‹ Les Israélites Algériens De 1830 à 1902Chapitre 42 sur 102 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

L'ANTIJUDAISME LATENT

1, — Les batailles électorales.

À cette époque, la grande rigueur des vertus républicaines était passée de mode. Les déportés de l’Empire devenaient rares ou ne jouaient plus qu'un rôle honorifique, sortes de Burgraves démocratiques dont on se recommandait, mais dont on ne suivait plus l'avis. Le régime politique de l’Algérie était celui des clans.

Les partis donnaient une étiquette, un programme, mais radicaux ou opportunistes restaient indifférents aux luttes d'idées. En fait, ils suivaient le chef de leur çof qui, pour garder ses partisans, devait richement les récompenser.

La majeure partie de la population ne s’intéressait pas aux luttes politiques. Absorbée par ses travaux quotidiens, peu instruite, elle les considérait comme un passe-temps (1). Mais l’Etat-major des hommes politiques, orateurs de villages ou journalistes, prêts à se vendre au plus offrant, médecins médiocres et avocats sans causes, lourds d’ambition, mais légers de scrupules, faisaient de l'élection un métier. De là d’étonnants revirements, des ralliements au part qu’on outrageait la veille, l'abandon cynique des amis auxquels on avait juré fidélité (2). Le procureur de la République à Alger, Dubuc, définissait ainsi leur attitude. « Les opinions sont changeantes au gré des intérêts. On passe d’un parti à un autre, on professe ou l’on abandonne une opinion selon l’avantage qu'on y trouve (3) ».

L'organisation algérienne rendait en effet la domination politique particulièrement fructueuse. Les fonctions de maire donnaient droit à une indemnité équivalente au traitement d’un chef de grand service, que venaient accroître des frais de déplacements, de représentation et, dans une grande ville comme Alger, le logement à l'Hôtel de Ville. Le maire de la capitale algérienne avait ainsi un traitement égal à celui d’un Président de Cour.

(1) « Lorsque les Algériens font de la politique, ils font... de la politique de petits poutique. Je vous défie de trouver ici dans un village dix individus connaissant la listes des Présidents de la République. » Enquête lourquery de Boisserin. Déposition Henri Dupont, directeur du Petit Fanal, 14 juin 1900, p. 29%.

(2) Arch. Nat. F. 80 1688.

(3) Ainsi dans le Petit Fanal, Bézy soutient Kanoui et Mathieu contre l’Echo d'Oran après avoir mené campagne contre les Israélites dans l’Allas en 1875 et 1876. En 1888 il combat de nouveau le çof Kanoui-Mathieu que l'EÉcho d'Oran défend alors, mais en 1892 Bézy recommande les candidats de Kanoui contre ceux de Mathieu. De telles variations étaient constantes dans le pays.

Souvent, dans les petites villes, cette indemnité constituait le revenu le plus net du chef de la municipalité.

Encore ne parle-t-on pas des pots de vin et des « bachichs » que certains potentats, comme le maire d'Aumale, Sapor, gagnaient en exploitant odieusement leurs administrés musulmans. Aussi pour obtenir de telles places, les candidats et leurs comités n’épargnaient ni leur peine ni leur or.

Arrivé au pouvoir, le chef de çof distribuait les sinécures à ses grands électeurs ou à leurs protégés. La vénalité des charges, qui existait en France, n’était pas appliquée en Algérie, les offices ministériels étaient confiés par l'Etat, non sans que la recommandation des hommes politiques n’intervint. Les amis des hommes au pouvoir obtenaient donc les charges publiques. Ceux qui ne leur étaient pas liés n'avaient rien. Or, à la fin du xix* siècle, les offices ministériels produisaient des revenus considérables (1). « Les élus font fortune et leurs amis aussi et de plus ils sont comblés d’honneurs » écrivait un journaliste radical (2). Mais si le triomphe amenait la fortune, la défaite provoquait parfois la gêne et la misère (3). Il fallait vaincre pour bien manger. La défaite c'était le brouet. Ainsi la politique cessait d’être une lutte d’idées pour se réduire, selon l'esprit méditerranéen, à une lutte de clans rendue plus âpre par les appétits sans mesure que faisait naître l’enjeu (4).

A Constantine, le çcof Thomson combattait le çof Forcioli ; à Alger tout gravitaii autour du Sénateur modéré Mauguin ; on s’intitulait « mauguiniste » ou « antimauguiniste », comme on était à Oran « antikanouiste », car là on ne se battait plus contre les élus modérés Etienne et Mathieu, mais contre le Président du Consistoire qu’on représentait comme un « deus ex machina » faisant et défaisant les élus de la province.

L’appui prêté aux modérés, que soutenaient le gouverneur Tirman et les Préfets, par les Israélites continuant, les radicaux persistaient dans leurs attaques et leurs malédictions. Tantôt ils accusaient de bassesses les hommes politiques élus grâce aux électeurs en turbans (5) tantôt ils se répandaient en menaces contre ceux-ci (6). Mais

(1) Le Procureur Dubuc donnait ces chiffres : 573 individus se partageaient annuellement plus de 6 millions de francs. Certaines études de notaires rapportaient 60.000 francs ; à Alger, un avoué avait un revenu de 40.000 francs, un huissier de 25.000 francs.

(2) Le Télégramme, 1er février 1898.

(3) Ce sera notamment le cas du député antijuif Marchal, après sa défaite de 1902.

(4) Rapport Dubuc.

(5) En 1888, le maire d'Oran Mathieu, franc-maçon et anticlérical, faisait distribuer aux Israélites un tract rédigé en hébreu, où il s'intitulait « le serviteur de votre Dieu » et où il promettait de ne pas s'occuper des affaires de la ville tant que le gouverneur général n'aurait pas révoqué le receveur municipal qui avait fait des saisies chez les israélites. Traduction dans L'Echo d'Oran, 12 mai 1888, En 1889, il réitère : cette fois « le bon Dieu bénit la République ».

(6) « Devant le résultat des élections d'hier, il ne reste plus aux Français qu'à se faire circoncir... C’est écœurant. Les Français d’origine mis en échec par les turbans (sic). C’est trop fort ; il faut que ça finisse, entendez-vous M. Kanoui. Vous avez assumé

là, Monsieur, une grande responsabilité et s'il se produit un mouvement, c’est vous seul qui en serez responsable, » Echo d'Oran, 17 janvier 1887.

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20 ans après le décret Crémieux, le « bloc consistorial », s’il existait encore, fondait peu à peu. Les Israélites émancipés par la culture échappaient à ses directives et, dans la plèbe, beaucoup prétendaient faire monnayer leur voix.

Dès lors, tous les candidats, les radicaux et les conservateurs comme les modérés, s’assuraient les services de certains courtiers Israélites qui « achetaient des suffrages favorables, comme on achète une marchandise couramment tarifée ». On en venait, devant ces débordements, à regretter Kanoui lui-même.

« M. Kanoui, dont on a fort médit, y mettait au moins des formes et il savait revêtir sa propagande d'une sorte de pudeur, écrivait un de ses adversaires... Lui écarté, on n’avait même plus pris la peine de dissimuler, sans un intérêt de secte religieuse, le racolage éhonté et la vente au plein soleil des bulletins (1) ». |

Le 13 mai 1888, au second tour des élections municipales de Guelma, des électeurs israélites étaient conduits en voiture, du poste de commandement opportuniste, au bureau de vote. À Alger, aux élections législatives de 1889, le candidat radical accusait le député opportuniste Letellier d’avoir fait acheter des voix israélites au prix de 6 frs 50 l'unité (2). Aussi les radicaux faisaient-ils porter toute leur propagande sur la collusion dés députés gouvernementaux et des Israélites. Dès 1889, de Redon, battu, déclarait à ses électeurs :

« Nous n’en continuerons pas moins l’œuvre commencée pour arriver à la concentration de tous les Français dans un seul et unique part : le parti antijuif (3) ».

Toutefois les Algériens étaient si pénétrés de la puissance des Consistoires, qu’en 1893, pour éliminer les « mauguinistes », les candidats radicaux à Alger n'osèrent pas reprendre cette tactique et, aidés cette fois par l’administration, se firent élire sur un programme d'où était bannie toute allusion à la question juive (4). Il est vrai qu’en même temps leurs journaux, brodant sur le vieux thème de la vénalité juive, proféraient contre la population israélite les pires menaces :

« J'avoue que je ne serais nullement surpris de voir un beau matin la révolution éclater dans les rues d’Alger sur la tête des Juifs, tant ils sont exécrés par tous les Français sans exception, même par ceux qui achètent leurs votes aux jours d'élections et par les Arabes qui ne soupirent qu'après le moment où ils pourront en faire de la pâtée

(1) £cho d'Oran, 3 avril 1895.

(2) F. GREGOIRE, op. cit., p. 123. Radical Aigérien, 5 octobre 1889. (3) Radical Algérien, 27 septembre 1889.

(4) COURGEOT, La domination juive en Algérie, p. 38 et 39.

pour les chacals et les oiseaux de proie », écrivait gravement le « Radical » (1).

A Constantine, Thomson avait déclaré qu’il démissionnerait si les campagnes, où les voix juives constituaient l’infime minorité, ne lui donnaient pas de majorité ; mais cette éventualité s'étant réalisée, il ne s'était pas retiré. Les partisans du candidat antijuif manifestèrent violemment contre lui (2).

La violence des passions était telle que l’on craignait partout des luttes sanglantes, des représailles des vaincus contre les Israélites rendus responsables de tous leurs maux. Dans l'Algérie radicale, Israël était devenu le bouc émissaire.

Il. __ La persistance des faveurs.

Corollaire des victoires électorales, des alliés des Israélites, le régime des faveurs continuait. C'était du moins l’opinion courante algérienne car, en réalité, la plupart des exemptions que leur faisait le gouvernement étaient bénignes. En certaines circonstances, les chefs israélites profitèrent de leur situation pour obtenir d’appréciables avantages personnels. A Oran par exemple, après les élections de 1887, la municipalité Mathieu achetait à Kanouïi ses terrains du ravin de l’Aïn Rouïna au prix de 35 frs le mètre, alors que quelques mois auparavant, leur propriétaire ne trouvait pas de preneur à 20 frs (3). Honel, procureur à Tizi-Ouzou, recevait, grâce à Letellicr, le poste de substitut à Alger, prix, disait le Radical, du soutien des Juifs aux élections de l’année précédente (4). Ce partage du butin par les vainqueurs après la bataille, fort bien admis par les Français, devenait scandaleux lorsqu'il s'agissait des Israélites.

Sans doute eût-1l mieux valu pour la morale que de tels faits ne se produisissent pas, mais qui se soucie de la morale dans ces sortes d’affaires ?

Une satisfaction avait été donnée à l'opinion : on avait supprimé l'obligation pour les Juifs d’aller faire leur service militaire en France. Les Algériens s'étaient plaints amèrement de cette faveur dispendieuse, prétendant que les exercices accomplis sous le soleil brûlant d'Afrique ne pouvaient pas être comparés à ceux qu’on faisait sous le doux climat de France. On décida donc en 1886 d’incorporer

(1) Radical Algérien, % avril 1893.

(2) Echo d'Oran, Radical Algérien, Républicain, Indépendant de Constantine. 11 à 9% août 1893.

(3) Echo d'Oran, 22 mai 1887. Une longue lutte s’engagea sur cette affaire, l'opposition cherchant à faire refuser par le gouvernement général l'autorisation nécessaire. Le marché s'élevait à 505.750 fr. Les radicaux et les conservateurs accusaient Kanoui de toucher le prix de son appui électoral. Aujourd’hui s'élève, sur cet emplacement, le boulevard Galliéni, une des plus belles artères d’Oran.

(4) Radical, 7 octobre 1885, 30 octobre 1886.

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les Israélites dans des régiments de zouaves, en dépit des observations du Consistoire Central, qui poursuivait sa politique d’assimilation (1).

Par contre les exemptions de service à l’époque des fêtes israélites continuaient à exciter l’ire des journalistes algériens. Il arrivait er effet, qu'aux manœuvres militaires d'automne, qui concordaient avec les grandes fêtes israélites, les réservistes appartenant à cette religion eussent près d’une semaine de repos sur quatre.

« Oh, ils en ont des fêtes qui leur servent ! ironisait l Echo d'Oran.

« Ainsi rien qu'hier et aujourd’hui ils ont le Rochana ou jour de l'An. On ne peut pas être à la caserne en pareil moment, n'est-ce pas !

« Dans huit jours 1l y aura le Yom Kippour, encore une fête qu’on ne peut laisser passer.

« Dans huit jours encore la fête des roseaux seka.

« Et les bons Juifs profitent ainsi, quand cela leur est agréable, des idées philosophiques et des formules républicaines » (2).

L'auteur de l’article accusait, bien entendu, l’infernal Kanoui d’être cause de ce passe-droit. En fait le Consistoire Central faisait la demande directement au Ministère de la Guerre qui invitait les chefs de corps d’'Armée à accorder les congés habituels. Les présidents des Gonsistoires algériens n'avaient que des démarches insignifiantes à accomplir (3), s'ils les négligeaient, leurs administrés les rappelaient à leurs devoirs. C’est ainsi qu'à Alger les autorités militaires ayant apporté quelque mauvaise volonté à les satisfaire, les réservistes, à trois reprises différentes, envahirent la synagogue le soir de Kol Nidré (veille de Kippour) et interrompirent l'office (4).

Si l’indignation algérienne en de telles circonstances manquait d'élégance et même de bon sens, il arrivait aussi que la solidarité israélite se manifestât fâcheusement ; ce fut le cas pour l'affaire Ben Soussan. Cet Israélite oranais, âgé de 20 ans, avait assassiné en 1889 une jeune servante espagnole, Marie Molina. Dans une ville où la population espagnole était très considérable et gardait un: vigoureux sentiment national, l'émotion fut considérable. Les Espagnols demandèrent vengeance et étendirent généreusement leurs malédictions à tous les coreligionnaires de l'assassin, si bien que ceux-ci répliquèrent en se vantant de faire grâcier Ben Soussan, que la cour d’Assises avait condamné à mort. De fait, à la suite d’une intervention d'’Isaac Péreire, le jeune criminel fut envoyé au bagne, à la grande indignation de la population européenne d'Algérie. Pendant longtemps le

(1) Arrêté ministériel du 31 juillet 1886. F. GREGOIRE, 0p. cil., p. 64. Echo d'Oran, 7 et 22 avril 1886. Cre Cde 9 novembre 1886.

(2) Echo a’Oran, 21 septembre 1887. \

(3) Arch. Cons. Cent., 8 novembre 1887. 23 octobre 1888.

(4) Ibid.

Li AT hat, obtae A

cadavre de la petite bonne espagnole sépara les Espagnols et les Israélites d'Oran, qui avaient empêché la justice de s’accomplir (1).

Les jugements des fraudeurs électoraux, d’une saveur courtelinesque parfois aboutissaient à la condamnation à l'amende et à quelques jours ou quelques mois de prison, suivant l'humeur des juges, de pauvres diables pris en flagrant délit de fraude, alors que les grands chefs, conducteurs du troupeau, n'étaient pas un instant inquiétés (2).

On arrivait à conclure que, tout puissants par leur union, ils formaient une communauté redoutable qui se plaçait au-dessus des lois et que les gouvernements servaient docilement. Ne payant plus l’impôt arabe, ils restaient considérés comme indigènes pour la répartition de l'octroi de mer ; soldats, ils recevaient des congés pour leurs jours fériés, tout en se reposant aux jours de fêtes légales ; citoyens, ils échappaient à la justice. Quelques propos imprudents d'Israélites se faisant gloire de ces privilèges et c'était assez pour que la population coloniale leur vouât une rancune non dépourvue d'envie,

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