‹ Les Israélites Algériens De 1830 à 1902Chapitre 35 sur 102 · PRE D UNS VIT EM ERIETEUR · texte numérisé non relu

PRE D UNS VIT EM ERIETEUR

1} ne faut pas généraliser trop vite et croire que tous les usuriers étaient Israélites. Beaucoup de commerçants juifs tiraient du prêt à intérêt un revenu supplémentaire parce que dans un pays sans épargne constituée, ils avaient seuls des capitaux et qu'ils ne répurgnaient pas au commerce de l'argent, mais les M’zabites et les Européens ne dédaignaient pas non plus ces profits (1). Seulement, la tradition voulait qu'usurier et Juif fussent synonymes et qu'on leur imputât tous les faits d'usure comme si ceux qu'ils commettaient réellement ne suffisaient pas.

C'était surtout avec les fellahs qu'ils se livraient à ces frucitueuses opérations. Le Musulman, pour payer ses impôts ou faire quelques dépenses nécessaires, empruntait à l'usurier ; celui-ci ne prétait pas à un pourcentage fixe, ce qui aurait exigé des connaissances d'’arithmétique trop élevées, mais il décidait qu'on lui rendrait un nombre fixe de « douros » en supplément {2) quelle que soit la durée du prêt. On disait : « dix douros vaudront quatre », par exemple. Cela signifait qu'on rembourserait cinquante francs et vingt francs d'inlérêt. En général, on prêtait de septembre à avril, l'échéance concordant avec la récolte. On arrivait ainsi à des taux d'intérêt inouis : CO %, au minimum, lorsque le débiteur nrésentail des garanties, 120 el 200 % le plus souvent, ce qui rapportait moins que les prêts à la petite semaine où le débiteur s'engageait à rembourser à l'échéance de huit ou dix jours un franc par douro, soit un intérêt de 720 % par an (3).

Cette forme d'usure classique s'était aggravée du fait des perfeclionnements du crédit européen. Le billet à ordre exerçait des ravages considérables, avouait Burdeau. Gourgeot a décrit minutieusement le mécanisme de l'usure de son teinps. Lorsque l'emprunteur possédait une certaine fortune, le négociant auquel il s'adressait ne lui donnait pas, suivant l’ancienne méthode, un sac de semence pour réclamer deux sacs à la récolte, il lui faisait signer un billet à ordre au taux de dix pièces pour cinq par exemple, c'est-à-dire que rece-

{1) PENSA, L'Algérie, p. 9%. Déposition de Prax, colon forestier à Alger, p. 133. Procureu général à Gouverneur, Arch. Nat. F. 80 1684.

(2) Le douro est la pièce de cinq francs

(3) GOURGEOT, Les sept hlaies de l'Algérie, p. 157. Ancien interprète de l'armée d'Afrique. l’auteur avait longtemps observé les abus et a donné un exposé très clair des méfaits de l'usure. Voici le tableau des intérêts en vigueur à cette évoque : No f — 10 pièces pr 4 — 50 fr. reçus + 20 fr. d'int. : 70 fr. à rembours. int. an. 60 Ga No 9 — 10 pièces pr — 50 fr reçus + 95 fr. d'int. : 75 fr. à rembours. ‘nt. an. % A N° 3 — 10 pièces pr — 50 fr. reçus + 30 fr. d'int. : 80 fr. à remaours. int. an. 9, % N°9 4 — 10 pièces pr — 50 fr. reçus + 35 fr. d’int. : 85 fr. à remLours. int. an. 105 % No 5 — 10 pièces pr — 59 fr, reçus + 40 fr. d'int. : 90 fr. à rembours. int, an. 120 % No 6 — 10 pièces pr 10 — 50 fr. reçus + 59 fr. d'int. : 100 fr. à rembours. int, an. 200 % BP. 152 à 154. — PENSA, op. cit., p. 197, déposition 1 caid de Boshari.

Un israélite de Mascara, Joseph Schoukroun, avait prêté 95 fr. à un sergent-major

du rég'ment étranger qui lui avait Jaissé en gage son revolver moyennant 7 fr. d'intérêt par Semaine, soit 612 %. Courier d'Oran, 28 mars 1876.

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vant cinq cents francs il reconnaissait en devoir sept cents. C'était l'emprunt « marda ».

Si à l'échéance le fellah ne pouvait pas acquitter sa dette, et cela arrivait souvent, son créancier le menaçait de jugement et de saisie. Pour sauver son bien, le débiteur acceptait alors l'onération du « selem ». Il s'engageait, par exemple, à livrer dans les quinze jours, 37 charges d'orge plus une demi-charge, à 20 francs l’unité au lieu du cours du jour 22 fr. 50. De cette façon, l’usurier réalisait un bénéfice double en portant la dette de son débiteur de 7C0 à 750 fr. et en achetant de l'orge au-dessous du cours.

Si la récolte n’ayant pas correspondu à ses espérances, le fellah ne pouvait que livrer 25 charges, le marchand recommençait ses menaces, mais le cours ayant haussé, il lui proposait une vente « talg ». Le fellah devait, pour compenser les douze charges et demie d'orge qu'il n'avait pas livrées, reconnaître qu'il les avait achetées au prix de cinquante francs l'unité, ce qui l’amenait à souscrire un nouveau billet de 625 fr. payable à échéance fixe. Le cycle s'achevait : on revenait à l'emprunt simple, au « marda », Ayant reçu 500 fr., le fellah, après avoir livré vingt-cinq charges d'orge qui valaient 562 fr. 50, se trouvait devoir encore 625 fr. Le jeu pouvait se prolonger indéfiniment tant que le débiteur ne se lihérait pas ou que le créancier ne faisait pas vendre ses biens (1). C’est ainsi qu'un Israélite marocain, Moïse Amar, faisait vendre en vertu d'un jugement du juge de paix du Tlélat en date du 17 août 1886, les biens de deux indigènes qui lui devaient 80 fr., reliquat restant dû sur un billet souscrit par eux en 1881 à intérêt de 50 %. Leur pronriété, d’une surface de dix heclares et leur récolte étaient adjugées pour vingt-cinq francs à la poursuivante Rachel Kalfon, épouse séparée de biens d’Amar, luimême négociant failli (2).

L’habileté suprême consistait à laisser monter, de renouvellement en renouvellement, grâce aux intérêts, la dette du débiteur jusqu'à ce qu'on pût s'emparer de ses biens pour un prêt d'une importance minime. C'est ainsi qu’en 1896, un Israélite réclamait la licitation des biens de la famille du colonel Ben Daoud en vertu d’une créance de 43.000 fr. Il avait prêté en 1840, à un membre de celle-ci, 1.50 fr. pour l'achat d’une selle et depuis il avait laissé les intérêts s’accumuler (3).

Les prêts sur les biens fonciers donnaient lieu à des combinaisons non moins subtiles. L’usurier prêtait d'abord sur hypothèque à

fi) COURGEOT, op. cil, p. 158 à 163.

(2) LEROY-BEAULIEU, Algérie et Tunisie, p. 105.

{3) Enaquêle Pourquery de PBoisserin, déposition Tilloy, bâtonnier de l'Ordre de avocats d'Alger. Séance du 6 juin 1900, p. 75 et 76.

20 % en majorant la somme réellement remise à l'emprunteur. Si celui-ci ne pouvait pas se libérer on lui faisait souscrire un billet « marda » à dix pièces pour cinq ou six et on déclarait chez le notaire qu’un nouvel emprunt était contracté. Lorsque le prêt sur hypothèque n’était pas remboursé et qu'un jugement était pris, en avait souvent recours à la vente à reméré. Pour ne pas être saisi, le débiteur vendait ses biens à un prix très bas au créancier avec une clause de rachat. De la sorte, il pensait qu'il y aurait moins à rembourser à l'échéance de cinq ans fixée par le droit français. Si à cette Gate il ne pouvait pas tenir ses engagements, l’usurier lui accordaïié, moyennant une certaine somme, un sursis et les choses allaient ainsi jusqu'à épuisement de la victime (1).

D'autres occasions de spéculation furent fournies par la loi de 1873 établissant la propriété individuelle indigène. Cette mesure desfinée à assimiler les indigènes contribua, comme ce fut le cas pour tant de projets philantropiques du Gouvernement de Faris, en matière algérienne, à les ruiner. En accordant la licitation au co-propriétaire qui la demanderait, on ouvrait la porte aux abus. Il suffisait à un usurier de se rendre maître de la part d'un des possesseurs your demander qu’on miît fin à l’indivision. Les frais dépassant de beaucoup les possibilités financières des indigènes, le demandeur s'attribuait pour quelques centaines de francs une pronriété qu'il revendait ensuite fort cher.

« Un acquéreur sérieux a tout avantage à s'adresser aux usuriers qui ont prêté aux indigènes et qui ont fait liciter, exrosait le professeur Colin. Des Juifs, des M'zabites, des Maltais, se chargent de cet office et peu à peu constituent des propriétés étendues avec des parcelles ou des co-propriétés licitées » (2).

Burdeau donne un exemple extraordinaire du parti que d'habiles proréduriers pouvaient lirer de cette loi maladroite. Le chaouch israélite d’une étude d'avocat-défenseur de Mostaganem s'étant rendu maitre pour vingt francs d'une rart de prorriété de 292 hectares &ppartenant à 513 personnes, réclama la licitation. L'avocat-défenseur menant l'opération, les frais montèrent à 10.994 fr. et la propriété fut adjugée pour 89 fr. à un ancien clerc de notaire (3) de l’étude.

En de telles opérations, les Israélites, favorisés par leur commerce étroit avec les indig°nes, jouaient le rôle de rabatteurs lorsou'ils n'opéraient pas pour leur compte rersonnel. « Les hommes d’affaires, les Israélites particulièrement, ont seuls tiré profit de cette loi »

(1) GOURGEOT, op. cît., p. 172 à 176.

(2) PENSA, op. cil., déposition Colin, professeur à l'Ecole de Dro't, p. 149 (3) Rapport Burdeau, p. 183, E.-F. GAUTIER, 09. cit., p. au. ;

déclarait un notable indigène d'Oran (1). Ajoutée à la sécheresse et à la famine (2) l'arabophilie législative avait ruiné les fellahs.

« Nous sommes perdus dans les dettes. C'est Dieu qui l’a voulu « Nous avons beau payer, boucher les ouvertures, « Les créances augmentent sans cesse, chaque jour voit surgir [un avertissement « Lorsque l'huissier arrive, on croirait voir un aigle | « Ravir tout ce que l'on tient dans les mains et l'emporter pour [lui. »

gémissait un poète indigène. Et un autre reprenail le même thème :

« [Il ne reste plus que la fuite, ces lieux deviennent répugnants Jusqu'à ce qu'arrive celui que son tour amènera à régner, « Un prince de noble origine « Nous délivre de cette calamité, l'usure...

« L'Arabe jadis plein de fierté a perdu aujourd'hui son amour- [propre

Il appelle le Juif « mon père » ; il le supplie de l’écouter

L'usure cause la décadence de notre religion (3).

À vrai dire, la spoliation de l'Arabe rer l’usurier juif se pratiquait bien avant l'installation des Français en Afrique, mais de temps à autre, quelque avanie lui faisait rendre gorge. La domination française, assurant la protection des Israélites, leur rermettait de s'enrichir, de façon licite ou non, de leur commerce, avec les Musulmans, C’est ce qui faisait dire à ceux-ci, non sans amertume : « On dirait que c'est rour les Juifs que la France a entrepris la conquêt2 de l'Algérie » (4).

1V. — Le commerce juif.

L'usure considérée par les Européens comme un acte frauduleux semblait aux Israélites et aux indigènes une opération de crédit dont les risques justiñaient les profits. On retrouvait la même différence de vues dans toutes les pratiques commerciales, et, ces divergences provocquaient des rivalités et irritaient les Européens qui, moins adaptés aux usages du pays, réussissaient moins bien que leurs concurrents israélites.

{4) PENSA. op. cit. p. 60, déposition d’Ali Maeddin, R)'En 1877. 1878, 1881, 1088.

(3) GOURGEOT., op. cit., p. 168 et 170.

{«) Courrier d'Oran, 6 mai 1882.

On se tromperait en croyant que la fortune des grands Israélites excitait l'envie de leurs pairs. Maîtres des banques, placés à la tète des établissements de crédit officiel (1) depuis longtemps, ils avaient l'estime du monde commercial auquel ils rendaient d’indéniables services. Il n’en était pas de même des petits commerçants qui faisaient preuve, pour s'enrichir, -de beaucoun d'ingéniosité, mais ne se montraient pas toujours très scrupuleux. C'était parmi ces boutiquiers que se recrutaient les dangereux rrêteurs à la petite semaine, rivaux des épiciers mozabites ou kabyles. Ils commençaient très jeunes leur apprentissage commercial, vendant dans les rues des journaux, des boîtes d'allumettes, du fil et des aiguilles, jouant à peu près le rôle de no3 yaouleds indigènes contemporains. Puis, ils entraient comme employés dans un magasin. Ils y apprenaient à connaître les qualités des marchandises, leur prix. Et cet apprentissage fait, ils s’établissaient à leur compte. Souvent, un parent riche leur avait avancé quelques fonds rour leur permettre leurs premiers achats. Possesseurs d’un étal de mercerie ou de faïences sur la voie publique, ou locataires d’une boutique étroite où s’entassaient les objets les plus hétéroclites, ils étaient surtout spécialisés dans la vente des produits d'alimentation et d’habillement. Tout ce commerce était concentré dans les quartiers israélites, sur quelcue place ct dans les rues sordides, jonchées de détritus de toutes sortes qui les entouraient (2), où Juifs, Musulmans et Français se coudoyaienf, Les marchands israélites avaient en eflet la réputation de vendre meilleur marché que leurs concurrents et, comme la plèbe méditerranéenne qui composait la population ouvrière algérienne se souciait beaucoup moins de qualité que d'argent, elle se rendait au ghetto pour s’approvisionner.

Souvent d'’ailieurs, les négociants israélites vendaient moins cher que leurs concurrents à qualité égale, les uns parce qu'ils se cortentaient de bénéfices minimes que compensait l'imnportance des ventes, les autres parce qu'ils s’approvisionnaient à vil prix à des ventes après faillites.

Ces agissements soulevaient contre eux la colère et l'envie des autres commerçants, qui leur reprochaient de faire de la faillite un

procédé d'enrichissement. Il arrivait, en effet, qu’un commerçant.

(1) Alfred Alphandéry était aaminisitrateur de la Banque de l'Algérie depuis 186%, du Crédit Foncier d'Alcérie depuis son institution en 18:9 : président de la commizsion d'organisation de l'Expos tion des Beaux-Arts à Alser en 1881, administrateur du Mont de Piété, du bu'eau de bienfaisance, de l'hôpital civil de Mustapha. Messaoud Karoubi, à Oran, était administrateur de la Banque de l'Algérie depu's sa fondation, inembre de la Chambre de Commerce pendant dix ans, memuwre du Jury des expositions un verselles de 1855, 1862, 1567. tiougenhe.m, Seyman, Me;er Chiche, étaient banquiers à Alger,

(2) A Alger, la place de Chart'es, les rues Randon, de la Lyre, de Chartres. À Oran, les rues d Austerlitz, de la Révolution, de Vienne, les places de Naples, de Vienne. A Constantine la place Négrier, les rues Thiers, Grand, etc. \

israélite, en accord avec des parents ou des amis, achetât à des fournisseurs français de gros stocks payables en plusieurs échéances. Quelques semaines après, il déposait son bilan. Que pouvaient faire les maisons françaises ? Faire revenir leurs marchandises était un procédé coûteux ; elles préféraient les liquider sur place à perte. Alors se présentaient les parents ou les amis du failli qui rachetaient celles-ci et les revendaient à un cours à peine inférieur à celui de leurs concurrents. Le failli, qui participait à l'opération, recevait sa part de bénéfices et, quelques temps après, sa femme ou son fils ouvraient un magasin où notre homme reprenait paisiblement ses affaires (1).

Là encore, il convient de faire la part de l’exagération, tous n’agissant pas ainsi. Dans l'ensemble, la réussite des négociants israélites était due beaucoup plus à leurs qualités de patience, de scbriété et de travail qu’à ces combinaisons ingénieuses, mais la plupar! montraient une hardiesse que n'avaient pas leurs concurrents ; ils achelaient volontiers des marchandises, sans avoir d'argent, comptant sur les profits qu'ils tireraient de leurs ventes et sur leur bonne étoile pour payer leurs dettes. Et comme la réussite ne couronnait pas à tout coup leur audace, la proportion de faillites juives était plus importante que celle des autres habitants (2).

Mais il élait difficile à un commerçant ou à un représentant de commerce, victime de ces trop habiles machinations, de ne pas en garder rancune à tous les enfants d'Israël auxquels on prêtait généreusement les mêmes défauts et les mêmes vices.

Fraudes électorales, profits que la communauté tirait de son infiuence politique, abus économiques ; ces faits accumulés formairtit un faisceau de griefs sérieux. La minorité israélite, active et habile, prenait trop de place dans la vie algérienne aux yeux des autres éléments de la population. De cet état d'esprit allait sortir un mouvement hostile aux Israélites algériens qui, sans direction bien nette, élait destiné à sombrer après quelques manifestations de rue.

{1) MONCLAR, Les électeurs cachirs indigènes de l'Algérie, p. 15 et 16. l'etit Africain, Courricr d'Oran, 8 mai 1882. Des négociants ou des représentants de commerce algériens nous ont conté divers cas semblables ; j'Ai connu moi-même plusieur Israélites d'Oran qui avaient été, soit les victimes, soit les auteurs de semblables comédies.

(2) Aumerat, favorable aux Israélites, donne le nombre de faillites pour l'arronrissement d'Alger en 1883 et 1854 : Européens : 80 ; Israélites : 33 ; Musulmans : 7. Op. cit., p. 122.

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