IV. Les Campagnes antijuives
La « France Juive » avait provoqué, en effet, un mouvement d'idées en Algérie même. Un certain nombre d’obscurs publicisies essayèrent de faire pour l'Algérie ce qui Drumont avait fait en France et ils entreprirent de dénoncer les maux et les périls que les Juifs faisaient courir à la colonie. En 1887, Georges Meynié publiait : « L'Algérie Juive » qu'il dédiait au maître de l’antisémitisme.
Il y appliquait les idées de celui-ci, mais sans examen el sans nuance, et comme la vigueur et lé souffle du polémiste lui faisaient défaut, son ouvrage ne pouvait avoir aucun retentissement. Meynié affirmait avec une grande conviction que les Juifs formant la majorité du corps électoral dominaient l'Algérie et qu’ils appliquaient un plan tendant à chasser les Arabes du pays. De cette façon, ils appauvrissaient la France en la privant de ses soldats indigènes et ils faisaient le jeu de l’Allemagne dont ils étaient les alliés. La seule parade À cette manœuvre consistait à octroyer la naturalisation aux indigènes et à expulser les Juifs de France.
Ces craintes et ces remèdes chimériques, accompagnés des iraditionnels griefs d'usure, de lâcheté, d'hypocrisie, émurent peu l’opinion algérienne. Le livre passa à peu près inaperçu. D'ailleurs on lisait peu en Algérie, le journal était un bien meilleur moyen de diffusion. « L'Antijuif » de l'ingénieur de Redon, « Le Radical » de Fernand Grégoire menaient une campagne bien plus efficace contre les Israélites (2).
(1) Arch. Cons. Cent., 3 mai 1892.
(2) A. CASTÉRAN, L'Algérie française de 1884 à no0S jours, p. 49. I] ne reste plus d’exemplaire de « l’Antijuif », mais on connaît les idées et la violence de Redon par ses discours au Conseil Général d’Alger, ses professions de foi et des articles qu'il écrivait dans le Radical.
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Type curieux que ce Fernand Grégoire. Ouvrier typographe socialiste qui était devenu journaliste, il avait quitté la France après s'être compromis en favorisant la fuite de l'assassin d'un général russe, Padelwski. Révolutionnaire ardent, il croyait bon de montrer son dédain des coutumes bourgeoises en prenant l'apparence d’un poète romantique. Avec ses longs cheveux noirs tombant sur ses épaules, son teint blême de phtisique et sa lavallière de congressiste socialiste, il représentait le type de l’intellectuel, tel qu’un lecteur moyen des « Mystères de Paris » pouvait l’imaginer. On n'est pas sûr que son esprit n'ait pas été aussi étrange que son aspect extérieur. Socialiste de tendance anarchiste, il défendait les idées d'égalité et de justice avec autant de foi qu’il tonnait contre les Juifs algériens qu'il condamnait en bloc sans rémission ; il se disait antimilitariste, mais attaquait le « traître Dreyfus » avec rage. Ce bohème à l'allure de mousquetaire, toujours prêt à défier ses contradicteurs, les armes à la main, détestait surtout l’atavisme commercial des Israélites algériens qu'il jugeait « hypocrites, rapaces, voleurs, plais devant les forts, insolents devant les faibles, incapables d'une bonne action si derrière cette bonne action ne se trouve pas une pièce de cent sous » (1).
Par sa violence il plaisait aux radicaux-extrémistes et aux socialistes, ouvriers ou petits empiovés possédant comme lui qüelques teintes de culture et qu’un même fanatisme animait. Lorsqu'en 1892 il fonda la Ligue Radicale socialiste antijuive, il réunit un petit groupe de gens convaincus, prêts à tout, qui devait former le noyau du parti antijuif si puissant quelques années après (2).
Au contraire de Grégoire, Gourgeot, ancien interprête de l’armée, se situait à la droite de la carte politique. Connaissant remarquablement les mœurs des indigènes, montrant pour ceux-ci une certaine estime, il reprochait également aux Juifs indigènes leur enrichissement par l'usure. Ses études, plus modérées que les articles de Grégoire dans la forme, préconisaient des mesures plus radicales encore : l’expulsion des Juifs étrangers et des faillis juifs ; l'arrêt immédiat de leur naturalisation, la suppression des Consistoires, l’abrogation du décret Crémieux, la limitation des carrières dans laquelle les juifs pourraient entrer, l’interdicüion de toutes les fonctions électives. Cela ne suffisant pas il préconisait leur expulsion méthodique de France et d'Algérie, à l’exemple de la Russie. Il est vrai qu'il demandait ses mesures au nom de l’humanité « pour prévenir d’affreuses crises ». « Qu'on y porte attention, disait-il, les solutions extrêmes répugnent
(1) F. GRÉGOIRE, op. cit. Préface. — CAT, L'idée française en Algérie, p. 180 et 181. SA EN de la Ligue le 10 juillet, le 13 novembre 1894 Rapports du commissaire spécial...
L'ANTIJUDAISME LATENT AO
aux Français, mais il arrive un moment psychologique où, à bout de patience, ils deviennent terribles dans leurs vengeances (1).
On reconnaît la pensée de Drumont dont l'influence se retrouve dans les écrits de Meynié et même de Fernand Grégoire lorsqu'ils exprimaient la conviction que les exactions juives soulèveraient le peuple et qu’on verrait un jour prochain « une révolution laissant bien loin derrière elle la manifestation plus bruyante que dangereuse des Algériens » (2). La parole du théoricien de l'antisémitisme français trouvait, en effet, en Algérie un écho de plus en plus favorable. En 1889, à l’occasion des élections législatives, il avait fait afficher un manifeste qui avait causé une profonde impression dans les milieux européens et indigènes (3). À partir de 1892, « la Libre Parole » diffusa largement sa théorie. « A peine le paquebot porteur de la manne tutélaire est-il ancré que l’on peut voir la foule des promeneurs tenir en main le précieux journal », notait Gourgeot (4). Le Radical Algérien oubliant les divergences politiques qui le séparaient de Drumont ouvrait une souscription pour l’aider dans sa campagne antijuive (5).
La lecture des discours que prononçaient les orateurs de la Ligue radicale socialiste antijuive est typique à cet égard.
L'envahissement de la France par les Juifs, les diatribes contre les grands banquiers, la presse serve et la décomposition de l’Etat et de l'esprit public leurs fournissaient leurs thèmes habituels. De temps à autre, on rencontre une allusion à l’usure ou un développement rapide sur l'entrée des Israélites dans l'administration algérienne, mais la plupart de ces conférences n'étaient que la transposition des idées de la « France Juive » ou des articles de la « Libre Parole » (6).
On put croire un moment que l’Algérie avait trouvé un chef. Après sa lutte avec Clémenceau, le marquis de Morës, ruiné, s'était établi en Algérie pour préparer la grande expédition africaine où il devait trouver la mort. De 1894 à 1896 il participa à plusieurs meetings antijuifs. Des milliers de personnes acclamaient ce colosse dont les journaux ieur avaient conté la vie aventureuse, ce grand noble qui parlait de socialisme, ce soldat qui maudissait l’or. Sur sa proposition, deux mille Constantinois demandaient l’abrogation du décret Crémieux et l’expropriation des Israélites. Mais son action n’était qu'intermittente. Kêvant de supplanter l’Angleterre en Afrique en réalisant l'alliance de la France et de l’Islam, il alla se faire tuer dans le désert par des chameliers. Son souvenir demeura vivace dans les milieux antijuifs
(1) F. GOURGEOT,, La domination juive en Algérie, p. 166 à 170.
(2) Radical Algérien, cité par MEYNIE, Les Juifs en Algérie, p. 114.
(3) £cho d'Oran, 23 octobre 1889.
(4) F. GOURGEOT, 0p. cîit., p. 17. Les témoignages oraux qu'on à recueillis à Alger nous ont confirmé ces faits.
(5) Radical Algérien, 11 juin 1892.
(6) Rapport du commissaire spécial sur la réunion du 4 novembre 1894.
algériens qui ne devaient plus trouver un dirigeant de sa trempe, mais, faute de temps, son action n'avait pas eu un caractère décisif (1).
Entre ces éléments si divers, peu de liens. La Ligue antijuive d'Alger comptaient, en 1894, 300 membres. Un homme de droite comme Martin Saint Léon rencontrait le radical Mazon, le socialiste Grégoire et l’anarchiste Pellegrin, mais ce petit groupe militant ne jouissait d'aucun crédit sur la population, celle-ci souvent hostile au décret Crémieux, volontiers frondeuse envers une administration qu’on accusait tantôt d’être vendue aux Juifs et tantôt de commettre des malversations énormes au détriment de la colonisation, ne se laissait pas embrigader dans les cadres des partis politiques. La mort de Grégoire qui suivit arrêta la propagande de la Ligue, qui n'avait d’ailleurs jamais dépassé quelques bourgs des environs d'Alger (2).
L’effort du groupement des antijuifs avait échoué lamentablement, faute d'hommes de valeur pour le diriger, mais en revanche l’idée antijuive gagnait chaque jour du terrain, la population algérienne montrant vis-à-vis des Israélites une hostilité de plus en plus marquée.