IV. Drumont et l’Algérie
Dans cette Somme de l'antisémitisme, une grande partie du livre quatrième, « Crémieux et l'Alliance israélite universelle », était consacrée à l'émancipation des Juifs algériens. Crémieux, prince de la juiverie, « d’un dévouement admirable », dirigeant son peuple sans jamais se mettre en lumière comme Gambetta ou Rothschild, avait pour réaliser son rêve, naturalisé d’un trait de plume tous ces coreligionnaires d'Algérie (2) ». De la longue campagne qui précéda le décret, de la politique juive du gouvernement impérial, du projet de loi Ollivier, il ne disait pas un mot. Le décret de naturalisation était sorti du cerveau du Président de l'Alliance israélite universelle, comme Pallas Athénée du cerveau de Zeus. Omission voulue, car il avait puisé des renseignements à des sources sûres, comme le rapport sur les actes du gouvernement de la Défense nationale de M. de la Sicotière ou le discours de Crémieux à l'Alliance israélite universelle, qui contenaient des indications précise à ce sujet (3).
C’est là qu’on peut apprécier la méthode suivant laquelle Drumont faisait son histoire sociale. Sa documentation algérienne est très abondante. Il a utilisé largement les travaux de la commission d'enquête de l’Assemblée nationale, les polémiques et les pétitions de 1871, les journaux conservateurs ou radicaux, mais il n’a retenu de tout cela que ce qui pouvait illustrer sa thèse. La lettre de Napoléon III à Mac- Mahon, la pétition de l’ancien commissaire du Bouzet, les rapports de Fourtou et de la Sicotière, les récits des témoins des milieux militaires ou conservateurs, tous hostiles aux israélites lui ont fourni ses arguments. Le reste est passé sous silence.
Certaines erreurs, comme son interprétation du rôle de Fourtou représenté comme complice de Crémieux alors qu'il fut un des derniers défenseurs du projet d'abrogation (4), l'existence imaginaire
(1) Fin d’un Monde, Livre VI, p. 230.
(2) France Juive, t. II, livre IV, p. 4 et seq. (3) Cf. Bibliographie : Le décret Crémieux,.
(4) Cf. Livre L., chap. X.
d’un maire d'Oran du nom d'Abraham Nahon, la désignation du « Petit Colon », journal radical antijuif d'Alger comme « favorable aux Sémites », peuvent avoir été commises de bonne foi (1). Mais l'interprétation de l'insurrection de Mokrani, héros pur et sans tâche, révolté par l'honneur fait aux Juifs, en dépit du témoignage du général Angeraud devant la commission d'enquête, était plus digne d'un polémiste que d’un historien.
Une gigantesque escroquerie donnant à trente mille Juifs le noble titre de citoyen, une trahison envers la patrie seule cause du soulèvement arabe, œuvre d’un Juif oblique, tel apparait le décret Crémieux dans « La France Juive ». Rien ne pouvait être plus agréable aux Algériens de son temps (2). Ils goûtèrent moins, par contre, sa définition de la population algérienne : « Vous savez de quelle écume se composent les villes d'Algérie ». « Buveurs d’absinthe, stratèges de cafés, Juifs, Maltais, Espagnols, formant une tourbe internationale », voilà ce qu'étaient à ses yeux les Européens habitant l'Algérie (3).
En revanche, suivant une inclination qu'on rencontre souvent chez les écrivains français, les indigènes lui semblaient sympathiques. Il voyait en eux les guerriers de Wissembourg, les centaures des fantasias, les antiques patriarches d'Orient et, oubliant son antisémitisme, il se sentait attiré par eux, il les plaignait :
« Le cœur se serre lorsqu'on pense à cé que pourraient faire de ces peuples, des hommes qui seraient pour ces frères cadets de la famille humaine des aînés compatissants et bons (4) ».
Mais où s'établissait une complète communion d'idées entre le polémiste et les radicaux algériens c'était lorsque Drumont mettait en scène les parlementaires algériens et leurs amis. Kanoui, « le Rotshchild d'Oran, était un potentat à la fois grotesque et affreux », qui « menait tout le département et dont le préfet était l’humble esclave », Thomson « petit gendre de Crémieux », devenait « un des plus vils parmi les Juifs que Gambetta trainait après lui », le gouverneur général Tirman « l’ami des Juifs » s’associait à Kanoui et Waldeck- Rousseau pour élaborer un projet d'emprunt de cinquante millions destiné à exproprier les Arabes au profit des Juifs, patrons de tous les mauvais lieux et des cabarets de la colonie (5), Etienne, promu également Juif, n'avait pas un meilleur sort (6).
L’usure, les congés aux militaires israélites, la bienveillance de l'administration pour les Israélites, tous les thèmes des radicaux al-
(1) France Juive, Livre II, p. 29, 48, 49.
(2) Ibid., p. 20 à 923.
(3) France Juive, t. II, p. 18 et 19.
(3) Ibid., t. II, p. 40.
(5) Ibid., t. II, p. 34 à 39.
(6) Ibid., t. II, p. 14.
gériens se trouvaient dans l'œuvre de Drumont. Mieux, il ne cachait pas sa sympathie pouriles mouvements antijuifs qui se produisaient depuis 1881 en Algérie (1). La presse n’y était point servile envers les Juifs comme la presse parisienne. Les journalistes, bien malheureusement dépourvus de croyances religieuses. avaient pour la plupart infiniment plus de talent, de verve et surtout d'indépendance que les écrivains de Paris. » Et, devant cette révolte, il se demandait si l'Algérie n'ouvrirait pas la voie à la France (2).
Rien ne pouvait flatter davantage les Algériens qui ont toujours souffert d’être considérés par les Métropolitains comme des coloniaux, des citoyens de seconde zone. Ils se vantaient d’avoir éclairé la France en 1870 en se prononçant au plébiscite contre l'Empire. Alors que leur antijudaïsme était blâmé en France comme un sentiment réactionnaire, ils se sentaient flattés de l’approbation d’un penseur dont le succès attestait l'autorité. De celui-ci ils recevaient la doctrine qui leur avait jusqu'alors manqué. Leur haine du Juif s'était extériorisée par de bruyantes manifestations, par des polémiques locales, mais elle était restée sans base. Drumont, lui, élargissait infiniment le problème. Avec lui, l'éloignement que ressentait l’Algérien pour le marchand de fil et d’aiguilles ou l'électeur en turban, s’expliquait par de solides raisons philosophiques ou historiques. Le père de « La France Juive » leur expliquait les sentiments et les passions qu'ils avaient ressentis jusqu'alors de façon très confuse. C'était sur la vieille terre berbère la répétition du prêche du derviche étranger, aux siècles obscurs, qui soulevait d'enthousiasme les habitants du pays.
Ainsi allait-on voir une ailliance bizarre de conservateurs catholiques et de radicaux farouchement anticléricaux, se former sous le signe de la « France juive ». Bien que ne partageant aucune des convictions religieuses ou politiques de Drumont, les radicaux algériens s’enthousiasmèrent pour la doctrine antijuive. Pendant plus de vingt ans l'œuvre de Drumont allait être l'évangile de la jeunesse algérienne.
(1) On remarque non sans surprise les changements d'opinion de Drumont envers la population algérienne qui cesse d’être « une tourbe internationale » en dix ans, par le seul fait de son antijudaïsme.
(2) France juive, t. II, p. 47.