‹ Les Israélites Algériens De 1830 à 1902Chapitre 33 sur 102 · HER · texte numérisé non relu

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les israélites de leur circonscription, la naturalisation n'étant en somme pour eux que le moyen de civiliser plus vite leurs administrés ; ils créèrent des commissions destinées à faire inscrire les réfraclaires ou les négligenis. Dans certaines villes, tous les Juifs moghrébins furent promus citoyens français grâce à des témoignages bienveillants. Loin de diminuer le nombre des électeurs israélites, le décret Lambrecht l’avait augmenté {1).

Cela n'’alla pas sans mécontenter les Algériens, — en particulier les radicaux, — dont la mauvaise humeur s’exhala dans des articles forts vifs (2j. Toutes les appréhensions qu'avait fait naître la participation d'une masse inculte aux élections étaient justifiées par les gvérements. Les fraudes s'opéraient au grand jour, avec une candeur désarmante, qui semblait aux partisans du suffrage universel le plus révoltant des cynismes. A Alger, par exemple, un courtier radical placé à la porte du bureau de vote de la mairie, distribuait des bulletins au nom des candidais du part, tandis qu’à l'intérieur, un autre déchirait les bulletins conservateurs et s’assurait que ses corehgionnaires votaient bien pour son clan (3). A Constantine, les cartes électorales des Israélites étaient remises en bloc au grand rabbin qui les distribuait lui-même aux fidèles, non sans leur conseiller de voter Lour les candidats modérés Lucet et Viguier, ce dernier étant l’inspirateur algérien de Crémieux. Les rädicaux l’accusaient même de n'avoir distribué ces bulletins qu'après y avoir inscrit lui-même les roms de ses favoris (4). À Oran, à l’occasion des élections au Conseil général, le seul résultat contesté était celui de la circonscription où les Israélites avaient la majorité. Le fils du candidat élu et un courtier de son adversaire s'accusaient mutuellement de fraudes et de pression illégale ce qui provoquait de longues discussions sans résultat (5).

Ces dérogations à la loi ne pouvaient guère étonner en raison du riveau intellectuel des Israélites et de leur absence complète d'éducaton politique : craignant de les voir mal voter et d’indisposer ainsi le gouvernement qui pourrait exiger l’abrogation du décret Crémieux, les notables du judaïsme algérien, dirigeaient leur administrés dans la voie qui leur semblait la meilleure. Cette tactique devait leur valoir à la fois la haïne des partis qu'ils avaient évincés et la reconnaissance de eeux qu'ils avaient fait élie. Non seulement ces derniers devinrent

tt) Bulletin de l'Alliance israélite universelle, 1°r sem. 1872, p. 49 et seq.

(2) Atlas d'Oran, Radical de Constantine, décembre 1871. ATCh. Gouv. Gén.

8) Rapport du préfet d'Alger au Gouverneur général. Arch. Gouv. Gén. E. 9.

(4) Protestation Colas, Mercier et consorts contre le Grand Rabbin Abraham Cahen. Six autres protestations furent faites dans le même sens. Indépendant de Constantine, Radîcal, 9-15 février 1871. A Oran, le même principe avait inspiré la distribution des œaries électorales que des Israélites retiraient à un bazar. Echo d'Oran, 18 nov. 1871.

(3) Conseil Général d'Oran. Séance du 29 novembre 1871. Par 10 voix contre 10 l'enœuête demandée fut rejetée.

les défenseurs du décret de naturalisation, mais ils entreprirent de justifier la conduite de ces partisans compromettants, Après avoir déclaré qu’ « ils n’entendaient pas le premier mot de la politique », ils expliquaient que leur atavisme cemmercial les éloignait des théories et des discussions politiques, mais qu'il en faisait des hommes d'ordre préoccupés des questions algériennes et respectueux des .0i3. Ces parias étaient devenus les meilleurs des citoyens aux yeux des gens qu'ils faisaient triompher (1).

Ce qui prouve qu'aucune idée politique n'inspirait les Israélites, que, hors la position adoptée par les candidats vis-à-vis du décret Crémieux, rien n'intéressait, ce sont les variations de leurs votes suivant les régions. À Alger, ils donnaient leur appui aux radicaux, ron par jacobinisme, mais à cause de l'influence de Crémieux et de ses amis. Alphandéry, Kanoui, Cohen-Solal, Zermati avaient mené sous l'Empire, en compagnie des républicains, leur campagne pour la naturalisation ; ils avaient fêté ensemble l’ancien ministre à son yassage à Alger en juin 1870 ; ils n'avaient pas dénoué ensuite ces relations, Devenus Français, ils leur apportèrent leur concours. L'élection de Crémieux, qui succéda en octobre 1872 à Vuillermoz démissionnaire, resserra encore ces liens. Les radicaux avaient soutenu cette fois Crémieux parce que sa victoire était désagréable au Gouverneur général de Gueydon, qu'ils détestaient. Les démocrates yurs, ceux qui mettaient les principes au-dessus de tout et réprouvaient le vote des Juifs, avaient songé à Victor Hugo, puis, celui-ci ayant refusé de combattre son ami Crémieux, ils avaient soutenu leur ancien chef Bertholon. Mais privés de l'appui des ‘journaux, ils r'avaient pu que réunir une minorité imposante (2). Assurés de ia majorité à Alger, grâce à l'appui des Israélites, les radicaux, group:s autour de Vuillermoz, les soutenaient. L'élection du Président de l'Alliance israélite universelle était la condition d’une alliance qui devait durer plus de dix ans.

L'amiral de Guevdon, se laissant tromper par les apparences, déduisait de ce fait que les Israélites avaient. des sentiments révolutionnäires et qu'ils étaient les meilleurs alliés de la « Solidarité » qu'it appelait « le pire des fléaux » pour la colonie (3). En réalité, l'entente des Israélites et des radicaux était l'exception. A Constantine, ils

(1) Echo d'Oran, novembre 1871.

(2) Crémieux obtint 5.357 voix et Bertholon 4.296. Tassin écrivait à de Gueydon qu'il Y avait eu « beaucoup d'irrégularités » 22 octobre 1872. Arch. Gouv, Gén. Tous les Israëlites avaient appuyé Crémieux : les Archives Israélites écrivaient : « Ils ont exercé leur droit avec résolution, avec calme et pas un n’a manqué à l'appel : sur 1.100 Israélites inscrits comme électeurs dans la ville d'Alger, il y a eu 1.100 votants ». Arch. 15., fer novembre 1872, p 656 à 659.

; QUre Solidarité était l'organe de Vuillermoz. Basset, Marchal y défendaient Îes sraélites.

avaient voté pour les modérés pour la même raison qu'à Alger pour les radicaux. Un des candidats modérés, Viguier, avait appartenu à l'enlourage de Crémieux, il avait contribué à l'élaboration du décret de naturalisation. C'était assez pour qu'ils le soutinssent, A Oran, l'allitude des notables décida de celle de la plèbe, Après avoir chanté les Jouanges de l’Empire, puis s'être ralliés à la République rouge, les Israélites se convertirent à la République conservatrice par opportunisme parce que le préfet était conservateur.

Ancien fonctionnaire de l’Empire, celui-ci suivait à la lettre les instructions qu'avait laissées l'amiral de Gueydon « En Algérie, il faut des préfets plus forts que ceux qui subsistent en France » (1). L'ingéniosité el la vigueur des agents du pouvoir central pouvaient largement s'exercer pour obtenir de bonnes élections celui-ci n'hésilait pas à descendre dans l'arène politique. Exploitant l'irritation causée par l'évincement des notables israélites de la liste radicale, il favorisa leur alliance avec le parti conservateur-modéré (2). Une première fois les Conservateurs avaient été battus, mais le Conseil de préfecture avait cassé les résultats du scrutin de ballottage, parce que les Israélites avaient rédigé leurs bulletins en hébreu. Les autres membres au Conseil municipal ayant fait grève pour protester, celui-ci avait été dissous.

Le préfet nomma alors une commission municipale composée de ses amis ; le jour de la clôture de l'inscription des citcyens sur les listes électorales, quatre Israélites présentèrent au juge de paix auatre-cent-cinq actes de notoriété, signés de sept témoins, qui atteslaient que tous ces Juifs indigènes remplissaient bien les conditions céterminées par la loi. Le juge les acceptant, Oran compta quatrecent-cinq nouveaux électeurs israélites.

Les radicaux protestèrent. Il s'oprosèrent par de bruyants procès à la validité de cet acte ; mais les tribunaux leur donnèrent lort. A vrai dire, il y avait bien des choses louches dans cette affaire. Le Président du Consistoire, Simon Kanoui, avait dirigé l'opération et il avait payé à raison de sept francs par jour les sept mendiants professionnels qui avaient témoigné en faveur de tous les requérants. Mais deux de ces derniers, pour ne pas faire leur service militaire, prouvèrent que les déclarations de notoriété étaient fausses et la marœuvre du Consistoire fut dévoilée (3). Cependant, la volonté des autorités et l'allure bouffonne des débats où le principal témoin était

(1) Archiv. Gouv. Gén. E. 93.

{2) Echo d'Oran, Allas, 19 à 21 novembre 1874.

(3) Echo d'Oran, 9 janvier 1877. Compte rendu des débats du tribunal d'Oran. Pour se défendre, les témoins prétendaient qu” l'interprète s'était trompé ; qu'ils avaient déclaré que les parents des deux réfractaires étaient arrivés après la conquête ef »pon avant.

un aveugle qui écoutait aux portes et les accusés des vieillards bibliques qui juraient qu’ils connaissaient la généalozie de tous les membres de la communauté, empêchèrent le scandale d’éclater. Les quatre-cent trois autres Israélites gardèrent leurs droits.

Les radicaux firent vainement appel. La Cour de cassation déclara que le décret Lambrecht permettait l'inscription des Israélites qui faisaient la preuve de leur indigénat à chaque revision des listes élec- ‘orales, « le mot revision de l’article 5 devant s'entendre non de Ja revision du décret du 24 octobre... mais de la revision des listes éleclorales.… » (1). De cette facon, le décret perdait tout caractère restrictif, l'habile manœuvre des Consistoires, con‘orme à la mentalité indigène qui considérait comme normal l'usage des faux serments, introduisant autant d'Israélites marocains ou tunisiens qu'ils le voulaient.

Toutefois, l'opinion publique désapprouvait généralement ces procédés. La campagne de l'« Atlas » avait une répercussion sensible dans toute l'Algérie, ses arguments étant reproduits, examinés, critiqués ou approuvés/par les autres journaux de la colonie. Au début, on avait situé l'affaire sur un plan strictement local. Il était bien spécifié que les Israélites français restaient hors du débat. Le polémiste Bezy écrivait : « La classe juive se divise en deux parties bien distinctes, celle qui veut s’assimiler à nous, qui adopte nos mœurs, nos usages, qui mérite... nos égards et toutes nos sympathies.. Pour les autres Juifs, ils ne nous paraissent pas plus intéressants et même moins que les Arabes et les Berbères.. » (2).

Puis, on s’en était pris à tous les Israélites. « Lisez M. Lamennais, lequel a écrit que sur son front la race juive porte écrit ce mot qui sert a la faire reconnaitre : déicide », conseillait à leurs alliés conservateurs, un radical, anticlérical, par principe, mais que la passion rendait fort soucieux des questions sacrées (3).

Four conjurer la tempête, le grand rabbin d'Oran, Charleville, désapprouva publiquement le Consistoire dont l’œuvre, d'après lui, « devait être limitée à la bienfaisance et aux nécessités du culte ». Il

i'hésitait pas à dénoncer son immixtion dans les luttes politiques comme « un abus et un danger » pouvant « susciter à la communauté des embarras regrettables » (4).

Cette manifestation et surtout le retour des radicaux à la mairie

(1) Arrêt de la Cour publié par l'Echo d'Oran, 95 mai 1876. L'art. 5 était ainsi Conçu : « A défaut d’avoir rempli les formalités et satisfait aux conditions exigées par les articles qui précèdent, tout Israélite actuellement inscrit sur les listes électorales en sera rayé et ne pourra y être rétabli que lors d'une prochaine revision.

(2) 3. G. BEZY. Inscription des Israëliles d'Oran sur les listes électorales, p. %5 et seq. À (3) Atlas, 4 avril 1875.

(4) Lettre du grand rabbin Charleville aux journaux, 9 janvier 1877. Echo d'Oran, 11 janvier 1877.

eux élections municipales d'avril 1877, grâce à l’abstention des mo- Gérés, arrêtèrent la campagne. Mais les rancœurs subsistaient contre la communauté israélite et surtout contre le Consistoire. Les Israélites en trafiquant de leur vote avaient faussé le suffrage universel, ils avaient assuré le triomphe de la réaction, ils étaient les ennemis les plus acharnés de la République, les adversaires de leurs bienfaiteurs, exposait quelques années plus tard un conseiller général radical (1).

De ces craintes et de ces colères naquit un sentiment très net d’hostilité contre les Israélites Moghrebins, qui s'était étendu ensuite aux Juifs algériens. Le mot d’anti-judaïsme ne peut pas encore être proroncé, Le; gens qui combattaient les Israélites étaient, au contraire, les plus hostiles aux idées d'inégalité des races et aux luttes religieuses 11 ne s'agissait que de protection contre l'ingérence dans les lutt:s politiques d'éléments indésirables, Mais ces polémiques qui grolongeaient celles qu'avait suscitées le décret Crémieux, créèrent dans une vartie de la population un préjugé défavorable contre les Juifs indigènes. L'acquisition des droits politiques valait à ceux-ci J'inimitié des milieux qui, théoriquement, auraient dû leur être le plus favorables.

{i) Mémoire Rouire, £cho d'Oran, & novembre 1882.

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