‹ Les Israélites Algériens De 1830 à 1902Chapitre 52 sur 102 · LE DÉEUT DE LA CRISE ANTIJUIVE A · texte numérisé non relu

LE DÉEUT DE LA CRISE ANTIJUIVE A

Enire ces groupes la bonne harmonie ne régnait pas toujours. La faute d'un membre de la cellule engageait celle-ci tout entière. Bien souvent des rixes avaient été provoquées par d'assez ridicules incidenis. Les Français tenaient les étrangers pour d'assez mauvais drôles, vagabonds ou repris de justice venus se réfugier en Algérie pour y chercher fortune et, de fait, beaucoup de crimes étaient commis par de tels individus. Mais les émigrés méprisaient également les fonctionnaires ou les colons français qu'ils appelaient irrespeclueusement des « gavachos ». En 1882, les joueurs de guitare se promenaient en chantant dans les rues d'Oran :

Ma case con un frances

Pensado que no lo era

Vale mas un Espanol

Que toda la francia entera » (1)

Cependant, ces sentiments inimicaux s'estompaient avec le temps. Les jeunes générations, empreintes plus ou moins d'esprit colonial, gardaient leur sympathie pour le pays de leurs pères. Mais elles se proclamaient volontiers algériennes ; elle considéraient le « nouveau débarqué » en Algérie avec une moue amusée. Tel fils d'Espagnol, né en Algérie, appelait son cousin arrivant de la péninsule, un « pataouete ». Un des Algériens que M. Louis Bertrand a admirablement campés dans ses romans, le charretier Raphaël, a tant entendu vanter par les siens l'Espagne, qu'il va visiter la terre de ses pères. 1 y est terriblement déçu. « En voilà un pays de sauvages. leur sale reys d’Espagne ! ». Cette petite vie de paysans misérables donne la nausée à ce nomade algérien, mais quand il rentre à Alger, il n'ose pas avouer la vérité, il se sent encore un peu Espagnol, comme il s'était senti étranger là-bas, et il se met à son tour à chanter les beautés de Valence.

C'étaient à peu près les sentiments des fils de France nés dans le pays qui, eux aussi, se proclamaient « algériens ». Aussi trouvait-on entre eux moins de heurts qu'entre leurs pères. L'école, le service militaire facililtaient assez leur fusion ; les mariages entre Français et étrangères élaient assez fréquents. Ces contacts amenuient des transformations dans la façon de vivre : les charretiers de M. Louis Bertrand « portaient une blouse à ia française », mais les Français faisaient « la mouna » le lundi de Pâques et mangeaient le « caldero ». Par une sorte de phénomène de métamorphisme les éléments français, espagnols et italiens se pérétraient pour former une population latine, vigoureuse, ardente, mais fruste, comme c'est fré-

tj Echo 4 Oran, 19 août 1582. Le 18 rovembre, le même joürnal écrit : « Notre pays æst toujours considéré comme le réceptacle naturel de tout ce que la Péninsule possède de bandits dangereux et de forçats libérés ».

quent dans les pays neufs et ignorant le sens de la mesure que confèrent des siècles de civilisation et de culture (1).

Les Israélites refusant de se fondre comme eux dans la communauté algérienne, ils éprouvaient à la fois des sentiments de coière et de mépris à l'égard de ces Orientaux obstinés. Si ceux-ci étaient veeus à eux, ils les auraient probablement repoussés, mais ils leur teraient rigueur de leur isolement. Le peuple n'aime pas ce qui lui es£ étranger et on ne pouvait trouver rien de commun entre un Andalou déraciné et un juif marocain, devenus tous deux Français par la grâce de nos législateurs. On se détestait donc cordialement de part et d'autre. Mais alors que l'influence israélite sur la mentalité algérienne restait infime, celle des naturalisés, des « néos » comme on les nommait fréquemment, devenait considérable. L'hostilité traditionnelle des Espagnols contre les Maures et les Juifs, leurs ennemis séculaires, venait renforcer les sentiments antisémites des Français d’Algérie. Au contraire, les idées de la révolution, évangile des premiers antijuifs, passaient au second plan chez ces Méditerranéens, très religieux, plus superstitieux encore, obéissant à leur clergé et fort éloignés par là des Français. L'entrée de ces néos en nombre toujours croissant dans le corps électoral devait déterminer l'abandon des préoccupations politiques. De tous les roints des programmes des partis, un seul les intéressait : l'antijudaïsme, parce qu'il correspondait à leurs sentiments traditionnels et qu'il répondait à des réalités plus terrestres que les principes d'égalité et de fraternité.

Page 1