CHAPITRE PREMIER
1, — Les communautés algériennes.
A la fin de la domination turque, les Israélites indigènes vivaient en vase clos. Ils échappaient entièrement au mouvement régénérateur, déclenché par Moïse Mendelssohn et ses disciples, que les idées de la Révolution avaient favorisé en Europe.
A la différence des Juifs francs qui trafiquaient avec le monde occidental, ils n'avaient de relations qu'avec leur coreligionnaires moghrébins. Isolés, 1l se trouvaient en quelque sorte complètement en marge du monde israélite.
Ils formaient une population essentiellement urbaine. Seuls dans le beylick de Constantine, quelques descendants des Djerouas (1) vivaient dans les montagnes de Kabylié, dans la région située entre Constantine et Souk-Ahras et dans celle du Djerid. Ces « Bahouzim » nomades ne gardaient du judaïsme que de lointains souvenirs. Ils ignoraient même la loi, mais ils juraient par « Sidna Moussa » dont ils connaissaient vaguement l'histoire. Leurs contes se rapportaient aussi à Josué et à Joad qu'ils faisaient vivre à Tebessa. Leur connaissance de la Bible se bornait à ces légendes. Ils observaient le Sabbat et récitaient quelques prières qu'ignorant l'écriture ils se transmettaient oralement. Enfin ils possédaient un cimetière commun. Ils ne différaient que sur ces points des indigènes musulmans. Comme eux, ils vivaient misérablement dans des douars sous la tente, les uns agriculteurs, les autres, plus nombreux, tisserands, forgerons, orfèvres, vendant aux nomades les outils ou les bijoux dont il étaient avides. Ils n'avaient plus aucun lien avec les communautés des villes. C'étaient les derniers vestiges de l'épopée judéo-berbère du Haut Moyen-Age, qu'ils ne connaissaient même pas (2).
Toute la population juive, à cette exception près, habitait les villes
(1) Ils attribuaient leur origine à un certain Saadi, époux de Bagaï. Or, la cité de la Cahena s'appelait Bagaï. N. SLOUSCHZ, Un voyge d’études juives en Afrique, p. 81. (2) N. SLOUSCHZ, Ibid. pp. 79 à 81.
du Tell. Alger, le grand centre commercial gardait la colonie juive la plus importante, Les massacres de 1805 et les luttes intestines qui les suivirent avaient provoqué, toutefois, une émigration assez importante puisque le nombre des Isréalites estimé à la fin du xvirr° siècle par Venture de Paradis à 7.000 âmes environ, tombait, suivant les estimations de Shaler en 1826 et de Rozet en 1830, à 5.000 (1).
Cette crise valut à la communauté d'Oran, en voie de constitution, un accroissement notable de membres et de prestige. Expulsés de la ville en 1666, les Juifs étaient revenus au départ des Espagnols, de 1708 à 1732. Mais leurs affaires européennes rétablies, les Espagnols avaient repris leur citadelle algérienne et, plus sévères que jamais envers les Israélites, ils les avaient chassés de nouveau en 1732. Au départ des chrétiens, en 1792, le bey Mohammed el Kébir fit appel aux israélites de la province et leur vendil à bas prix un emplacement pour les maisons et leur cimetière (2). Du Maroc, de Gibraltar, puis a’Alger vinrent de nouvelles familles. Rapidement, les Algérois supplantèrent leurs rivaux. Les Coen Salmon, Lévy Bram, Aboulker, Temim, étaient servis par des capitaux importants, une longue pratique des affaires du pays et une connaissance parfaite des gens avec qui ils traitaient. Rapidement, la plus grande partie du commerce d'exportation, fait surtout avec les ports du Midi de l'Espagne et Gibraltar, leur revint.
La résistance de l'Espagne à Joseph Bonaparte leur permit bientôt de prèter à gros intérêts aux insurgés. Le registre du Consulat ü Espagne mentionne des avances considérables faites par eux à leurs ennemis héréditaires. Aron Amar leur prêtait une fois 1.025 douros ; une autre fois 60.000 piastres ; Moïse Temim en 1810 leur avancçait 4.000 douros, puis 200 sequins (3).
Malgré la suspicion jetée sur elle par la révolte du bey d'Oran dont la favorite Hanina appartenait à la nation juive, (4) la communauté oranaise était en pleine croissance au début du xix° siècle. Elle devenait par sa richesse la seconde « juiverie » algérienne.
Le sort des Israélites des villes de l’intérieur du Tell était plus précaire. Ne vivant que de travaux manuels ou commerçant sans grand profit avec leurs coreligionnaires algériens, ils ne recevaient aucune communication de l’extérieur ; ils étaient condamnés à perpétuité à l'étouffante atmosphère du mellah. La fantaisie des beys les trouvait
(1) LESPEÉS, Alger, p. 147.
(2) C’est encore actuellement le quartier israélite de la ville. Le terrain et les baraques de bois qu'ils avaient construites furent vendus à Ould Jacob Yaou ben Daoud et Amran 820 sultanis d'Alger, soit 8.200 francs. (I. BLOCH, Les Israélites d'Oran de 1792 à 1815, p. 5 et 6).
(3) I. BLOCH, op. cit., p. 17.
(4) Le bey fut vaincu, Hanina, accusée d’être l’instigatrice de l'insurrection, fut brûlée avec ses fils et leurs partisans durent prendre la fuite. (14 p.712).
sans défense. C'est ainsi qu’au début du siècle, à Constantine, Salah Bey, pour embellir la ville, faisait jeter à bas toutes leurs masures du quartier Sadi El Kettani (1) et logeait leurs habitants dans le ravin où ils bâtirent le quartier du Hara, défense formelle d’en sortir leur étant faite. Le joug étant plus pesant, leur asservissement était plus profond encore. On trouvait dans les grands ports une élite commerciale et religieuse ; dans les communautés de l’intérieur il n’y avait rien de comparable à celle-ci, la misère était générale, l’abêtissement aussi.
Toutes les communautés vivaient de leur propre vie et avaient peu d’attaches entre elles. De loin en loin, lorsqu'on avait à résoudre &un problème religieux délicat, leurs dirigeants s’adressaient aux rabbins d'Alger ou d'Oran. Mais dans les circonstance ordinaires il n’y avait pas de rapports officiels entre le chef-lieu et les groupes de province (2). L'unité faisait complètement défaut.
L'Organisation politique. à
Le « miracle juif », la survivance d’un peuple à son état, la sa1vegarde de ses traditions nationales dans un milieu étranger et souvent hostile, paraissent merveilleux à des Occidentaux pour les: quels les idées de peuple, de nation, de patrie et d’Etat, sont étroitement liées. Dans ce cadre oriental où la primauté revient à la religion, base de la société, c’est un phénomène normal. Les Israélites d'Algérie qui avaient perdu leur langue, mais avaient conservé obstinéinent leur foi en leur Dieu national et en leur mission, se trouvaient dans le cas des métualis de Syrie ou des Parsis de l’Inde (3). En Algérie même, les Mzabites, Kharedjites, vivant isolés au milieu des Musulmans orthodoxes depuis l'effondrement de leur empire de Tiaret, représentent une société analogue. C'est pourquoi le problème de l’organisation des minorités ne se posait pas. Aux yeux des Turcs, chaque peuple étant régi par sa loi religieuse (4) on n’avait pas à se soucier des infidèles ; ceux-ci devaient s’adminisirer comme ils l’entendaient, leur sort n'ayant qu'une importance très relative. Il leur suffisait de désigner un responsable chargé d'assurer la liaison entre les siens et l'Etat. Leurs affaires intérieures n’intéressaient pas les croyants.
C’est sur ces bases qu'était fondée ia « corporation juive » de cha-
(1) Actuelle Place Négrier.
(2) Rapport du Président du Consistoire algérien du 15 février 1853, cité par Béquet dans son rapport au conseil de gouvernement, p. 4.
(3) E. RENAN, Histoire du peuple d'Israël, t .IIT, p. 382 et E. F. GAUTIER, Un siècle de colonisation, p. 201.
(4) Le Coran dit : « Nous avons donné à chacun de vous des lois pour se conduire, Juge entre les Juifs et les chrétiens selon les commandements de Dieu ».
que ville. Son administration était confiée à un mokadem assisté d'un conseil nommé par lui. La justice était rendue par le tribunal des rabbins. Tout se passait entre Israélites.
Le mokadem avait pour charge essentielle la confection du rôle des impôts ordinaires et leur perception. Lorsque le Trésor étant épuisé, lés Turcs avaient recours à quelque taxe extraordinaire, ils s’adressaient à lui et le laissaient agir à sa guise pourvu qu’il portêt au jour dit la somme qu'ils avaient fixée. Il devait en outre adminisirer ses coreligionnaires au nom du gouverneur de la ville et exécuter les sentences du tribunal rabbinique, Pour cela il avait à sa disposition la police de la ville et des chaouchs israélites. Dans beaucoup de cités, la prison des juifs se trouvait dans la propre maison du mokadem. Celui-ci pouvait enfermer arbitrairement ses administrés lorsqu'ils lui avaient désobéi ou plus simplement qu'ils lui déplaisaient.
Ces pouvoirs exorbitants lui étaient conférés par le gouverneur de la ville, le hakem el blad, ou, dans les villes où ceux-ci résidaient, par les pachas et les beys. Ces nominations, selon les coutumes orientales, étaient la récompense d’un service passé, le paiement d’une dette, ou le résultat d’une enchère. Elles se faisaient sans égard de l'opinion ou des sympathies des communautés et désignaient toujours un des Juifs les plus riches, dont la fortune permettait l’acquisition de cet emploi (1). La charge acquise, le mokadem entreprenait de rentrer dans ses fonds, ce qui ne se faisait généralement pas sans abus. Pour ne pas être destitué, il devait courtiser le dey ou ses agents, leur distribuer les « bachichs » traditionnels, quitte à les récupérer sur ses administrés à la levée de l'impôt. Ainsi, le chef des Juifs qui aurait dû être leur défenseur et leur protecteur, était un agent d’oppression qui « exerçait le plus souvent ses fonctions avec tyrannie et arbitraire » (2).
La place était trop belle pour ne pas susciter des envieux ; ceux-ti se servaient de la délation ou de la calomnie pour renverser le mokadem établi. Tandis qu'il favorisait ses amis et qu'il taxait ses ennemis à son gré, ces derniers ne manquaient pas, chaque fois qu'ils en avaient l’occasion, de dénoncer ses exactions au gouverneur. Aussi les destitutions et les exécutions n'étaient-elles pas rares. Alors, le parti adverse arrivant au pouvoir, c’étaient de grandes représailles contre la clientèle du chef déchu, des renversements soudains de fortune, Au sein des communautés, les luttes intestines pour la domination entretenaient une atmosphère trouble d’adulation, d’envie, d'espionnage et de trahison. Mais que les uns ou les autres fussent au pouvoir, les procédés et les exactions ne changeaient pas.
x ai CAHEN, Les Juifs dans l'Afrique septentrionale, p. 74 et seq.
Un conseil de la communauté, le « Tobé-haïr » assistait le mokadem. Sous ses ordres, il s'occupait de l'administration de la communauté, faisait les bilans de celle-ci, répartissait les sommes provenant de l'impôt religieux (1) parmi les malheureux, contribuait aux levées des taxes de l'Etat. Chaque mois, deux de ses membres siégeaient en permanence afin d’expédier les affaires urgentes avant que le Conseil se réunît. On les appelait les mokadems du mois.
Mais le conseil ne pouvait pas contrôler les actes du chef de la corporation ou le critiquer, Car ses membres étaient nommés par celuici et ils pouvaient être destitués ou maintenus selon son bon plaisir. Recrutés dans son entourage, ils approuvaient sa gestion dans la plupart des cas. Son attitude réglait leur opinion. C’étaient des collaborateurs, parfois des complices maïs presque jamais des censeurs.
Le tribunal des rabbins rendait la justice, Il n'existait aucune crdonnance du gouvernement obligeant les Juifs à porter leurs affaires devant un tribunal désigné. L'Etat punissait les crimes mais laissait les particuliers libres de prendre les arbitres de leur choix. Dans ces conditions, les Juifs s’adressaient le plus souvent à leurs rabbins, la loi religieuse constituant un tout et englobant la loi civile.
L'indépendance de ces tribunaux était assurée par leur prestige religieux. Bien qu'ils fussent payés par la communauté depuis Simon Duran et qu'ils dépendissent par là du mokadem et du Conseil, ils pouvaient juger en toute liberté, car la crainte d'encourir un blâme ou d'être mis au ban de la synagogue aurait empêché les dirigeants de les attaquer. Les rabbins jugeaient de droit les affaires religieuses et les faits de statut personnel, c’est-à-dire les litiges relatifs aux mariages, aux divorces ou aux héritages. Les tribunaux des cadis, même si on portait de telles questions devant eux, renvoyaient les débats devant le tribunal religieux israélite. Quelquefois, pour des affaires civiles ou commerciales, les plaideurs s’adressaient à la juridiction musulmane. Mais c'était aux yeux des pieuses gens une atteinte grave à la religion. Il fallait braver la réprobation morale et courir le risque de l'expulsion de la synagogue, qui aurait rendu au condamné la vie à peu près irrespirable dans le ghetto. Aussi, usait-on rarement de ce droit.
Il n’y avait pas d'unité dans les règles légales juives. On jugeait, selon les villes, d’après la coutume d'Oran, la coutume de Castille importée par les émigrés espagnols du Moyen-Age, la coutume d'Alger faite à la fin du xiv° siècle par Ribasch et Simon ben Cemach
(1) C'était une sorte de dime prélevée sur certains commerces particuliers à la vie juive. (A. CAHEN, 09. cit., p. 80).
Duran, -— la plus répandue (4) — et la coutume rédigée par le rabbin Abraham Ayache en 1740. Le plus souvent, celle d'Alger prévalait.
Les rabbins siégeaient devant le parvis de la synagogue. Ils jugeaient en dernier ressort et le mokadem faisait exécuter leur sentence. Les peines qu'ils prononçaient comprenaient, l'amende, les coups de lanière (« malkoth ») l'emprisonnement. Pour les affaires religieuses, ils disposaient en outre de l'excommunication qui mettait au ban de la société le condamné.
Cette justice était arbitraire et vénale. Les rabbins indigènes
n’apportaient pas à l'exercice de leurs fonctions l’impartialité nécessaire. Aussi trouve-t-on fréquemment d’amères plaintes contre leurs iniquités. « De nos jours plus que jamais, l’honneur de la Loi est profané, sa couronne renversée à terre », — écrit Séror au xvin siècle, — dans presque toutes les communautés, les affaires de justice sont à la discrétion d'hommes violents qui empéchent trou souvent les tribunaux de prononcer selon le droit et la vérité en acquittant l’innocent et en condamnant le coupable... » et, se plaignant des commerçants qui préféraient la juridiction du cadi à celle de leurs pasteurs, il ajoutait : « La cause de cet état de choses qui arrive pour nos grands péchés, c'est que les tribunaux israélites de nos jours n’exercent pas leurs fonctions avec assez d'autorité et ne sont pas assez soucieux de se faire respecter du peuple » (2).