‹ Les Israélites Algériens De 1830 à 1902Chapitre 54 sur 102 · LE DÉBUT DE LA CRISE ANTHUIVE · texte numérisé non relu

LE DÉBUT DE LA CRISE ANTHUIVE

chaire (1). Mais ce conseil ne fut pas suivi et l’école demeurait calme, lorsque les étudiants, après avoir admis leur professeur parmi les membres honoraires de leur association, revinrent sur leur décision et, pour ménager sa susceptibilité, annoncèrent qu'il n’y aurait pas de nouvelles admissions cette année. Blâmés par le recteur et les professeurs, encouragés par les radicaux et les antijuifs, les étudiants organisèrent des manifestations tumultueuses contre leur professeur. Ils l’injurièrent et lui jetèrent des mandarines à la tête et comme, excédé, il les avait nommés « voyous », ils se décliarèrent offensés, conspuèrent le recteur et le professeur, à l’école, dans les rues, au théâtre, organisèrent des meetings et décidèrent une grève de protestation contre les sanctions prises par le conseil général des écoles qui avait exclu temporairement deux des meneurs, les frères Régis (2).

Pendant plusieurs jours, les étudiants s’agitèrent sans grand résultat, mais fort bruyamment, non sans heurts avec la police. Max Régis, leur chef, les passait gravement en revue juché sur un bourricot, devant la faculté. C'était une révolte pour rire, une bonne blague qui faisait faire la nique à toutes les autorités et aux Juifs, que la ville suivait d'un œil amusé. Le Maire d'Alger, Guillemin, lui-même professeur à l’école de médecine, intervenait en faveur des coupables. Enfin, après huit jours de grève, sur les conseils des parlementaires algériens, les étudiants reprirent leurs cours sur la promesse que Lévy serait rappelé à la fin de l’année scolaire (3).

Cette comédie universitaire n'aurait été que bouffonne, sans l’attitude des autorités. Chargées d’assurer l’ordre, elles n'avaient pas . ménagé les jeunes perturbateurs. Le préfet avait dissous l’association des étudiants pendant quelques jours, la police avait montré une nervosité qui avait scandalisé les Algérois. Les manifestants qui revenaient au logis avec une bosse au front ou un œil fermé étaient promus martyrs de la cause antijuive et mis au rang de héros. En réalité 1l n’y avait que les frères Régis, l’un, Max, étudiant en droit, l’autre, Louis, en médecine, qui eussent éprouvé un dommage réel. Fils d’un commerçant de Sétif, Italien naturalisé, ils avaient participé dans leur département aux luttes politiques et Max s'était signalé par de violents articles qu'il publiait, au cours des vacances, dans Le Progrès de Sétif. T1 avait vainement provoqué en duel un grand propriétaire israélite de la région, Zermati, s'était battu avec un officier avant d'accomplir son service militaire, puis libéré, avait

(1) Yves GUYOT, L'œuvre de M. Jules Cambon, p. 118.

(a) Vigie algérienne, Akhbar, Télégramme algérlen, Dépêche algérienne, 28 janvier à 15 février 1897.

(3) Cette promesse fut tenue, au mois d'octobre suivant, les étudiants menacant de reprendre leurs manifestations à la rentrée des cours.

repris ses études lorsque l'affaire Lévy lui avait valu deux ans de suspension (1). Cette sanction lui donna une certaine notoriété dans les milieux antijuifs. Il était jéune, ardent, casse-cou, mais séduisant par sa spontanéité et la netteté de ses convictions. Les membres de la Ligue antijuive qui depuis la mort de Grégoire trainait une mourante vie, sur la proposition de Martin Saint-Léon, le nommèrent leur Président (2). Quelque temps, il maintint l’ancienne tradition légale, refusant de provoquer des troubles en même temps qu'à Oran, mais cette tactique n’obtenant pas de succès, 1l adopta la violence (3).

Pour faire connaître son groupement, il décida de fonder un journal de combat comme « La silhouette » de Constantine et le « Petit Africain » d'Oran, et reprenant le titre de l’organe, défunt depuis longtemps, de Redon qui avait abandonné l’antisémitisme militant, il lança « l'Antijuif » (4) dont le premier numéro parut le 14 juillet

Désormais, Régis pouvait faire du bruit. Ecrit avec une violence exceptionnelle, sinon dans un style très pur, « l’Anfijuif » surprit. Les Israélites y étaient injuriés, dénoncés, traînés dans la boue. Jamais Grégoire lui-même n'avait atteint ce degré de passion. Les victimes réagirent, engagèrent des actions judiciaires contre ce jeune homme : c'était la seule chose à ne pas faire, car ces débats donnaient aux antijuifs de nouvelles occasions de manifester, Le 30 juillet, à la sortie d’un de ces procès, les partisans de Régis parcouraient les rues en criant, donnant l'exemple aux indigènes qui descendaient de la Casbah et s’apprêtaient à piller les magasins du quartier israélite (5). |

Au mois de septembre, Régis, pour rendre hommage à Fernand Grégoire, organisait un grand pélerinage sur la tombe de son prédécesseur « empoisonné par les Juifs » (6). Le maire de Mustapha l’autorisa, mais le préfet l’ayant interdit, de nouveaux troubles eurent lieu. Cinq cents partisans le suivaient cette fois et autour d’eux les badauds s’amassèrent. Que la police les malmenât et c'étaient de nouveaux partisans du jeune chef, Huit jours plus tard, le trois cctobre, un nouveau pélerinage provoquait de nouvelles manifestations. La cavalerie dut charger ; des femmes et des enfants furent blessés, on arrêta même un aveugle sous l’inculpation d’avoir voulu regarder la manifestation (7).

) LAFFITTE, Max Régis et son œuvre, p. 10.

) Antijuif, supplément du 10 octobre 1898. Journaux algériens, 30 mars, 1er avril 1897. ) Petit Parisien, 25 mai 1897.

) « Turco ». Echo d'Oran, 2 juin 1897. .

) Journaux algériens, 31 juillet, 5 août 1897. ) Meeting du 18 septembre 1897, (7) Journaux algériens, 18 sept., 5 oct, 1897. Interpellation Samary à la Chambre des Députés. J. O., 2 février 1898.

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