V. — Les Juifs à l’index
Citant un article du « Gil Blas » sur l’abjuration de la Comtesse de Sartigues, née Goldsmitt, et la fusion des Israélites et des Français, l'Echo d'Oran écrivait :
« Quand verrons-nous chez les Israélites d'Algérie le même libéralisme ? Quand pourrons-nous mentionner chez nous cette fusion des races tant vantée par notre confrère » (3).
Souhait inexaucé. Les Israélites, les Européens et les Arabes ne se mêlaient pas. C’étaient trois groupes distincts, animés d’un particularisme intense, pénétrés de leur supériorité sur les autres groupes sociaux de la population. Les Israélites étroitement unis, pratiquant fréquemment des mariages, ne songeaient pas plus à se mêler aux étrangers que ceux-ci n'auraient consenti à s’abaisser jusqu'à eux. Il y avait en effet quelque chose de comique dans les reproches que les Algériens adressaient aux Israélites à cause de leur aversion pour les « Goym ». Eux-mêmes partageaient ces sentiments. La seule différence était qu’ils expliquaient leur supériorité par le sang et la civilisation au lieu d’invoquer l'alliance de Dieu et d'Abraham. Pour le reste, ils montraient une semblable intransigeance.
(1) Presse algérienne, 25 et 28 février 1894. J. DELAHAYE, op. cit., p. 74. \?) Hussein Dey, Maison carrée, Rouiba, Reghaïa, l’Alma. /bid. (3) Echo d'Oran, 1er avril 1886.
L'ANTIJUDAISME LATENT 239
Les mariages entre Israélites et Européens étaient donc une exception, De 1884 à 1896 on relève à peine 63 unions de Juifs et de Chrétiennes et 61 de Juives et de chrétiens (1).
L'élite Israélite tentait bien de rompre l'isolement dans lequel elle était tenue, soutenant que la loi de Moïse encourageait les mariages mixtes et citant l'exemple du Président du Consistoire Israélite d’Alger, Honel, dont le fils avait épousé une catohlique, sans célébrer d'union religieuse (2).
Mais s'ils avaient fait litière de leur particularisme, comment auraient-ils pu fléchir le dédain des Algériens ? (3) Même lorsque ceux-ci n’appartenaient pas à des partis faisant profession d’antijudaïsme, ils se montraient hautains envers le Juif. Plaisanter les défauts ou les ridicules de l'Israélite était devenu courant.
Il existe tout un folk-lore antijuif, dont certains vieillards conservent encore le souvenir. On chantait sur l’air de « Marlborough » l'histoire de « Jacob i s’en va à la guerre » ou la chanson du « fils d'hbon famille marchand du fil i des aiguilles ». Sous le pseudonyme de « M'sio Kfouss » on publiait des recueils d’histoires juives, écrits en sabir, afin de multiplier les calembours truculents et les à peu près d’un goût douteux (4).
Il existait même des pièces de théâtre humoristiques, représentées par des sociétés d'amateurs algérois et destinées à ridiculiser abondamment les Israélites (5).
Peu à peu on en vint à les considérer comme des intouchables, dont le contact eût souillé l’Européen. Les sociétés refusèrent de les accepter comme membres ou les exclurent de leur sein. La Société de tir d'Alger, la musique municipale de Tlemcen, la plupart des sociétés de gymnastique d'Algérie leur fermèrent leur porte. Mieux, les
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(2) Commission d'enquête parlementaire. Déposition Darmon et Honel, séance du 5 juin 1900.
(3) Ces sentiments existent encore d’une façon très vive. On nous à conté que dans une ville du département d'Oran en 193%, un médecin israélite épousa une jeune fille de la haute bourgoisie locale. I1 subit de très véhémentes remontrances de sa famille tandis que sa femme était mise à l'index par toutes ses amies.
(4) Echo d'Oran, 16 avril 1896, 16 mai 1897.
(5) En 1878 « un douel à Alger » en 1882 « Mariage Sachir ». Il ne reste plus trace de ces pièces.
Libres Penseurs d'Alger et d'Oran décidèrent dès 1884 de rayer les très rares Israélites appartenant à leur groupement et de refuser toute demande d'admission venant d'un des leurs (1). Les étudiants des écoles supérieures d'Alger, malgré les remontrances de deux de leurs professeurs, chassaient également leurs condisciples israélites (2).
Les jeunes gens, surtout, se montraient d'une intransigeance incroyable. Le commandant du bataillon scolaire d'Oran ayant désigné un jour un jeune Israélite comme porte-drapeau, tous les Français démissionnèrent pour protester contre cet outrage (3). La bonne parole de Drumont pouvait convaincre facilement d'aussi chatouilleux patriotes.
Devant cette volonté de les écarter que témoignaient tous les Algériens, les Israélites réagissaient diversement.
Ceux qui avaient connu la tyrannie arabe étaient disparus, les contemporains de Crémieux devenaient rares. Les fils des naturalisés de 1870, qui avaient fait leur service militaire et avaient fréquenté l’école française, formaient la majorité de la population. Ils en rapportaient un sentiment de dignité extrêmement vif qui les rendait parfois exagérément ombrageux (4).
Les attaques dont ils étaient victimes les indignaient profondément, alors que les « vieux turbans » semblaient prêts à se soumettrr à leurs ennemis. A la suite d’une manifestation antijuive, un de ceuxci, un notable de Médéa, encore vêtu à la mode des indigènes, Caroby, déclarait à la commission d'enquête sénatoriale :
« Je ne suis descendu dans la rue parce que j'avais peur de m'y trouver ».
« Si nous n'avons pas de sécurité, nous aimons mieux qu’on nous enlève notre naturalisation ; nous serons alors plus tranquilles dans nos familles et dans notre communauté, que nous aimons avant toute chose... » (5).
Mais, leurs cadets supportaient avec impatience ces outrages et ils rendaient volontiers injure pour injure ; seulement les imprécations qu'ils lançaient selon la coutume orientale, contre la race (6), la famille, et jusqu’à la postérité de leurs antagonistes semblaient aux Français d’horribles blasphêmes. Certains d’entre eux faisaient
(1) AUMERAT, 0p. cit, p. 148.
(2) COURGEOT, op. cit., p. 158.
(3) MEYNIÉ, 09. cit., p. 314.
(4) WAHL, « L'Algérie », p. 217, édition de 1889. En 1888, par exemple, deux jeunes filles israélites d'Oran, ayant suivi deux Musulmans, certains Israélites invectivaient ou attaquaient les indigènes passant dans leur quartier, Zcho d'Oran, 14 oct. De même ils attaquaient les vendeurs de feuilles antijuives et tentaient de leur arracher leurs journaux. Echo d'Oran, 17-91895.
(5) H. PENSA, op. cil., p. 22.
(6) On a entendu à Oran des Israélites traiter publiquement de « sale Juif » un coreligionnaire avec lequel ils se disputaient. Ce sont des écarts de langage sans importance.