LE DÉBUT DE LA CRISE ANTIUIVE
Cette agitation qui, sans les mesures de sûreté des autorités, n’aurait été que peu de chose mettait les radicaux algérois dans un cruel embarras. Ils avaient auparavant encouragé Grégoire sans se compromettre et avaient obtenu de la sorte l’appui de ses partisans. Avec Régis, la ligue devenait un groupement puissant, actif, en progrès sans cesse accrus, mais en lutte avec le gouvernement qui les avait soutenus jusqu'alors. Flairant le vent, ils protestèrent, comme en 1884, contre les brutalités policières et l’ingérence préfectorale dans l'administration municipale, mais ils rejetaient toute la responsabilité sur le préfet, prenant bien soin de ménager le gouverneur (1). Régis, pendant qu'ils finassaient ainsi, voyait son noyau de fidèles augmenter. Condamné à diverses reprises pour diffamation et pour avoir organisé les désordres du cimetière de Mustapha, emprisonné rendant quelques jours, il achevait ainsi de constituer sa réputation de martyr de l’idée antijuive, tandis que son agitation incessante énervait la population (2). Le virus antijuif faisait monter la fièvre algérienne.
111, — Les troubles d’Oranie.
La rigueur employée par le préfet d'Alger à la répression d’une agitation d'apparence bénigne, se justfiait par les émeutes antijuives qui s'étaient déroulées un peu auparavant dans le département d'Oran ei avaient revêtu un caractère de gravité réel.
Les vexations et les mesures défavorables prises par la municipalité radicale contre les Israélites avaient exaspéré les plus évolués d’entre eux qui faisaient profession de socialisme et avaient renié leur religion (3). Deux journalistes, Mardochée et Vidal Chaloum, leurs chefs, critiquaient âprement ses actes et leur principal inspirateur, le conseiller municipal Irr, le plus fougueux des radicaux cranais.
Celui-ci exerçait la profession de représentant de commerce — il vendait « l’anisette antijuive » — et présidait une société cycliste. En cette qualité, il s’était rendu à Mostaganem pour participer le 16 mars 1897 à des courses ; après ces épreuves il se promenait dans un quartier mal famé de la ville avec les membres de son club, lorsqu'il fut assailli par des Israélites armés de bâtons et de couteaux qui leur cherchaient querelle depuis plusieurs heures. Un agent de police israélite, à qui les Oranais avaient demandé protection, n'était pas intervenu, ce qui avait permis aux agresseurs d’en blesser plusieurs
(1) Séance du ‘Conseil Général d'Alger du 4 octobre 1897. (2) Journaux algériens, 15 octobre, 18 novembre 1897. (3) Consistoire d'Oran à Préfet. 24 mai 1897.
parmi lesquels Irr (1). Cette rixe banale prenait un Caractère politique en raison du caractère d’Irr ; on vit là un complot juif contre le champion de l’antijudaïsme oranais et on décida de se venger.
La ville de Mostaganem n'avait jamais été agitée par les luttes de clans des chefs-lieux, elle ne contenait pas de parti antijuif organisé ét jamais la population européenne ne s'était heurtée à la population israélite. Mais, à la nouvelle de l'attentat contre l'homme politique, oranais, les Français manifestèrent contre les Juifs, qu’en vertu du principe de responsabilité collective, on rendait solidaires des assassins, leurs coreligionnaires.
Pour maintenir l’ordre, on ne disposait que de neuf agents de police, dont trois étaient indisponibles et de quelques gendarmes. Quant aux tirailleurs indigènes, ils ne montraient qu’un zêle tempéré pour protéger des Juifs. Pour comble d’infortune, le sous-préfet était en tournée, le maire absent, et le commissaire de police reçut une blessure au genou dès le premier choc. Le service d’ordre désorganisé, flottant, la population fut vite maîtresse de la ville, Les indigènes, conduits par leurs notables, avaient demandé qu'on les laissât douze heures seulement libres d'agir à leur guise vis-à-vis des Juifs : ayant essuyé un refus de l’administration, ils se joignirent aux suropéens. Pendant deux jours, on pilla les magasins appartenant à des Israélites, les marchandises étaient emportées ou jetées sur la voie publique ; la Synagogue fut saccagée. « Les bancs, les lampions, le tabernacle, les Tables de la Loi sont réduites en miettes et jetés dans le ruisseau », racontait un témoin. Les fragments de livres sacrés furent partagés et servirent de trophée aux antijuifs (2). L'arrivée de forces de police nouvelles rétablit l’ordre, mais le mouvement avait gagné comme une traînée de poudre tout le département (3). A la nouvelle du « complot israélite » et du châtiment que les Mostaganémois en tiraient, les habitants des villages environnants attaquèrent à leur tour les quelques Israélites avec lesquels ils s’étaient fort bien entendus jusqu'alors. Revanche des exactions du passé, clamaient les journaux antijuifs. En fait, on suivait aveuglément une impulsion,
(1) Isaac Serfaty qui avait porté un coup de couteau à Irr était un repris de justice ; ses cinq compagnons n'avaient pas de condamnation. Trois cyclistes d'Oran et un de Mostaganem avaient été blessés. Echo d'Oran, 17 mai 4897. Æclaîr de Montpellier, Petit Méridional, 24 à 27 février 1898 relatant le procès des inculpés devant les assises de l'Hérault.
(2) Mémoire du 31 mai du Consistoire d'Oran sur les troubles d'Oranie. Une photogTaphie montre un morceau d’un livre de prières portant le timbre du Petit Africain et l'inscription « Prise de la Synagogue Ge Mostaganem par les antijuifs » 18 mai 1897.
(3) Les mouvements eurent lieu : le 17 à Ain Tédeles, le 18 à Perrégaux et Bouguirat, le 19 à Inkermann, le 20 à Cassaigne, Bosquet, Ouillis, Lapasset, Noisy-les-Bains, Ammi Moussa, Oran ; le 21 à Ain Témouchent, Er Rahel, St-Louis, Sidi Bel-Abbès, Mascara, Oued Taria ; le 2 à Zemmorah, Hamman Bou Hadjar, Rio Salado, Tlemcen, le 23 à Ain el Arba et Saïda, le 24 à Uzès-le-Duc et Mercier-Lacombhe, le 25 à Palikao, St-Maur,
le 27 à Frendah. Presque toutes les communes du département avaient adhéré au mouvement,
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