CHAPITRE IX
!. - Rôle des naturalisés.
La disparition de l’idéalisme politique du corps électoral correspondait à la transformation de la population française. La loi du 26 juin 1889 naturalisant tous les fils d'étrangers, qui, dans l’année suivant leur majorité, ne récusaient pas la nationalité française, devait avoir des répercussions bien plus importantes encore que le Décret Crémieux sur la vie algérienne. Nés en Algérie, la plupart de ces jeunes gens avaient accepté de devenir Français. On avait vu s accroître grâce à leur appoint la population française dans des proportions considérables. De 272.662 au recensement de 1891, elle était passée à 318.137 en 1896 tandis que les étranegrs tombaient de 219.920 à 211.580 (1). Mais ces Espagnols ou ces Italiens transplantés ne perdaient pas leur mentalité par la grâce de la loi : les Espagnols notamment, plus nombreux dans certaines villes de l'Oranie que les Fran: çais eux-mêmes, avaient conservé un nationalisme qui inquiétait fort les gouverneurs généraux. Certains, se rappelant l’époque de la domination espagnole sur le pays, prétendaient que la France ne l'occupaient que temporairement et l’abandonnerait un jour à l'Espagne (2). Ils conservaient un sentiment patriotique très vif, qui les maintenait groupés en une colonie cohérente ayant ses sociétés, ses journaux, ses prêtres, ses œuvres sociales particulières. A l'Est, les Italiens, moins bien organisés, possedaient également un sens natioral vigoureux qui leur faisait, par exemple, continuer à remplir leur devoir militaire en Italie même lorsqu'ils étaient naturalisés (3). Ces émigrés se répartissaient par province, parfois même par village. Siciliens, Calabrais, Napolitains, Mahonnais, Andalous s’échelonnaient, gardant leurs traditions et leurs costumes, cherchant à reconstituer sur le sol algérien leur village natal. L'immigralion algérienne n'avait pas abouti à une fusion, La population coloniale était formée d’une juxtaposition de groupes plus ou moins importants, sorte de mosaïque bigarrée et pittoresque qui ne devait perdre ce caractère qu'avec le temps.
(1) L. PAOLI. Le mal de l'Algérie dans Revue politique et parlementaire, mars 1899, (2) Rapport Cambon à ministre Intérieur, 20 mai 1895. (3) Projet de loi Morinaud sur la naturalisation des pécheurs. Exposé des motifs.