‹ Les Israélites Algériens De 1830 à 1902Chapitre 5 sur 102 · Les devoirs envers l'Etat · texte numérisé non relu

Les devoirs envers l'Etat

Cette société religieuse et aristocratique fonctionnait mal. Tous les témoignages s'accordent pour le reconnaître, Mais elle représentait la religion et la tradition d'Israël. Cela suffisait pour qu'aucune critique ne s’élevât contre elle. Les querelles de clans, les injustices provoquées par l'esprit de parti ou les achats de consciences ne touchaient que les grandes familles et leur clientèle. Pour la plèbe, payer l’impôt religieux aux uns ou aux autres était indifférent. De là, sa docilité envers ses chefs.

Du reste, le régime turc était admirablement fait pour dresser les Israélites à l’obéissance. L’Etal n'assumait auéune charge envers eux ; il leur laissait seulement le droit de vivre sur son domaine.

(1) D'après M. J. COHEN, Les Israélites de l'Algérie et Le décret Crémieux, p. 45, la coutume d'Alger aurait été rédigée en 1520 d’après les décisions du rabbin Simon ben Cemach Duran. Mais ABRAHAM CAHEN, Les Juifs dans l'Afrique septentrionale, s’appuyant sur des textes hébreux (Taschhbez, Ile partie no 292) indique que la coutume fut préparée en 1394. Ribasch étant mort au début du XVe siècle (1429, indiquent certains auteurs israélites) et Duran en 1444, il est probable qu’on se contenta de com- Diler les textes des deux grands rabbins algérois.

cs AU D Inscriptions tumulaires des anciens cimetières israélites d'Alger, pp. et 49,

Plus exactement, 1l le leur vendait. Il exigeait d'eux une contribution annuelle fort lourde, la capitation, la « djeziah » (1). À Alger, elle s'élevait d'après la tradition juive à 336.000 boudjoux qu'ils payaient à raison de 7.000 boudjoux par semaine. « Tous les jeudis soir, avant le coucher du soleil, le chef de la nation portait à la Janima ou à la Casbah la somme de 7.000 boudjoux qu'il mettait dans les mains du bacha... » (1). En sus, ils devaient acquitter les taxes extraordinaires, les avanies, payer des droits commerciaux (2) supérieurs à ceux des autres marchands, faire les tentes du gouvernement à bas prix et enfin souscrire aux emprunts que les Turcs leur demandaient parfois. Aussi, n’osant pas montrer leur fortune, ils affectaient de vivre dans la médiocrité ou dans la gêne et proclamaient leur misère en présence des Musulmans (3).

En revanche, l'Efat ne leur reconnaissait aucun droit. Ils étaient des étrangers qu'on tolérait, dont on protégeait plus ou moins la vie, mais qu'on tenait complètement à l'écart des croyants.

L'autonomie de la corporation juive était respectée non par libéralisme mais parce que le Coran enseigne que chaque peuple doit respecter la loi religieuse que Dieu lui a donnée. L'idée qu’un Ture put perdre son temps à s'occuper de la vie des Juifs eût semblé bouffonne. Sans doute, dans certains de ses versets le Coran ne manifeste-t-il pas d’hostilité à la religion israélite. Il enseigne que ies Juifs croyants et vertueux seront exempts de tourments dans l’autre monde, qu'il ne faut pas disputer sur la religion, ou le faire en termes honnêtes et modérés (4). Mais la soldatesque turque pratiquait sa religion avec un zèle excessif lorsqu'elle pouvait en tirer quelque avantage. Elle laissait vivre les Juifs parce qu'ils avaient la richesse, mais elle entendait tirer de leur présence parmi eux la plus grande somme de profits. Elle les admettait non par tolérance mais par cupidité.

Page 1