II. — Les antijuifs maîtres de Constantine
C'est à Constantine que les radicaux arrivèrent d'abord à supplanter leurs adversaires. Depuis plusieurs années, les deux çofs se dis. pulaient le pouvoir avec une âpreté inouie. Le Gouverneur Général Cambon prétendait qu'il n'y avait ras de département aussi divisé dans toute la France (3) et il n'exagérait pas.
Le clan opportuniste avait pour chefs le député Thomson et le président du Conseil Général, Jérôme Perlagna, maire de Bône. Les ra- ‘dicaux suivaient Forcioli, un républicain de l'Empire, le colonel Corps et un jeune avocut, rédacteur en chef du journal du parti : « Le Républicain », Emile Morinaud. En 1889, un compromis avait laissé un siège de député à chacun des deux partis, mais le réril Dou-
‘: () Pét'tion des Israélites de Constantine. L'Cho d'Oran, 11-15 mars 1596. + 1R):Echo d'Oran, 29 avril 1806.
(3) Séance du Sénat du 9 juillet 1895. J. O., 10 juillet.
langiste passé, on avait repris la lutte et, depuis l'élection de 1893, les radicaux manifestaient bruyamment contre le député de Constanline qu'ils accusaient de parjure.
La découverte d'opérations troubles qui avaient permis aux frères Bertagna d'obtenir des concessions de phosphates de chaux qu'ils avaient revendues avec de considérables profits à une compagnie anglaise, fournit aux radicaux une plateforme électorale magnifique (1). Cette entente des services de la préfecture et de hauts politiciens opportunistes était à leur sens la justification des critiques qu'ils formulaient depuis quinze ans contre les modérés. « L'affaire des phosphates » dénoncée rar la « Libre Parole » qui prêtait beaucoup d'altention à [a lutte des partis en Algérie, œu'’elle avivait souvent, fut le point de départ d'une agitation intense et de sanctions administratives retentissantes. Le Gouverneur Général essaya d'épurer l'Algérie et suspendit ou révoqua plusieurs maires qui, pour être moins coupables qu'un Saror, auquel on reprochait 235 cas de corruption, avaient commis des infractions nlus ou moins graves. L'ouverture d’une instruction contre le tout puissant Bertagna, sa suspension, au mois de décembre 1895, devaient soulever une émotion dans toute la province. Sans doute pouvait-on se dire que cette chasse aux scandales opportunistes coïncidait de façon curieuse avec la venue au pouvoir du ministère radical de Léon Bourgeois, mais auprès des colons et des travailleurs qui se désintéressaient généralement de ces questions, les sanctions contre les chefs oprortunistes gardaient la valeur d'actes judiciaires. Un rarti dirigé par de tels hommes ne pouvait qu'être condamné. Pendant nlusieurs années, le « çof » modéré subit une éclipse que la force de cette attaque explique amplement (2).
Mais, en même temps, les antijuifs pouvaient faire le procès du monde juif dont la corruption éclatait enfin. Pendant des années, ils
(1 Un indigène, S'di Khellil, demandait, le 10 nov. 189. l'autorisation de rechercher des phosphates dans les térains COMmMUuNAaux du Djebel Kouif. Le 12 novemire, } agent de la Ce CrookSton faisait savoir par télégramme à l'administrat'on qu'il lui avait envo:é par la poste, 'le 7 nov. une demande de permis de recherches pour les mêmes terrains. Celle-ci n'arriva que le 15, Une enquête pour étahlir la priorité entre les deux demandes se pronongr pour Sidi Knelil, Mais celui-ci ava t cédé ses droits à Dominique lertaona, conseiller général. dont le frère Jérôme. maire de Bône, avait passé avec une sociéte anelaise, la Cie Jacobsen et fils, un traité lui transférant les droits acquis par son frère et garantissant l'acquiescement de l'adm'nistration, Ce qui arr'va. Dom. Bertagna achetait le phosphate 0 fr. 20 par tonne et le revendait de 3 frs à 1 fr. l'unité. En octobre 1893, l'administration acceptait la substitution de la compagnie anglaise à D. Bertagna,.
Pour ne pas être en reste, une demande de concession formulée par un certain Parhoutie, mais entièrement rédigée de Ja ain d'un commis principal à la préfecture, Bet. était satistaite par l'octror des gisements d'Aïn Kissa et Barboutie ne tarda pas à fonder une $s 1e été où entrait le colonel Corps. le chef antijuif.
La politique ne manqua pas d'exploiter ces opé'ations financières d'hommes publics et de part et d'autre, on S'accusa de fraudes et de malversations. CAMBON, op. cil., p. 475% à 150.
(2) Libre l'arolc, Journaux algériens, déc. 1895. l'elit Journal, 21 déc. 1893.
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avaient dénoncé ce qu'ils nommaient « le système judéo-opportuniste », l'alliance des hommes politiques du parti modéré et des électeurs consistoriaux. Admirable occasion de reprendre les thèmes de Drumont, les accusations contre ces parasites corrupteurs et leurs hommes-liges (1). Bien que n'étant en rien resronsables de ces scandales, les Israélites furent rendus solidaires de leurs élus.
C'est pourquoi la propagande du parti radical s'exerça surtout à leur dépens. Faisant passer au second plan les questions politiques, il revendiquait la direction du pays par les Français, sans distinction d'opinion. Leurs divisions doctrinales les ayant empêchés de s'unir, c'était la minorité israélite qui avait fait la loi. Pour mettre fin à cette - domination, il demandait l’abrogation du décret Crémieux, sans envisager un instant si cette solution radicale était possible (2).
C'était à Constantine, la grande ville du département, où une forte minorité d'Israélites encore arriérés, une population cosmopolite ayant le goût des manifestations tanageuses et des indigènes éprouvant à l'égard des Israélites une aversion plus forte encore que dans le reste de l'Algérie, constituaient autant d'éléments propices à l’agitation dans le rue, que « ie parti français » pril ses premiers avantages.
Un jeune Israélite ayant frappé de deux coups de couteau un jeune Européen, la ligue antijuive profita de l'émotion populaire pour exciter les colères. Le député Thomson effectuant alors une tournée de propagande dans le département, il s'agissait de l’accueillir par des manifestations hostiles. Quelques bagarres entre les Français et ses fidèles Israélites devaient créer cette atmosphère. De fait, des incidents sérieux marquèrent le séjour de Thomson dans la ville. Pour maintenir l'ordre, on dut faire appel à la troupe ; celle-ci chargea les manifestants, sans que rien de bien grave s'ensuivit, mais l'inmpopularité du clan opportuniste grandit (3).
L'’agitation s'amplifiant, le conseil municipal favorable à Thomson démissionna aux approches des élections. Le préfet n'était plus un « bertagniste », mais un radical, Humbert, qui soutint sans discrétion ces amis. Ceux-ci avaient montré dans leur propos et leurs écrits beaucoup de violence. Aussi, terrorisés, beaucoun d'Israélites s'abs-
(1) Plaido'rie de Me de Saint Auban dans le procès Boet. Jean Drault, Libre Parole, 40 décemb'e 1895.
2) Vou Morinaud au Conse‘ 1 Général de Constantine, 18 avril 1896.
(3) Des deux côtés, on mentit avec une tranquille ardace en décrivant ces événements. Le correspondant du « Temps » qui était le rédacteur en chef du journal modéré L'indépendant télécraphiait que les manifestations contre Thomson étaient faites par une « centaine d'individus arabes ou gam ns recrutés À raison d’un franc par tête ». La « Libre Parole » parlait de plusieurs milliers de Français. La présence du maire et du général sur les lieux, les charges après sommations prouvent que le mouvement fut très sé ieux sans avoir le caractère d’unanimité que lui prétaient les antijuifs. Terntps, Libre Parole, journaux alvériens, particulièrement l'Indépendant et le Républicain de Constantine, 18-20 avril 1895.
tinrent de voter. Quelques horions distribués de ci de là provoquèrent quelques blessures (1). Mais l'atmosphère fiévreuse inspirait beaucoup de craintes. Des bruits colportés mystérieusement apprenaient
que des Arabes avaient été massacrés par des Israélites, ce qui pou-
vait provoquer des représailles de ïa part des indigènes ; on parlait de. corruption, de surveillance nécessaire. Un Israélite, accusé d'influen-
cer ses coreligionnaires, fut malmené par ses adversaires (2). Cette surexcitation des esprits permettait aux opportunistes qui pré-
voyaient une défaite de crier au meurtre. Le matin de l'élection,
« l'Indévendant » écrivait en anticipant hardiment :
« Vous verrez ce qu'on dira à Paris quand on apprendra que le sang a coulé ». Le lendemain, un notable du çof vaincu télégraphiaik au Gouvernement que les troubles avaient eu lieu, qu'il y avait des. morts ; puis, devant l'évidence, il rectifiait dans un nouveau télégramme : « Je me suis trompé, je n’ai pas voulu dire morts, j'ai voulu dire mourants » (3).
Dans ces conditions, le parti antijuif remporta une victoire écrasante : son chef de file, Morinaud, obtenait 1.889 suffrages et le moins favorisé de sa liste 1.529, alors que le maire sortant, Casanova, n'avait que 945 voix. Un vétéran de la politique, un républicain d'avant 1870, Mercier, était élu maire ; dès son arrivée à l'Hôtel de Ville, il prononçait un discours antijuif et entreprenait de chasser les Israélites de tous les emplois qu'ils tenaient de l’administration opportuniste (4). Les lecteurs de « La Libre Parole », les conservateurs avaient préféré donner leur appui aux radicaux qui, en prenant la devise de Drumont, « la France aux Français » se montraient plus proches d'eux que les républicains modérés. L’antijudaisme avait uni ces éléments disparates. Ceux-ci faisaient un effort commun pour se débarraser de la domination juive, mais pour maintenir la coalition, il fallait passer aux actes. Aussi, dès la seconde réunicn du Conseil Municipal, Morinaud faisait émettre un vœu unanime tendant à l’'abrogation du décret Crémieux, tandis qu'en un geste symbolique, on décidait de remplacer le nom de la rue Crémieux par celui de rue du 3-Mai, en commémoration de la délivrance de Conslantine (5).
Les emplovés juifs furent révoqués ou contraints de donner leur démission (6). Du chef de l'Etat civil de la ville à des concierges
(1) Préfet à Gouverneur Général et ministre Intérieur, 5 mai 1596. I1 y eut 14 blessés légers pendant toute la période électorale
(2) ! épull can, Ind°pendant de Constantine, A'hbar 4'Alrer, Echo d'Oran. 6-7 mai 1896.
(2) CAMBCN. Discours du 10 novembre 9% à la Ch. des Dép., op. cit, p. 250 et seq.
(4) Républicain, Indépendant, 7 à 12 mai 1896.
(5) {Uid., 19 mai 1396. :
(6) Sfar, porteur de contra'ntes ; Ada, employé à la mairie furent révoqués : l'udas fbouca,a, chef de l'Etat civil démissionnait ; Elie Bacr', employé des Domaines depuis 42 ans faisait de même. Sa femme, institutrice, dut demarder son chansement : 3 concierges d'écoles furent renvoyées parce que Juives. Mémoire du Consistoire du 31 mai 1897.
d'école, nul Israélite ne dut émarger au budget municipal. Les indigents israélites étant secourus par leur consistoire, la ville les exclut de ses secours, les malades ne furent plus admis à l'hôpital, les jeunes Israélites, élèves des écoles primaires, furent exclus du bénéfice des fournitures classiques ; mieux, on envisagea leur renvoi. Un conseiller, Grasset, protestait contre l'invasion des écoles nouvellement construites, et son collègue Dumonteil demandait comment il pouvait y avoir des places pour les enfants juifs, lors:u’il n’y en avait pas pour les enfants irançais. À quoi le maire, anticlérical de principe, répondait qu'il allait demander le retour des écoles confessionnelles, car les jeunes Israélites apportaient « toutes sortes de maladies contagieuses » et constituaient un danger rour leurs camarades. On envisageait de ne conserver que les fils des électeurs israélites, les autres 1raient où 1ls voudraient en attendant la construction d'écoles spéciales pour eux (1).
Cette persécution ne déplaisait pas à la ponulation coloniale, Elle lu; semblait de tonne guerre. Impressionnés par le succès du cheflieu du département, plusieurs villages s'étaient ralliés au « parti français ». La rivalité exaspérée des clans provoquait chaque semaine des quere:les parfois sanzlantes entre politiciens et journalistes ; on s'injuriait, on se traïnait devant les tribunaux ou sur le terrain, on tirait beaucoup de coups de revolver-qui n'atteignaient jamais leur but. Le préfet lui-même se battait en duel avec le Président de la Chambre de Commerce, ce qui démontrait une singulière conception de son rôle d'arbitre des partis (2). Grâce à ce mouvement qu'il soutenait, le parti radical enlevait quelques mois plus tard le siège de sénateur. Le docteur Treille, colistier de Thomson et élu avec lui, grâce à l’apnoint des Israélites en 1885, se présentait comme candidat radical antijuif contre un radical dissident, le maire de Sétif, Saint-Germain, qui, mécontent de n'avoir pas été désigné par ses amis, s'était subitement converti au principe de tolérance (3). Patroné par Morinaud et Mercier, Treille fut élu par 105 voix contre 86 à Saint Germain.
Le département passait ainsi tout entier aux mains du cçof antijuif. En quelques mois, le parti qui régnait depuis près de vingt
(1) Aépublican de Constantine, 21 octobre 1876. Mémotre du 31 mai 1897.
(2) Fn juillet, les frères Ga'‘lard déchargent neuf coups de revolver sur un adversaire. Lo préfet Humbhert rencontre en duel le Président de Ja Chambre de Commerce, Buckers ; un ouvrier ‘rappe le rédacteur en chef de l'/ndépendant, Prax ; quel;ues semaines après, celu'-ci se déclare prêt a se faire just ce lui-même à coups de revolver : deux jours après, hagarre à Pô7e : puis duel entre Peuscher (modéré) et Hilts (radical). Cn woit quelle violence animait les rivaux
(3) Rien ne peut mieux que cet exemple montrer ce qu'éta't la politique algér'enne à æette époque : une lutte de clans et un choc d’ambitieux. D'idées, de fidélité à un progranume ou à une doctrine : point.
ans était balayé par la vague antijuive. Le préfet Humbert pouvait bien être déplacé par le ministère Méline. Il était accompagné à son départ par tous les partisans de la municipalité, les conscrits, ls dé'ézués des Lozes Maçonniques, les syndicats ouvriers et les cor,0rations indigènes. C'était, en très réduit, une sorte de départ de Boulanger pour Clermont-Ferrand, un hommage de la population à la dernière victime de ce bloc judéo-opportuniste qu'il avait conlribué à réduire dans son département sans que le sang fût versé. "