Les premiers mouvements violents
L'hostilité latente que les Israélites rencontraient dans la population européenne contribuait à maintenir leur union étroite, Mais, phénomène nouveau, les Juifs algériens entendaient être respectés et se refusaient à courber l’échine sous la menace comme leurs aïeux au temps des janissaires. L'œuvre de régénération entreprise par l'école et le service militaire donnait à ces nouvelles générations la volonté de ne plus être brimées, mais elle n’altérait en rien leur sentiment particulariste ; jeunes ou vieux, les Israélites restaient groupés dans leurs quartiers, ne se mêlant pas aux autres éléments, aussi rersuadés de leur supériorité sur ceux-ci que les Algériens vis-à-vis d'eux-mêmes. Leur solidarité les poussait même à opposer une résis-
(1) Arch. Cons. Cent: Lettres du Consistoire d’Alger, 12 octobre, 10 novembre 1882. Registre délibérations séances du 17 octobre et 19 décembre 1882.
(2) Petit Africain, £cho d'Oran, 26 octobre 1882.
(3) Conseil Générat d'Alger. Séance du 2 novembre 1883. Arch. Nal., F. 80 1688.
tance violente à la police lorsqu'elle arrêtait un des leurs ou à livrer bataille aux indigènes qui s’aventuraient dans le ghetto (1).
En dépit des mises en scène consistoriales, le service militaire répugnait encore à bien les Israélites qui manifestaient souvent leur hostilité à l’armée par des injures ou des quolibets aux militaires. Par un hasard malheureux, les quartiers israélites contenaient plusieurs établissements de débauche où les militaires fréquentaient, ce qui favorisait de nombreuses rixes entre ceux-ci et la population juive, renforçant les sentiments antimilitaristes de celle-là (2). Pour les autres Algériens qui partageaient l'admiration et l'espoir de tous les Français de l’époque pour l’armée, gardienne de la nation et peutêtre instrument de la revanche, cette attitude était scandaleuse. C'est pourquoi ils déniaient tout patriotisme aux Juifs et ils prétendaient les corriger violemment lorsqu'ils se rendaient coupables de ce crime de lèse-nation.
Entre ces deux partis, irrémédiablement divisés également hargneux, prêts à en venir aux coups, l'élite de la jeunesse israélite essayait de jouer un rôle conciliateur. Ses porte-paroles se ralliaient ostensiblement aux adversaires des Consistoires, rejetant sur ceux-ci les péchés d'Israël. Souvent, ces démonstrations n'étaient que le résultat des luttes intestines entre « modernistes » et « vieux turbans », mais la population européenne, peu renseignée sur ces rivalités de çofs, était prête à adopter les partisans de l’assimilation à la civilisation française (3).
Cette lutte des jeunes et des vieux constituait une cause supplémentaire d’agitation car les traditionalistes gardant régulièrement l'avantage, l'opinion jugeait que le particularisme israélite était incurable. C’est à l’occasion d’un de ces scrutins consistoriaux tumultueux qu'’eurent lieu les premières violences contre les Juifs. Aux élections législatives de 1881, les Israélites de Tlemcen avaient encouru l’ire de la population française parce qu'ils n'avaient pas voté pour le même candidat qu'elle (4). Ils avaient été mis à l’index et, exécutant cette résolution, les jeunes Français avaient annoncé qu'on ne les recevrait pas au bal d’une société. Avisé, le maire de la ville refusa aux organisateurs son patronage et le local qu'ils demandaient. Pour se venger, les Européens accompagnées de Maures tendirent le soir du samedi 19 mai une embuscade aux Israélites qui sortaient d’une de leurs réunions électorales, les rossèrent et parcoururent les rues du quartier
(1) Echo d'Oran, 10 septembre 1881, 21 novembre 1882, 107 août 1882.
ti) Indépendant de Constañtine, 29 mai 1878 ; Echo d'Oran, 29 juin 1878, 3 août 1882.
(3) Lettre des Israélites en faveur du projet Gaubert. Lettre de Benichou et discours Djian contre Kanoui gans EMILE ROGER : Nécessité de reviser le décret Crémieux. Echo d'Oran, 9 août 1881 et 12 décembre 1882.
(4) Les élections municipales avaient été cassées à cause des fraudes des Israélites.
juif en brisant les vitres des maisons et de la Synagogue. Le lendemain, à l’annonce de la victoire de Kanoui (1), ils reprirent leur assaut. Ces manifestations bruyantes énervaient les Israélites qui, barricadés dans leur logis, faisaient pleuvoir de leurs terrasses des projectiles improvisés sur les assaillants. Un coup de fusil fut tiré par un Israélite contre un Français qu'il n’atteignit pas, mais une dizaine d’'Européens furent blessés. Enfin, après trois jours d’émeute, le calme revint, les émeutiers fatigués d’injurier les Israélites et de lapider leurs maisons s’arrêtèrent d'eux-mêmes. Les autorités, qui n'avaient rien pu faire contre eux, hors de belles proclamations, se flattèrent d’avoir rétabli l’ordre et négligèrent ces mouvements de rue. Seuls, les journalistes algériens, trop heureux d'offrir à leurs lecteurs d’aussi sensationnelles informations, épiloguèrent à perdre haleine sur ces troubles (2). Beaucoup de bruit pour rien, pourrait-on penser. On se tromperait.
Ces manifestations tapageuses eurent une répercussion immense dans tous les milieux algériens. Partout où des groupes israélites de quelque importance avaient éveillé la méfiance ou la haine des populations, naquit l’idée d’exercer des représailles et d'organiser la lutte contre les « Français-Crémieux ». A Oran, à Miliana, on envisagea la création d'organisation antijuives (3). L'année suivante, de violents mouvements antijuifs éclataient à Alger même.
Subissant la contagion antijuive des radicaux de province, certains radicaux algérois avaient tendance à mettre à l'écart les Israélites. Le conseiller général Alphandéry avait été rejeté de leur parti par leurs soins dès 1881 ; mais d’autres Israélites siégeaient encore au Conseil municipal. C’est alors qu’un avocat, ancien collaborateur de Crémieux, Letellier, se présenta aux élections législatives contre le député radical Gastu ; l’un et l’autre apartenaient au parti républicain, mais Letellier se montrant moins exclusif obtint l’appui des modérés. Les Israélites le soutinrent naturellement et grâce à leur appoint, il fut élu (4). Get échec déchaïîna contre eux les partisans de Gastu. Le « Radical » et le « Petit Colon », qui le soutenaient, se
mirent au diapason de la presse provinciale et eurent bientôt d’ardents partisans.
Le 20 juin 1884, les conscrits nommèrent une commission chargée d'organiser une fête à l’occasion de leur départ à l’armée. Sur douze membres, cinq Israélites furent élus, avec un nombre de voix supé-
(1) 11 avait obtenu 2.700 voix contre 350 à Bénichou.
(2) Echo d'Oran, Courrier d'Oran, Mont Atlas d'Oran, Solidarité, Petit Coton Radicat d’Alger, 22 mai 1882 et jours suivants. f
(3) Akhbar, 9 juin 1883. Arch. Cons. Cent. Séance du 18 décembre 1883
(4) Vigie Algérienne, Solidarité, 23 août 1881. L
rieur à celui de leurs camarades ; une fois de plus le vote grégaire des Juifs s'était exercé aux dépens des Français. Ceux-ci, en guise de protestation déposèrent, à la première réunion du Comité, une pétition signée de cinquante noms demandant que seuls les Français faisant leur service militaire en Algérie fussent admis, C'était éliminer tous les Israélites. Ceux-ci protestèrent ; la discussion dégénéra en bagarre. Une seconde rixe, dans la rue cette fois, eut lieu. Cette « gaminerie » que la presse blâma déclencha une émeute qui dura quatre jours (1).
Le lendemain, au concert public du samedi soir, les jeunes Français raillaient leurs adversaires, imitant les cris de vendeurs de boissons qui étaient de jeunes Israélites. Exaspéré, l’un de ceux-ci cria « Les Français sont tous des lâches. Ils ont capitulé en 1870 » (2).
Ce fut le signal de l'attaque. Des bandes se formèrent rossant les Israélites qu’elles rencontraient, parcourant les rues du quartier juif, en criant « À bas les Juifs » et en cassant les vitres des fenêtres à coups de pierres. Le lendemain, dimanche, les Algérois se rendaient au ghetto pour voir ce qui allait se passer. Entre ces gens goguenards, prêts à savourer un spectacle rare et les Israélites, fiévreux, inquiets ou furieux, des incidents ne tardaient pas à éclater et le pillage des magasins commençait. Que l’armée intervint, impuissante à assurer l’ordre dans ces rues étroites, tortueuses, ouvertes sur de nombreuses ruelles grimpant vers la kasbah, si elle ne cernait pas tout le quartier juif, et la population criait à la provocation tandis que ses élus et ses journaux dénonçaient les brutalités policières et les provocations juives (3). Ce sera le processus classique des émeutes algéroises.
L’excitation de jeunes gens irrités (4) pour une cause quelconque, des bagarres, le goût du pillage de la tourbe des ports méditerranéens et des indigènes, suffisaient à déclencher un mouvement violent, imprévu, que les autorités surprises ne pouvaient pas réprimer à temps. De complots, de chefs on n’en trouve pas. C’est la vieille tradition musulmane du réglement de comptes entre les Israélites considérés comme spoliateurs et les spoliés musulmans, que les Européens reprenaient (5).
Sans doute, l’état d'esprit qui déterminait l'attaque avait été préparé par les journaux et les discours politiques autant que par les
{1) Axhbar, Radical, Petit Colon, Vigie Algérienne, 99 juin 1884 dans Alger du 98 juin au 5 juillet 1884 d’après tous ces journaux '
(2) L'Israélite qui poussa ce cri fut condamné le 2 juillet à trois jours de prison et le 25, par la (Cour d’Appel, à un mois de la même peine. 1bi4. Journée du 3 juillet. Echo d'Oran, 27 juillet 1884. :
(3) Journée du dimanche 29 et du lundi 30. Ibid. 80 juin, 197 et 2 juillet.
(4) On comptait parmi les émeutiers arrêtés plusieurs jeunes gens de familles très honorables. Ibid, 2 juillet.
(5) Les pillards criaient : « À bas les Juifs ! À bas les usuriers ! », Ibid. journée du jer juillet.
abus juifs et la mentalité algérienne. Mais de responsables directs, de meneurs, point. C’est lorsque les violences s'étaient calmées que surgissaient des chefs désireux de voler au secours de la victoire.
. Le £ juillet, on affichait un placard manuscrit demandant l’abrogation du décret Crémieux. Le 6, les radicaux fondaient une « Ligue des Français en Algérie « dont le but était de mener campagne contre ce décret jusqu'à ce que satisfaction leur fut accordée. Parmi ses membres figuraient Marchal et Basset qui, en 1871, avaient soutenu dans « La Solidarité » la cause des Israélites (1). Mais, désavoués hautement par les radicaux de France qui comparaient l’antijudaïsme algérien à l'antisémitisme russe et les troubles d'Alger au pogrom de Nijni-Novgorod (2), ils ne poursuivirent leur campagne que mollement. D'ailleurs, le gouvernement français s'était ému de ces mouvements inattendus ; des ordres sévères recommandaient aux autorités algériennes de réprimer toute nouvelle tentative dirigée contre la population israélite (3). On le suivit avec zèle. Trop même.
Une application maladroite de ces directives provoqua l’année suivante une nouvelle série d’émeutes. Une pièce comique, où des personnages costumés à l’ancienne mode juive récitaient des obscénités en sabir, ayant été interdite par le premier adjoint au maire d'Alger, des jeunes gens manifestèrent. Des rixes s’ensuivirent. Le lendemain, à l’occasion du concert de la musique militaire, elles reprenaient et quelques magasins israélites étaient pillés. Deux jours après, de nouvelles scènes d’émeute se déroulaient dans les rues, puis ayant bravement crié, les émeutiers s’arrêtaient, comme s'ils comprenaient enfin que leur agitation demeurait stérile (4).
Quelques jours après, l’indignation de la population à la nouvelle qu'un riche israélite, Jaïs, adjudant de la compagnie des Sapeurs- Pompiers, avait reçu la Légion d'Honneur, ne dépassait pas les bornes de la légalité. On accusa le député d'Alger d’avoir récompensé ainsi les services électoraux d’un des mauvais bergers des moutons israélites. Soixante-dix-huit pompiers démissionnèrent et défilèrent dans les rues de la ville aux applaudissements du peuple pour aller déposer sur l’autel municipal leurs armes et leur fourniment. Mais les manifestations de juin avaient épuisé la colère ; on ne se sentait plus disposé à tirer vengeance des Israélites. Ces courses tumultueuses, ces cris traduisaient une excitation violente mais passagère. Lorsqu’on avait brisé quelques devantures et battu quelques « maudits », on se jugeait satisfait.
(1) AUMERAT, op. cît., p. 73.
(2) Laisant, dans Le Radical. Ibid.
(3) Archives Cons. Cent. Séance du 7 octobre 1884. Lettre du Consistoire d'Alger du 10 septembre.
(4) Arch. Cons. Cent. Séance du 98 juillet 1885, — F. GREGOIRE, La Juiverie Algérienne, p. 30 à 41.
Ces violences athiraient bien l'attention de la métropole, mais c'était pour la scandaliser. Le « Temps » déclarait ridicule la campagne de presse des radicaux contre le décret Crémieux. Condamnant « la minorité bruyante qui prétend maintenir, au profit de quelques-uns, la fiction d’un pays légal composé uniquement d'individus de race européenne, dans une société dont toute la législation est basée sur la présomption de l’universalité du suffrage », ce grave journal envisageait même sans déplaisir une « extension de tous les droits aux indigènes musulmans » (1). Du « Radical » au « Temps », des Jacobins aux modérés, la campagne algérienne n'avait suscité que surprise et blâmes.