__ La lutte légale
Le pouvoir occulte qu’on rendait responsable de tous les avantages dont bénéficiaient les Israélites, c'était le Consistoire. Les Consistoires, par leur prestige sur les masses, leur bienfaisance et leur pouvoir électoral, semblaient aux Algériens d’invincibles obstacles à la désagrégation du bloc israélite, des sociétés civiles pour l'exploitation au profit de l'influence israélite en général des divers mandats électifs (3).
Déjà les Conseils Généraux avaient examiné les réformes qu'il fallait opérer pour réduire l'importance politique de ces associations
d qu'on accusait de former des états juifs dans l'Etat (4).
Il ne s'agissait pas de mesures vexatoires contre les Israélites, mais d’un remède énergique destiné à supprimer la principale cause des abus et à éviter que les troubles d'Alger s'étendissent à tout le pays. Le député de la seconde circonscription d'Oran, Sabatier, déposa à la Chambre une proposition de loi réformant l’organisation consistoriale
en Algérie. Professeur de sociologie à l’école de droit d'Alger, il ne partageait pas l’antijudaïsme de ses amis politiques qu’il condamnait comme contraire à la science et aux principes démocratiques.
Mais il dénonçait et combattait les abus dus à la toute puissance
(1) Echo d'Oran, 3 février 1890, 2 décembre 1889.
(2) PENSA, op. cit., p. 284. Echo d'Oran, 20 janvier 1890, 21 octobre 1893, 20 février 1897.
(3) Proposition de loi Sabatier, député de la % circonscription d'Oran. sur la réforme des Consistoires israélites, 24 et 26 octobre 1886.
(4) Cf. Livre II, Ch. IV.
L'ANTUUDAISME LATENT eue:
consistoriale, et pour sauvegarder la sécurité de la population israélite, il demandait une réforme qui, en même temps, rendrait aux collèges électoraux leur indépendance et leur dignité.
« Par là, disait-l, on supprimera une cause de retard pour les Israélites dont l’abrutissement est maintenu par les usages du Consistoire (taxe sur la viande, sur la sépulture, usage de la « halissa }). Par là on supprimera les causes du scandale de l'absence de tout contrôle par l'Etat sur les agissements du haut clergé israélite en Algérie qui supprime ou crée des établissements de bienfaisance, ouvre des écoles hébraïques, nomme et institue des ministres du culte à côté de ceux nommés par l'Etat, reçoit des donations, achète des immeubles, gère une caisse importante et lève de lourds impôts sans que ni l'autorité municipale, ni l’autorité administrative ou académique puissent non seulement intervenir, mais même être seulement renseignées » (2).
Pour cela il demandait la substitution des Consistoires d’arrondissements aux Consistoires départementaux, l'introduction des rabbins reconnus par l'Etat et du maire et du préfet ou de leurs délégués, la nomination des agents consistoriaux par le grand rabbin et l’autorisation des autorités administratives et du grand rabbin pour valider les délibérations consistoriales (3). k
C'était disloquer la puissance des Consistoires et ruiner l'influence de leurs présidents qui, du chef-lieu, dirigeaient tous les Israélites du département. Le député d'Oran raisonnait comme les fonctionpaires de l’Empire : la nécessité de soustraire la plèbe israélite à la féodalité indigène, pour la confier à la direction des rabbins français lui semblait urgente.
Mais soutenue par ses électeurs, approuvée par l'unanimité de la commission parlementaire, sa proposition se heurta à l'opposition des autorités du Judaïsme.
Le ministre de l'Intérieur ayant soumis la question au Consistoire Central, celui-ci se prononça à l'unanimité contre la proposition Sabatier. Le député avait considéré surtout les répercussions politiques des agissements Israélites qui lui semblaient suffisantes pour causer un remaniement du culte. Le Consistoire Central attachait beaucoup plus d'importance aux intérêts du culte et à l’évolution des Israélites sous sa direction, qu'aux scrutins politiques. Le fait que les Consistoires maintenaient les traditions religieuses, était pour lui méritoire, alors que le député anticlérical le condamnait au nom de la raison. De là son opposition irréductible. Il contestait dans sa réponse le rôle
(1) Ibid.
2) Ibid.
politique des membres des administrations religieuses. S'ils avaient quelque influence, faisait-il remarquer, elle était antérieure à leur entrée au Consistoire, elle avait déterminé celle-ci, elle jouerait donc de toute façon.
« Et quand même, ajoutait-il, il arriverait qu'un Président de Consistoire abusât de sa situation au profit d’une candidature, serait-ce une raison pour bouleverser les Consistoires eux-mêmes ? » (1).
Il montrait que faute de personnel, les Consistoires d’arrondissement étaient impossibles, que les griefs formulés contre la taxe sur la viande, contre les midrashim et l’absence de contrôle administratif reposaient sur des bases erronées (2). Enfin, la politique assimilatrice de la France depuis 1845, ne pouvait pas être interrompue pour des querelles de boutiques. Dissocier l’organisation algérienne de l’orgaisation française c'était prendre le contre-pied du décret Crémieux. Comment la République se serait-ellé montrée moins libérale que l’Empire ou la Monarchie de Juillet ?
L’éternelle opposition des principes français et des faits algériens se retrouvait, (3) mais ce qui semblait grave aux Algériens prenait des porportions ridicules à Paris. Le gouverneur général appuyant un an plus tard contre l’avis du Conseil supérieur de l’Algérie, les Consistoires favorables aux candidats qu'il soutenait, la proposition fut enterrée selon toutes les règles de l’art parlementaire (4).
Pendant quelques années la question fut mise en sommeil, mais en 1892 les assemblées algériennes reprirent la proposition de Sabatier qui s’était retiré de la vie politique. On insistait surtout cette fois sur l'inégalité qui faisait interdire aux prêtres et aux pasteurs toute intrusion dans la vie politique, tandis que les membres des Consistoires, qu’on assimilait à des fonctionnaires religieux, jouaient aux votes un rôle décisif. On demandait la réduction des droits des Consistoires à ceux de Conseils de fabrique, ce qui leur faisait perdre leurs attributions charitables et par là leur influence sur la plèbe.
Le Conseil Municipal d'Oran, le Conseil Général d'Alger, le Conseil Supérieur, l’année suivante s’accordaient pour demander la suppression des Consistoires élus (5). L'administration, pour leur donner
(1) Arch, Cons. Cent. Rapport Lehmann, Lévy, Calmann-Lévy, séarice du 1er mars 1887.
(2) Depuis l'ordonnance de 1845 les décisions des consistoires et leur budget étaient soumis à l'autorité administrative. Les règlements de l’Académie d'Alger étaient suivis par les écoles hébraïques (Cf. Livre IT, Ch. I), la taxe sur la viande servait à couvrir les dépenses charitables. Zbid. à
(3) ATch. Cons. Cent. 1er mars 1887.
(4) Arch. Cons. Cent. 17 janvier 1888.
(5) Echo d'Oran, 22 mai 189. Petit Colon, 2% octobre 1892. Conseil supérieur, 1er avril 1891, 4 août 1895. Un décret du Conseil d'Etat du 31 mars 1893 sur l’organisation financière des consistoires, rendu applicable à l'Algérie par aäécret du 31 octobre 1895, permettait aux consistoires la taxe sur Ja viande Kascher, le produit de la location ou de la concession des places au cimetière dont les assemblées algériennes avaient demandé au contraire la suppression.
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quelque apparence de satisfaction, soumit la comptabilité des Consistoires au contrôle de la Cour des Comptes à partir de l’année 1893, mais ce fut seulement en 1896, sur les vives instances du député d'Oran, Saint-Germain que cette mesure, dont les Consistoires algériens se méfiaient, fut appliquée (1).
C'était peu. Si peu que les Algériens désespérèrent de la légalité. Dans cette lutte d'influences, la représentation parlementaire algérienne, sans cohésion, et dont la majorité était même favorable aux Consistoires, défendait mollement les revendications des assemblées, le gouvernement général étouffait les vœux de celle-ci. En face de l’activité et de la puissance des autorités du Judaïsme français, la faiblesse de l’opinion algérienne semblait si grande que les extrémistes antijuifs paraissaient avoir raison lorsqu'ils parlaient de la toute puissance d'Israël au sein du gouvernement.