‹ Les Israélites Algériens De 1830 à 1902Chapitre 50 sur 102 · IV. — Oran aux antijuifs · texte numérisé non relu

IV. — Oran aux antijuifs

L'arrivée tumultueuse des antijuifs à la mairie de Constantinz produisit une impression considérable en Algérie. La grande ville de l’est algérien fut le centre d’ébranlement d'où partit l'agitation qui, pendant quelques années, allait bouleverser l'Algérie. Moins d'un an après le succès de Constantine, Oran se donnait une municipalité de même nuance.

Une tradition antijuive y existait avec l’antique « anti-Kanouisme », mais si l'influence du Président du Consistoire avait pu être, en certaines occasions, annihilée, les partis avaient abandonné les revendications antijuives de Cely. On se contentait de regretter les manœuvres consistoriales ou de blâmer les agissements de certains commerçants israélites ; on qualifiait de temps à autre le décret Crémieux de regretlahle, mais on n'allait pas plus loin, jugeant son abrogation impossible. En 1894, sous l'influence de la Libre-Parole, certains catholiques avaient invité les radicaux modérés à former avec eux une ligne antijuive sur le modèle de celle d'Alger (1). Mais ils étaient suspects aux yeux des républicains, très attachés aux idées anlicléricales, qui à l'unanimité s'étaient prononcés contre l'esprit nouveau (2), aussi leur demande fut-elle repoussée.

L'émotion soulevée par l'affaire Dreyfus et l’exemnle constantinois devaient deux ans plus tard moditier la situation. Morinaud étant. venu plaider un procès, les radicaux oranais offrirent un punch en son honneur. Giraud, leur chef, approuvé par lui, nréconisa l'union des Français, et se défendit de vouloir ouvrir une guerre de races et de religions. Mais ces conceptions modérées furent, sous l’impulsion du fondateur de la Ligue de Constantine, Wéber, trouvés insuffisantes et un groupement d'irréconciliables s'organisa sur le modèle des autres ligues antijuives algériennes (3).

\ (1) Correspondance Bariat-Hirpolyte Giraud dans l'£cho d'Oran, 1er-24 mars, 24 avril

(:) Vœu du Conseil Général d'Oran contre « l'équivoque existant depuis les dernières. déclarations min stérielles », 6 avril 1894.

(3) Echo d'üTran, 30 avril, 12 juin 1896.

Le maire Mathieu étant mort, les çofs avaient été désorganisés ; son successeur, Coutures, était bien pâle pour qu'on se battit avec beaucoup d’acharnement pour lui ; faute de prestige, il avait dû s'appuyer sur Kanoui qui, au premier tour de scrutin, l'avait fait élire avec queiques-uns de ses partisans, mais avait voulu, au second tour, imposer plusieurs Israélites. Radicaux extrémistes et modérés s'élant unis sur un « programme français » pour lui faire échec, les « Kanouistes » et les « antijuifs » se trouvaient appelés à collaborer (1). L'union de ces éléments hétéroclites ne put pas se réaliser. Si Coutures demeurait maire, ses adversaires avaient la majorité de l’Assemblée et ils s'efforcèrent d’imiter leurs amis de Constantine. Ces derniers avaient banni des plaques indicatrices le nom de Crémieux, on changea celui de la rue Moïse ; ils avaient demandé l'abrogation du décret Crémieux, on la réclama (2). En outre, on introduisait certaines variantes locales, telles que la suppression du cimelière israélite sous prétexte qu'il.était trop près de la ville, et la réponse défavorable à une demande d'emprunt du Consistoire de la ville pour achever la construction de la synagogue (3).

Tant qu'on ne persécutait que les morts ou les nierres, les modérés pouvaient se rallier aux vœux de leurs collègues, mais ceux-ci voulant s'attaquer aux personnes, en refusant les bourses de scolarité aux enfants israélistes et en excluant de la police les agents de religion juive, un conflit éclata. Le maire proposait de révoquer trois policiers sur neuf, tandis que les chefs antijuifs réclamaient une élimination totale. Ne s’entendant point, on s’injuria, et tout le monde déinissionna après une séance orageuse (4).

Les miiieux officiels avaient peu pris au sérieux jusqu'alors les radicaux antijuifs oranais, croyant que leurs exagérations lasseraicnt vite la population, C'était compter sans l'excitation des périodes électorales! Contre le maire kanouiste, les membres de la majorité du Conseil municipal se divisèrent en « Français » et en « antijuifs radicaux ». On était d'accord de part et d'autre pour ne pas accepler les voix juives, mais tandis que les premiers, plus modérés, resaient sur le terrain de l’anti-judaïsme électoral, les seconds prometaient de réserver aux Français tous les emplois, de demander l'abrogation du décret Crémieux et d'exécuter diverses mesures de détail contre les petits commerçants israélites.

Bien qu'anticléricaux, ils étaient soutenus par les catholiques de la ville, qui combattaient le parti français comme maçonnicue au-

(1) Echo d'Oran, 3 à 19 mai 1896 :

(2) Séance du 7 mai 1896. Fait piquant : Les conseillers kanouistes votèrent gravement ce vœu platonique, à l'exception de tro s Français et deux ind gènes qui s'abstinrent.

(3) Echo d'Oran, 28 mai, 28 octobre 1896.

{4) Echo d'Oran, 23 janvier 1597.

lant que le çof kanouiste, mais, pour que cette alliance ne fit pas suspecter leurs seutiients, ils avaient pris pour chef l’ancien lieutenant de Cély, un pharmacien, Gobert, vieux républicain de mœurs paisibles, qui faisait au cercle sa partie de whist avec d'importants commerçants israélites et considérait le programme anlijuif comme platonique (1). Chacun rivalisa de violence verbale. Un orateur du parti français parlait « de chasser à coups de pierres, les trafiquants de bulletins » s'ils étaient élus ; une affiche antijuive préconisait « le renvoi en Palestine de « ce fumier » (2). Effrayés, les Israélites s'abstinrent en grand nombre (3). « Français » et « antijuifs » obtenaient un nombre de voix sensiblement égal, mais certains jeunes israélites ayant voté pour les premiers, ceux-ci se retirèrent et laissèrent la place aux irréconciliables (4). -

Le maire, Gobert, ne croyait pas beaucoup à la possibilité d'une action efficace, mais ses collaborateurs exigeaient l'accomplissement immédiat des promesses. Dès la première séance de travail du Conseil, après le rituel vœu contre le décret Crémieux, on nommait une commission chargée de préparer l'exécution des engagements. Remettre partout et toujours les Juifs à leur place, c'est-à-dire donner toujours aux Français la prépondérance à laquelle ils ont droit (5), telle était l'inspiration directrice de leur action. En fait, on se borna à des mesures qui n'atteignaient guère les grands Israélites. La suppression du marché du quartier juif, l'interdiction aux anciens condamnés de vendre quoi que ce fût sur la voie publique, le rejet systématique des bourses demandées par les écoliers israélites, la vérification de la solidité des murs d’une salle de spectacle dont le propriétaire était israélite, l'émission d'un vœu contre les professeurs juifs, vexations qui mettaient en joie l'électeur antijuif à l'heure de l’anisette sans trop compromettre leurs auteurs, voilà à quoi se réduisait l’action des antijuifs (6). S'ils avaient voulu faire plus, l'intervention préfectorale les aurait vite ramenés à la conception légale de leur fonction.

(1) Rapport préfet à Gouverneur Général, 1°7 juin 1897. Echo d'Oran, ©0 fév. à S mars 1397.

() Echo d'Oran, 6 févr., 6 ma's 1897.

(3) Petit I anal Oranais, 7 mars.

(4) Au premier tour, 9 mars : liste française 1916 voix, liste antijuive 2:68, l'ste Coutures 819 voix. Au deuxième tour, les radicaux restent seuls, le major de liste compte ‘2385 voix. £cho d'Oran, 9 à 15 mars 1897

Voici ces envagerents: réserver les emplo’s aux citoyens français, épurer la pol'ce, appliquer la loi au Consistoire, faire cesser le trafic des médicaments délivrés par Ja commune aux indigents israélites, etnhpê, her la concu'rente que font aux marchands dés marchés municipaux les JUIS QUI lienuent illégalement un marché dans leur gauartier, faire respecter la loi par les fripiers juifs « dont 1es taudis sont un anges permanent pour l'hyg ère publique », en;o ndte aux commissaires de pclice d2 poursuivre risoureusement tous les délinquants jui s sans tenir compte des démarches faites par Kanoui et ses obligés. Echo d'Oran, 27 mars 1897.

(6) Séances du 24 avril, 6 mai, 18 mai 1897.

Ces succès électoraux avaient une signification symbolique plus importante que d'efficacité réelle. Ils marquaient l'irritation populaire contre les Israélites et la volonté de mettre un frein à l’extension de leur puissance économique, l'inquiétude de voir la dominalion pulitique d'Israël s'accompagner de sa main mise sur toutes les richesses du pays. L'antijudaïsme polilique des premier radicaux, qui n'avait guère réussi, s'était transformé. Il ne s'agissait plus, à la fin du xix° siècle, de protéger la pureté du suffrage universel contre des indigènes qui n'avaient pas le droit d'en user, mais de réduire à un rôle social insignifiant les membres d'une minorilé lrop puissanle.

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