la Pentapole où, d'après Strabon, ils constituaient la classe la plus importante de la population. Ils ne s’adonnaient pas seulement au commerce, beaucoup étaient agriculteurs, on comptait même parmi eux des guerriers. En contact avec les populations lybico-berbères de l’intérieur ils se mêlèrent parfois à elles, essayant de les convertir, y réussissant quelquefois.
La prise de Jérusalem par Titus et la destruction du Temple devaient avoir de graves conséquences pour ces communautés. La diaspora avait amené en Cyrénaïque de nouvelles bandes de Juifs. Mais il s'agissait de Pharisiens qui méprisaient les Sadducéens du pays. Entre les deux clans religieux il n’y avait qu'un sentiment commun : la haine de l’étranger qu’entretenaient les relations quotidiennes peu cordiales avec les Grecs. En 115, menés par un certain Andréas ou Lucus, ils se révoltèrent. Alliés aux nomades du désert, ils battirent les Romains et massacrèrent autant de Grecs qu'ils purent, — 220.000 dit-on. Trajan, occupé par la guerre contre les Parthes, leur opposa un chef maure, Marcius Turbo. La répression fut aussi sauvage que la révolte. Après trois ans de lutte, l’ordre était rétabli, mais le pays ruiné restait dépeuplé. Les vaincus s’enfuirent armi les Berbères du désert ou de Maurétanie.
L’axe du peuple juif en Afrique se trouva de nouveau déplacé vers l'Ouest ; d’abord en Egypte puis à Cyrène, il se plaça dès lors à Carthage. Les Juifs de la grande cité africaine n'avaient pas participé à ces mouvements insurrectionnels. Ils n'avaient ni les mêmes origines, ni les mêmes croyances que ces farouches Sadducéens. C’étaient des citadins, marchands ou petits artisans, les uns établis depuis longtemps, les autres, — 30.000 environ — amenés là, à la diaspora, sur l'ordre de Titus. Ces petits bourgeoïs suivaient avec rigueur les règles de la loi. Avec eux, Carthage devint un centre religieux important. Le Talmud cite le nom de plusieurs rabbins illustres, entre autres, rab Chanina, rab Isaac. Ils se réunissaient dans leurs synagogues, chéissaient à leurs prêtres, observaient les rites funéraires tradition-
INTRODUCTION 1l
nels (1) mais ils s'inclinaient devant César sans songer à secouer le joug romain.
Is assuraient par leur commerce la liaison entre la Numidie et la Maurétanie. Hippone, Cirta, Tebessa, Sitifis, Tipasa, Césarée, avaient des colonies juives et des synagogues dont on a retrouvé les traces (2). Certains d’entre eux menaient une propagande active auprès des « gentils », faisaient des conversions (3). Ils devaient se heurter dans cette conquête des âmes au christianisme africain alors en pleine expansion. C’est dans les synagogues que les premiers chrétiens avaient prêché en Afrique. Mais à partir de la fin du 2° siècle, les deux religions devenues rivales s’affrontèrent, Les efforts des Pères de l'Eglise africaine contre les Juifs, le fait qu’un Tertullien, un Cyprien et un Saint-Augustin aient composé des ouvrages de polémique pour les combattre, montrent que leurs communautés devaient avoir un certain éclat et qu’on ne les tenait pas pour des adversaires méprisables. Cependant, malgré la conversion des empereurs et les condamnations des conciles, on ne les persécutait point comme on le faisait pour les schismatiques. Ils ne pouvaient pas exercer de fonctions officielles, mais ils avaient encore la liberté de commercer et de naviguer en paix à la fin de la domination romaine.
Les Vandales respectèrent leur liberté religieuse. Les Ariens réservaient leurs rigueurs aux catholiques. Mais à l’arrivée des Grecs en 525, les persécutions commencèrent. Assimilés aux hérétiques et aux païens, les Juifs furent exclus par Justinien de toutes les charges publiques. On leur interdit d’avoir des esclaves chrétiens. Il leur fut défendu de célébrer leur culte. Leurs synagogues furent transformées en églises. On ne leur laissa même pas la liberté de se réunir à leur gré. Enfin, des conversions forcées furent entreprises, le cas des Juifs de Borion sur la frontière de Cyrénaïque n'étant probablement pas isolé (4).
Avec le temps ces rigueurs se relâchèrent. L'Empereur Maurice, à la fin du siècle, condamnait les conversions forcées et rendait aux Juifs leurs synagogues, leur interdisant toutefois d’en édifier de nouvelles. A ce moment, beaucoup d'Israélites s'étaient enfuis chez les peuplades berbères de l’intérieur auxquelles ils avaient enseigné la loi, Les édits de Justinien loin d’abolir le Judaïsme avaient contribué à son expansion dans l'Afrique du Nord.
Quelques années après, de nouveaux émigrants apportaient une
(1) EISENBETH, 09. cit, p. 9.
(2) P. MONCEAUX, Les colonies juives dans l'Afrique romaine dans Revue des études juives, tome LXIV.
(3) Au Ksour el Ghennaya, entre Lambèse et Diana, on a trouvé une pierre gravée se rapportant à un prosélyte juif. MONCEAUX, 0D. cit.
\4) P. MONCEAUX, 09. cit., p. 27.
nouvelle force aux communautés d'Afrique. Le Roi des Wisigoths, Sicebote, accordait en 612 aux Juifs de ses états un délai d'un an pour abjurer leurs erreurs et se convertir aux christianisme. Ge délai passé, les obstinés devraient s’exiler après avoir reçu cent coups de fouet, leurs biens étant confisqués par lui. 90.000 Juifs feignirent de se soumettre et se firent chrétiens, mais beaucoup de leurs coreligionnaires sé retirèrent en Afrique pour garder leur foi (1).
En 628, des Juifs de Khaïbar, chassés de leur ville par Mahomet venaient s'établir en Ifrikiah. Mais on ignore quelle fut l'importance de cette immigration. Ces nouveaux venus, martyrs de la foi, devaient apporter un zèle religieux favorable à l'expansion de leurs croyances. Leur présence concorde en tous cas avec la grande ère du judaïsme africain.
A côté des émigrants des villes, on voyait des tribus berbères dans les campagnes, pratiquer une religion juive primitive, indépendante de la synagogue, mêlée de pratiques païennes. Mais elles adoraient Jahveh et suivaient sa loi. Ces Berbères se disaient descendants des Himyarites des bords de la Mer Rouge et d'Axoum dont l’origine remontait à la tribu de Siméon qui émigra dans le Yemen au temps de David. Ils racontaient aussi que leur ancêtre Ifrikos avait conquis l'Afrique après en avoir tué le roi, le Palestinien Djerdis, chassé de la Terre Promise avec son peuple par les Israélites. Ils s'étaient infiltrés en Algérie par les ksours sahariens et s'étaient répandus dans tout le Moghreb, chaque tribu menant une vie indépendante. Les réfugiés juifs d'Egypte et de Cyrénaïque avaient converti quelques-unes d’entre elles à une époque déjà ancienne, si l’on en juge par les rites qu'ils accomplissaient. Ils avaient des sanctuaires particuliers, les ghriba, dont l’entrée était interdite aux autres Israélites. Des prêtres d’origine aaronide, — les Cohen, — les desservaient et constituaient la classe dirigeante de ces tribus guerrières. Les Néfoussa occupaient la Lybie ; à l'Ouest, les Médiouna étaient campés dans l’Oranie actuelle, les Beni Abd Dar dans les ksours du Sahara et du Maroc (2). Mais les plus célèbres, les Djeroua occupaient l’Aurès. Ils fournissaient des dynasties royales à toutes les tribus berbères de la branche des Branès, dit Ibn Khaldoun (3). Ils avaient servi les « Francs » pour rester maîtres du pays, mais les Byzantins relâchant leur domination, ils s’affranchirent peu à peu. A l'arrivée des premiers envahisseurs arabes, ils constituaient un royaume religieux indépendant.
Les Musulmans durent soutenir de longues luttes pour les sou-
(1) NAHUM SLOUSCHZ, Judéo-Hellènes et Judéo-Berbères, p. 191. # IBN KHALDOUN, Histoire des Berbères, traduction de Slane, t. I, p. 208-209. 3) Ib., p. 192.
mettre. Ils n'étaient pas plus hostiles aux Juifs qu'aux gens des autres religions. Au contraire, leurs armées étaient suivies de commerçants israélites d'Egypte ou du Yémen et de leurs familles. En 660 Oqba ben Nafñi fondait Kairouan, y établissait mille familles coptes et juives d'Egypte, professant le Judaïsme babylonien qui firent de la ville un de leurs centres religieux et intellectuels. Mais les Berbères judaïsés se souciaient plus de leur indépendance que de dissertations talmudiques et ils s’opposèrent au passage des envahisseurs. Il fallut près d'un demi siècle pour briser définitivement leur résistance. La reine des Berbères, la Kahéna, appartenait probablement à cette caste sacerdotale qui dirigeait les Djeroua. Son nom, les dons de prophétesse et de magicienne que lui prêtent les chroniqueurs le prouvent. Il semble donc que jusqu’à sa fin, la structure de leur société ne changea pas. Mais dans cette lutte désespérée les Berbères ne reçurent aucune aide des Juifs orthodoxes des villes.
Non seulement aux yeux de ceux-ci ils étaient des hérétiques indignes de compassion, mais encore leur résistance nuisait gravement à leurs intérêts. Lorsque Koceila prit Kairouan en 681, lorsqu'après sa mort, pour ôter aux Arabes, vaincus par elle, la tentaton de revenir, la Kahéna ravagea le pays, le commerce des Juifs urbains subit de grands dommages ; d’où leur profonde haine contre ces pillards ; leur nom fut voué à l’exécration et il est resté une poésie populaire en judéo-arabe, qui compare la reine berbère aux destructeurs de la Judée, aux Chaldéens et à Hadrien, les pires persécuteurs d'Israël (1). A la mort de leur chef, les Djeroua s’inclinèrent. Douze mille d’entre eux, dont les fils de la Kahéna, suivant ses derniers conseils (2), se convertirent à l’Islam. Du reste, ménageant les vaincus, Zobéir leur laissa la vie sauve ; il contraignit seulement les infidèles à payer l'impôt, selon les pratiques musulmanes.
C'en était fait désormais du judaïsme berbère. Les Médiouna de Tlemcen, vaincus par Idris 1”, devaient à la fin du vi siècle, renoncer à leurs croyances. Quelques-uns se résignèrent à aller rejoindre dans les villes, les Israélites orthodoxes. La plupart combattirent dans les rangs de leurs vainqueurs qui les absorbèrent complètement. Quelques débris subsistèrent en Kabylie et surtout dans les oasis du Sud, au Mzab et à Bou Saada, mais les Juifs algériens, en leur immense majorité, se cantonnèrent dans les villes, réduits à une vie semblable à celle de tous leurs frères de la diaspora. Leur sort devait
(1) CAZES, Essai sur l’histoire des Juifs de Tunisie \p. 46).
(2) Les Ait Bou Youcef de Michelet, les Aït Abbès d'Arbou, pas#nt pour avoir été jadis israélites (PEYRONNET, Problèmes nord-africains, t. Il p. 324). Les Béni Ismaël près de Tebessa, les Béni Ichou, Béni Aroun, Béni (Chaban, Béni Daoud doivent être également d’origine judéo-erbère, estime M. SLOUSCHZ, Un voyage d'éludes juives en Afrique.
empirer rapidement. L'appauvrissement progressif du pays depuis la perte de ses marchés d'exportation, les guerres civiles, les raids de pillards nomades sur les villes et la surenchère de fanatisme des nouvelles dynasties que la religion menait au trône, assombrirent la vie des communautés israélites. « Les Juifs étaient presque seuls à exercer les divers métiers et le commerce de l'Afrique avec l'Espagne et l'Afrique était entièrement entre leurs mains », (1) mais ils étaient en butte aux fantaisies des souverains musulmans. Un jour, un Almohade, Abou Youssouf el Mansour, leur imposait des vêtements noirs avec des manches démesurées et les obligeait à porter des voiles en place de turban. Un autre, Abou Abdallah Mohammed el Nassir, les contraignait à revêtir des caftans et des turbans jaunes. C’est ce singulier accoutrement qui leur resta après l'effondrement de l'empire marocain. Opprimés, pressurés, ils devaient renoncer peu à peu à toute culture, ne menant dans leur mellah qu'une vie grossièrement matérielle. Kairouan et Fez avaient eu des rabbins, des philosophes, des médecins illustres. Les Algériens n’eurent rien de semblable, Ils perdirent même la connaissance de la langue et de la loi religieuse, ce qui les amenait à la fin du xiv° siècle, à porter leurs différends devant les tribunaux musulmans.
Le judaïsme africain s’étiolait et menaçait de disparaître quand les persécutions espagnoles se déclenchèrent.
[LR L’immigration espagnole.
La civilisation juive avait, sous la domination musulmane, pris un brillant développement en Espagne. Les médecins, les philosophes, les savants israélites avaient contribué à l'éclat de la civilisation des Maures, leurs cartographes avaient ouvert la voie aux grandes expéditions maritimes, leurs commerçants s'étaient enrichis. Aux yeux des chrétiens, ils avaient bénéficié de la conquête musulmane, ils l’avaient servie, ils devaient disparaître avec elle. Le zêle religieux venait attiser la haine contre ces fanatiques obstinés qui refusaient de se convertir. Les Espagnols de la reconquête, à mesure qu'il devenaient plus forts, refoulaient les infidèles. Ils adoptèrent ensuite le système de l'expulsion massive.
Le premier, Alphonse d'Aragon, après la conquête des Baléares en 1287, interdit tout autre culte que le catholique. Beaucoup de Juifs se réfugièrent en Afrique, à Alger notamment. On les appela les « porteurs de bérets ou de capuches » à cause de leur coiffure qui différait des turbans des Juifs indigènes.
Un siècle après, avait lieu la grande émigration des Israélites espa-
(1) P. MONCEAUX, 09. cit. D. 98.
gnols. En 1391, guidés par leurs rabbins, ils quittèrent la péninsule pour venir s'installer en Berbérie.
On a conservé quelques récits traditionnels de leur voyage. Comme dans l’Exode, on y voit l'Eternel veiller sur son peuple que de très sages hommes de Dieu invitent à la fermeté et à la piété.
Le premier rabbin de Séville, Simon Ben Smia, ayant été arrêté avec soixante notables de la ville, le roi ordonna de les mettre à mort. Ses compagnons se lamentaient sur leur sort, la veille de l'exécution, lorsque Simon prit un morceau de charbon et dessina un vaisseau sur la muraille. Puis s'adressant à ses fidèles « que tous ceux qui croient en Dieu et qui veulent sortir d'ici à l’instant même, mettent avec moi le doigt sur ce bâtiment ». Et tous l’ayant fait, le navire de charbon devint un navire véritable qui fendit la muraille, traversa Séville au grand émoi des chrétiens « sans en écraser un seul ni démolir une inaison » et amena les voyageurs jusqu'à Alger où les indigènes, sur la foi d’un vénérable marabout de Miliana, les admirent (1).
Pour échapper à ses poursuivants, le Rab Ephraïim Ankaoua enfourchait un lion ayant comme licou un serpent et sauvait la liberté de ses compatriotes, à Tlemcen, en guérissant la fille du roi.
Une autre fois, les rouleaux du Pentateuque jetés à la mer pour leur éviter la souillure des chrétiens, parvenaient en vue de Bône. Les Musulmans essayèrent de les repêcher, mais chaque barque qui s’approchait de trop près des saints objets chavirait. Au contraire, des Israélites purent les prendre sans difficulté, et ils les portèrent triomphalement dans la synagogue Ghriba où tous, fidèles et infidèles les vénérèrent (2).
D'après ces légendes, les Musulmans africains auraient cordialement accueilli les fuyards leur accordant le libre exercice de leur religion, la permission de construire autant de temples qu'ils voudraient, leur concédant des terres pour enterrer leurs morts, le tiers de tous les métiers, le droit de commercer librement. Leurs rabbins, disait Rozet, conservaient dans leurs archives le texte de ces traités (3).
La réalité différait quelque peu. Les Musulmans ne les admirent qu’en faisant des difficultés. La résistance leur était conseillée par des Juifs indigènes qui, instruits par l'expérience des Majorquins, s'étant aperçu de la redoutable concurrence que leur faisaient les nouveaux arrivants, avaient demandé aux Musulmans de ne pas les
(1) ROZET, Voyage dans la régence d'Alger, p. 210. (2) Ab. CAHEN, Les juifs dans l'Afrique septentrionale, p. 61 et seq. (3) ROZET, 0P. cit.
recevoir. I1 fallut la haute autorité du rabbin Isaac bar Schescheth Barfath pour les faire renoncer à ce mauvais dessein (1).
Entre ces Juifs abêtis par la domination musulmane et les émigrés espagnols, plus riches, plus cultivés, plus intelligents, il n'y avait de commun que la religion. Encore l'application de la loi différaitelle selon les groupes. Bons talmudistes, les rabbins espagnols avaient quelque peine à faire prévaloir leur opinion. Le plus illustre d’entre eux, Ribasch, écrivait à son collègue d'Oran, au sujet des Juifs indigènes « Je t'ai demandé à plusieurs reprises de ne pas chercher à réformer leurs habitudes dans de pareilles choses, si tu veux demeu-
-rer en paix avec eux. Il y a plus : sache qu'ils n’accepteraient de réforme de n'importe qui, même dans des circonstances graves où il y aurait quelque défense formelle et sérieuse » (2) ; et à un rabbin de Constantine, il demandait ironiquement : « Doit-on à cause d'eux abandonner les prescriptions religieuses et changer la loi ? » (3).
Porteurs de turban et porteurs de béret restaient groupés et hostiles. 11 fallut pour les rapprocher la valeur et les efforts des rabbins espagnols, savants docteurs, tout auréolés des souffrances endurées pour la foi dans leur exode, Isaac bar Schescheth ou Barchichat de Barcelone et Simon Ben Cemasch Duran de Majorque, (4) son collaborateur puis son successeur. Le premier, ami du mokhadem des Juifs, ie médecin Astruc Cohen, reçut d’abord le privilège de désigner les juges des affaires civiles ou religieuses, Puis, en 1394, il prépara avec Duran un règlement juridique que la plupart des villes d’'Afrique du Nord acceptèrent, la coutume d'Alger.
Les réfugiés espagnols s'étaient en effet dispersés dans les grandes villes algériennes Oran, Constantine, Bougie, Médéa, Tlemcen, et leurs rabbins sollicitaient les avis des illustres savants d'Alger qui devenaient les chefs des communautés africaines. Grâce à eux, on assista à une renaissance du judaïsme algérien. Il y eut un court moment une littérature religieuse juive algérienne comparable aux meilleurs ouvrages rabbiniques. Isaac bar Schescheth mourait au début du xv° siècle, mais Simon ben Duran et ses fils continuèrent après lui à diriger la communauté, formant avec les Seror, les Stora et les ben Haïm qui se prétendaient d’origine africaine, une aristocratie religieuse sans pouvoirs reconnus, mais que l’éclat de son nom suffisait à placer au-dessus des autres familles.
L'émigration ne cessa pas jusqu'au 51 mars 149%. Ce jour les 800.000
(1) Réponses de Rebasch no 61. 198-146, cité par Ab. CAHEN, op. cit.
(2) Id. no 158.
(8) Id. no 146. ù
(4) La famille Duran était d’origine française : elle était venue de Provence où du
Gers à Majorque, au commencement du XIVe siècle. (Taschbez, 3 partie n°9, cité par Cahen).
Israélites qui restaient en Espagne reçurent l'ordre de quitter le pays avant le 31 juillet, s'ils ne se convertissaient pas. Un grand nombre d’entre eux se dirigèrent vers l’Afrique, où ils prirent place dans les cadres de 1391.
Tous gardaient une crainte profonde de l'Espagne. Aussi apprirentils le débarquement des chrétiens avec désespoir. De fait, les Espagnols les rançonnaient sans pitié partout où ils s'installaient tandis que leur civilisation hispano- mauresque les rendait suspects aux yeux des Musulmans. C’est ainsi qu’à la prise de Mers el-Kebir par Don Diego Fernandez de Cordoue (1505) les Maures d'Oran accusant les Juifs de complicité exerçaient de cruelles représailles sur eux (1). Mais les survivants devaient payer de fortes taxes lorsque le cardinal Ximènes s’empara de la ville.
A Bougie, en 1510, Pédro Navarro les vendait comme esclaves ; la même année, les Israélites de Tripoli étaient transportés à Naples ; en 1543, 1.500 Juifs de Tlemcen étaient réduits en esclavage.
Pour eux, l'Espagne était le plus cruel ennemi d'Israël, une nouveille Rome. La domination arabe semblait douce en comparaison. Aussi, lorsqu’en 1541 Charles-Quint vint assiéger Alger, les Israélites adressèrent-ils des prières pour être épargnés. Son échec fut célébré dans la communauté algérienne le 8 et le 4 du mois de Cheschvan {octobre-novembre) par un jour de jeûne et un jour d’allégresse où l’on récitait les poèmes qu'ont composés pour la circonstance les rabbins algérois (2). Les Juifs algériens avaient échappé au nouvel Aman.
Avec la domination turque leur sort pourtant allait empirer. Les réis n'avaient pas pour eux plus de mépris que les autres éléments de la population. Ils se contentaient de leur imposer la taxe sur les terres, le karadj et la capitation, la djeziah, que payaient tous les non musulmans, sans compter les avanies que les besoins des souverains d'Alger et de la milice provoquaient assez fréquemment. Mais leur gouvernement cessa de les protéger contre la haine des indigènes qui ne manquaient pas de la manifester par des injures et des sévices.
« Un enfant maure, rencontrant un Juif si considérable qu'il soit, lui fera ôter son bonnet, déchausser ses sandales et lui donnera mille soufflets sur le visage, sans que le Juif ose se défendre ou remuer, n'ayant d’autre ressource que de s'enfuir dès qu’il le peut » (3). Les
(1) DE GRAMMONT, Histoire d'Alger sous la domination turque, p. 8.
(2) Chronique de Joseph Cohen, p. 119. La crainte que leur inspiraient les Espagnols était telle qu'après l’échec du comte O’Reilly en 1775, les Juifs, qui avaient fait des vœux ardents pour les Turcs, instituèrent une nouvelle fête de deux jours, les 10 et 11 du mois de Tammory. Ab. CAHEN, op. cit., p. 72 et seq. Ces fêtes se célèbrent encore.
\3) HAEDO, Topographie d'Alger, chap. XXVII, Revue africaine, 1871, p. 92.
esclaves chrétiens avaient le droit de les gourmer et leurs maîtres les en félicitaient. Ils étaient les jouets de la ville entière. Au nombre d'environ 2.000 d'après Haedo, ils habitaient alors deux quartiers, cccupant 150 maisons environ. Ils restaient encore divisés selon leurs origines, que leurs coiffures indiquaient, les Espagnols portant un bonnet rond de point de Tolède, tandis que les Juifs africains avaient adopté la chéchia entourée d’étoffe blanche, comme les musulmans. Mais pour se faire reconnaître ils devaient laisser leurs cheveux pendre sur le front. Ceux de Constantinople se coiffaient comme les Turcs, mais portaient un turban jaune distinctif (1). Cependant, les porteurs de bérets avaient adopté la langue du pays et oubliaient peu à peu l'Espagnol et en même temps leur civilisation. Réduits au rôle de commerçants, ils trafiquaient des marchandises de la course, échangeaient les monnaies, se faisaient orfèvres, merciers, marchands ambulants, mais la vie intellectuelle, intense au temps de Ribasch, disparut comme étouffée par l’atmosphère dégradante où leurs maitres les tenaient. Pour quelques poètes et casuistes comme les Duran et les Séror, pour d'illustres médecins comme les Gavisson (2) attachés aux deys à partir de 1574, l'immense masse s’abétissait lentement sous la terreur. La fusion des groupes devait s’opérer par la suite, mais le nivellement se faisait par en bas. Au lieu d'élever les Juifs africains à leur niveau, les Espagnols tombaient au leur.
{ll. — Les Juifs francs,
Un nouvel élément allait reléguer à l'arrière-plan les Juifs indigènes : les Juifs francs.
Des Israélites fuyant les persécutions étaient venus à la fin du Moyen Age en petits groupes ; en 1342 d'Italie, en 1350 des Pays-Bas, en 1403 de France ; en 1422 d'Angleterre. On les appelait les « porteurs de capuche » à cause de leur « bonnet en forme de chausse dont une extrémité leur tombe en arrière sur la nuque » (3). L'importance de cette immigration ne fut pas très considérable jusqu’à la course. Mais les succès de la guerre maritime attirèrent maints Juifs dEurope, avides de trafiquer des dépouilles des chrétiens.
Les grands ducs de Toscane avaient laissé établir à Livourne un dépôt d’esclaves et de marchandises provenant de la course, sur lequel ils percevaient des droits. Les Juifs de la ville l’avaient affermé et ils écoulaient sur ce marché, non pas les produits du pays mais
(1) HAEDO, op. cit, p. 91 et seq.
(2) Ces Gavisson étaient originaires de Séville. Ils avaient émigré à Grenade en 1392 puis vinrent à Alger en 1492. Médecins et poètes de père en fils, ils occupèrent un rang de choix à la fin du XVIe siècle et au début du XVIIe. HADDEY, Le livre d'or des Israélites Algériens.
(3) HAEDO, p. 91 et seq.
les denrées coloniales, les objets précieux que leur vendaient leurs coreligionnaires d'Alger, en même temps qu'ils organisaient la vente et le rachat des esclaves (1). Bientôt, ils estimèrent qu'il leur serail plus avantageux d’avoir leurs établissements chez les Barbaresques. [1 s'y établirent dans la seconde partie du xvri° siècle. Considérés comme étrangers, ils étaient placés sous la protection des Consuls de France. Par là, ils échappaient à toutes les humiliations imposées à leurs coreligionnaires. Ils pouvaient se vêtir à leur guise, loger hors du mellah. Ils échappaient surtout aux peines très lourdes qui punissaient les fautes des Juifs africains, qu’une banqueroute ou un vol pouvaient envoyer au bûcher. Ils payaient bien sur toutes les marchandises un droit de 10 % alors que les autres négociants n'’acquittaient au Trésor qu’une taxe de 5 % (2), mais les commis les faisaient parfois passer pour chrétiens, en dépit des ordres, et, grâce à leur caractère oriental et à leurs débouchés européens, ils réussissaient à supplanter les gentils.
La décadence de la course, les embarras financiers des deys en face d'une milice turbulente et avide, leur permirent d'obtenir des droits importants. Lorsque le tribut rentrait mal les deys devaient emprunter. Ils recouraient alors aux Juifs qui, en échange, se faisaient céder des monopoles. Ils accaparèrent ainsi le droit exclusif d'exporter la laine, les cuirs, la cire (3). Le Consul de France pouvait écrire le 5 novembre 1686 : « C'est eux qui’ font toutes sortes de métiers, les Turcs et les Maures du pays très peu et le peu qu'ils font est par l’organe des Juifs qui achètent toutes les marchandises qui viennent en ce pays et les revendent au détail, frêtent des bâtiments pour le Levant, l'Italie, l'Angleterre, la Hollande » (4).
Peu scrupuleux, (5) ils ne dédaignaient pas des pratiques commerciales moins courantes, opérant sous de faux noms. L'un d’eux était intéressé à l'armement de la Caravelle d’or du reis Chérif. Un autre pratiquait l’espionnage.
Il ne semble pas que ce fût un cas exceptionnel, car la Chambre de commerce de Marseille dénonçait en 1681 leurs coreligionnaires de la ville et le ministre, après enquête, les faisait expulser du royaume (6)
Ja
Souvent, ils jouaient le rôle d’'intermédiaires : changeurs ou cour-
(1) DE GRAMMONT, £tudes Algériennes, l'esclavage, p. 57.
(2) Les Français en furent exemptés en 1691. MASSON, Histoire du commerce et des établissements français ans l'Afrique barbaresque, p. 320.
(3) Affaires étrangères. Mémoires et documents. Alger, t. XII, cité par P. MASSON, Histoire du Commerce et des établissements français dans l'Afrique Baïbaresque, p. 155, note et seq.
(4) LAUGIER DE TASSY, Histoire d'Alger, p. 87-88.
(5) Tollat dans son « nouveau voyage fait au Levant les années 1731 et 1732 », dit ë « Tout le commerce se fait par l'intermédiaire des Juifs qui trompent eé& font faillite pour la plupart ». Cité par DE GRAMMONT, Histoire d'Alger.
(6) P. MASSON, 09. cit., p. 171 et 172.
üers et si on en juge par ces deux Juifs que Gramage donne en exemple qui, en quelques années gagnèrent une fortune de 180.000 ducats, (1) les gains étaient fort considérables.
Au xvur siècle, ils formaient une aristocratie d'argent qui avait supplanté l'aristocratie religieuse espagnole. Celle-ci ne conservait de crédit qu'auprès de la masse des Juifs indigènes. Au yeux du dey et des consuls européens, les Juifs francs comptaient seuls. [ls ïes nommaient à la tête des communautés auxquelles ils rendaient d’ailleurs des services. C'est ainsi qu’en 1706, le dey Mohammed Braktache ayant ordonné de démolir les synagogues, ils s’entremirent, corrompirent les vizirs et firent révoquer l’ordre (2). |
Le fondateur de leur puissance fut un Livournais, Soliman Jaket. « C'était, — dit Grammont, -— une homme d'intrigues fort subtil et qui par toutes sortes de voies d’iniquité s'était emparé de l'esprit des puissances, sous prétexte d’être attaché au deylik. » Armateur, fermier pour la cire, trafiquant d’esclaves, il renseignait les deys sur les affaires de la chrétienté et passait pour un des soutiens du pays. Il devait mourir fort âgé en 1724 (3). Après lui, pendant plus de trente ans, la dynastie livournaise des Bouchara régna sur la communauté. Mais son éclat devait être effacé par la puissance des Bacri et des Busnach, qui, pendant plusieurs années, dominèrent la politique de la Régence.
Les Busnach s'étaient établis à Alger en 1723 après avoir quitté Livourne et séjourné à Mahon en 1722. De 1775 à 1795, Naphtali avait zrêté de l’argent au bey de Titeri, Mustapha Ben Ousnadji, qui devint ensuite bey de Constantine. Ce fut l'origine de sa fortune. Devenu son homme de confiance, il faisait ses affaires en prélevant d’honnèêtes bénéfices. Un Algérien raconte que voulant faire un cadeau à la femme du dey, Mustapha chargea Busnach de cet achat. Celui-ci lui apporta un diadème d’une valeur de 300.000 francs. Le bey l’accepta, mais n'ayant pas de numéraire lui donna en paiement 75.000 mesures de blé à raison de 4 francs l'unité, Busnach les revendit en France à 50 francs la mesure, soit un bénéfice de 3.450.000 francs. Or, le diadème avait été acheté à Paris 30.000 francs (5).
Il s'était allié à la famille des Bacri dont le chef Cohen Bacri, dit Ben Zahout avait ouvert un comptoir à Alger en 1770. Ses fils, Joseph, Mardochée, Salomon et Jacob, son petit-fils David et Busnach avaient formé un consortium qui accapara le grand commerce algérien.
Banquiers des deys, ils se firent céder par eux le monopole des céréales. Leurs agents, disséminés dans les beyliks et les marchés
(1) Le ducat valait 11 à 12 francs.
(2) HANOUNE, Aperçu sur les Israélites algériens, p. 16.
(8) DE GRAMMONT, Histoire d'Alger sous la domination turque, p. 936. (4) ESQUER, La prise d'Alger, Chap. I, p. 16.
ne
européens, les renseignaient sur la politique, en même temps qu'ils faisaient leurs opérations commerciales. Le marchands ambulants allant de porte en porte leur apprenaient quel était l’état des esprits. Grâce à ce service de renseignements, ils pouvaient guider le dey sans trop de risques.
A Alger, Busnach, laissant Bacri gérer leurs affaires, dirigeait VEtat, faisant d'un balayeur un ministre des finances puis un dey afin d’avoir le contrôle du trésor, nommant et destituant les fonctionnaires, fixant le taux de l’impôt et les tarifs commerciaux, devenant une puissance politique avec laquelle les nations devaient compter. L'envoyé de la Porte, en 1804, allait saluer le juif avant de voir le dey Mustapha. Le Consul de France à Alger, Jean Bon Saint-André, les accusait de faire une politique anglophile, de méditer l’annexion de Tunis. De cette ville, le consul Devoize écrivait à Talleyrand « Si le Directoire exécutif se détermine à suspendre son ressentiment pour faire une paix plâtrée avec Alger, il n’a besoin que de l’intervention secrète de Bacri » (1).
Ils régnaient par la corruption, achetant les vizirs, comme le
prince de Talleyrand (2), dépensant sans compter, ravitaillant Anglais et Français en guerre, encaissant toutes les recettes et bernant le malheureux dey à qui ils devaient environ 300.000 francs qu'ils ne lui rendirent jamais.
Tant qu'ils avaient eu la sagesse de rester dans l’ombre, la réussite la plus complète avait couronné leurs manœuvres, mais ils eurent limprudence de vouloir les honneurs, de rendre publique leur puissance, Busnach parada. On le railla d’abord, le surnom de « Roi d'Alger » lui fut décerné. Maïs bientôt cette ostentation parut intolérable aux Musulmans. Ils ne pouvaient pas admettre qu’un Juif les commandât. Les fonctionnaires destitués, les janissaires toujours prêts à un coup de main dont découlerait une augmentation de solde, les gens du menu peuple que la famine de l’intérieur atteignait er qui accusaient les Juifs de les affamer pour exporter davantage, se liguèrent, Le samedi 28 juin 1805, un janissaire assassinait Busnach, au palais même. Le coup fait, les soldats se répandirent dans la ville, massacrant quarante-deux Juifs dans les synagogues et pillant à cœur joie. Terrorisé, le dey les avait autorisés à venger l'honneur de l'Islam. Mais il s'était trop compromis ; le 30 août il eut le sort de son favori. (
L’affliction des Israélites fut profonde (3) ; certains d’entre eux,
(1) ESQUER, La prise d'Alger, Ch. I, p. 18, note \
(à) Bacri écrivait à propos de celui-ci : « (Si le boiteux n'était pas dans ma main, je ne compterais sur rien », Ibid. p. 21, note.
(3) BLOCH, dans Inscriptions tumulatres des anciens cimetières israélites &’Alger, reproduit une élégie funèbre composée à cette occasion qui décrit l’acharnement «des Turcs.
compromis avec Busnach ou rendus prudents par cette justice expéditive, reprirent le chemin de Livourne ou se réfugièrent à Oran et Tunis (1). Le nouveau dey, Ahmed, confisqua les biens de Busnach et fit jeter en prison David et Michel Bacri.
Il nomma, en septembre 1805, chef de la nation juive un des grands négociants indigènes, David Duran, descendant des rabbins de l'exode espagnol qui poursuivait la ruine des trop heureux Livournais. On n’a vu à cette attaque que les motifs mercantiles, il y en eut peut-être d’un autre ordre.
Il est possible que l'aristocratie religieuse indigène ait vu avec une certaine satisfaction la chute des usurpateurs et qu'elle aït tenté um: effort pour reprendre la direction des communautés en même temps que les avantages que celle-ci donnait ; mais les Juifs francs se défendirent habilement. Bacri s’engageait à payer 4 millions par termes mensuels de 100.000 francs, sortait de prison, et en quelques mois regagnait son crédit. En juillet 1806, Duran était révoqué et remplacé par David Bacri.
Entre les deux clans la lutte continua. Cinq ans plus tard, Bacri, accusé par Duran d'avoir dénoncé le dey au Grand Seigneur, était décapité, mais quelques mois après, son dénonciateur subissait le même sort, le dey s'étant rendu aux arguments du vieux Joseph Bacri. Ce dernier, consul d'Espagne, devait à son titre d'échapper à la mort, mais était exilé en 1816 et mourait à Livourne. Cependant la dynastie gardait sa position : son frère Jacob Bacri lui succédait. A en croire une dénonciation du vieux Joseph, il n’était pas étranger: à sa disgrâce, ce qui n’est pas impossible (2).
Ce drame, tout oriental, n’avait aucune répercussion sur la vie de la communauté. Il n'intéressait que les grands. Dans leur ghetto du. Hara, les Juifs continuaient leur existence laborieuse. Seuls les notables avaient été agités par les remous du mascaret de 1805. Les humbles avaient pleuré leurs morts et s'étaient résignés à la volonté de l'Eternel. Ils croupissaient dans une morne indifférence envers tout ce qui n’était pas leur gain quotidien. La fusion des éléments divers qui avaient formé la communauté algérienne était parfaite. Espagnols et indigènes menaient la même vie. Entre les Berbères et eux Il y aurait eu peu de dissemblance hormis l'humilité de l'Israélite devant le Musulman.
Bacri, Busnach, Duran, leurs monstrueuses spéculations, les tragédies du Palais, leur fortune immense, composaient le décor brillant qui dissimulait l’avilissement profond auquel plusieurs siècles de servitude dégradante avaient réduit les Juifs Algériens.
(1) DESPREZ, Alger, p. 147.
(2) BLOCH, Op. Cil., p. 119.
Le rabbin Isaac Abulker, également de vieille famille Algérienne, fut aussi décapité en 1815. I. BLOCH, Les Israëélites d'Oran de 1792 à 1815.
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