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LE DÉBUT DE LA CRISE ANTIJUIVE

sans bien réfléchir ; c’est ainsi qu’à Ouilis, le seul Israélite du village, épicier et un peu usurier, devait se cacher dans une charrette recouverte de matelas pour échapper à la colère de ses concitoyens :; qu’à Noisy-les-lesBains, où il n’y avait aucun habitant israélite, un colporteur de passage subissait la fureur des villageois (1). Plusieurs synagogues furent saccagées par les manifestants qui élait souvent Espagnols (2).

Mais c’est à Oran que la crise fut la plus aiguë. Irr était très populaire et les gens de son parti voulaient le venger. Entre les Européens, irrités par l’attentat contre lui, et les Israélites qu’exaspéraient les nouvelles de l’intérieur du département, la tension était très forte. Le soir du 20 mai, jour du retour de la victime, à la suite d’une discussion entre deux groupes dans un café, des bandes d'Européens armés de bâtons se répandirent dans les rues et entreprirent de briser les devantures des magasins israélites. Un des Chaloum ayant tiré des coups de feu sur les manifestants et blessé quelques Européens (3), les violences redoublèrent, Derrière les antijuifs qui brisaient tout pour assouvrir leur rage, venaient les indigènes et les maraudeurs qui, pratiques, trouvaient l’occasion de constituer leur garde-robe à bon compte dans cette exécution patriotique. La chose était d'autant plus facile à réaliser que la police, craignant de déplaire à la municipalité antijuive, réprimait mollement l'agitation, L’adjoint chargé de ce service, le commandant Peffau, un soldat de fortune, brave, mais borné et passionné, était le propre fondateur de la ligue antijuive et il intervenait lui-même pour faire relâcher certains manifestants arrêtés sur l’ordre du préfet (4). Les zouaves d'Oran ne montraient pas plus d’ardeur à défendre les Israélites avec lesquels ils avaient de fréquentes querelles que les tirailleurs de Mostaganem. Quant aux officiers, ils appartenaient très souvent aux partis de droite, gagnés aux idées de Drumont et fort hostiles aux Israélites à cause de l’affaire Dreyfus, aussi montraient-ils une répugnance visible à coopérer à la répression de l’émeute, lorsqu'ils ne criaient pas eux-mêmes « À bas les Juifs » (5).

La lassitude des pillards après trois jours de lutte contre une autorité vacillante arrêta ce mouvement que les chefs du parti blâmaient comme exagéré, mais qu'ils ne pouvaient pas maîtriser. Craignant de

(1) Rapport préfet à Gouvernement 4 juin 1897.

(2) Rapport préfet 23 mai 1897. Les Synagogues de Mostaganem, Ain-el-Arba, Aïin- Témouchent, Inkermann furent incendiées ou profanées.

(3) Les auteurs de ces coups de feu étaient Mardochée Chaloum et un jeune Israélite de 20 ans : £cho d'Oran, 22 mai 1897. Préfet à gouverneur, 22 mai 41897.

(4) Réquisitoire du ministère public Villeneuve et du Procureur de la République Lantieri dans procès Rivière, Brandt et victimes des troubles contre commune d'Oran, 12 juin, 23 novembre 1897. Rapport préfet 1er juin 1897.

(5) Rapport préfet 1er juin 1897.

provoquer de nouveaux troubles en ouvrant une crise municipale qui, dans l’état des esprits, aurait vu le triomphe des antijuifs, le préfet de Malherbe conseillait au gouvernement de ne pas prendre de sanctions contre le conseil municipal d'Oran, malgré ses responsabilités (1).

D'ailleurs les antijuifs s’estimaient satisfaits : « Maintenant que tout paraît rentré dans l’ordre, écrivait le Petit. Africain, l'organe officiel des radicaux antijuifs, on nous permettra de trouver bon que la population française ait veillé soi-même à sa dignité dont nos représentants se préoccupent peu. Tout est bien. Davantage eut été trop » (2).

En réalité, un facteur puissant avait contribué à ramener les Algériens à la raison : la crainte de l’Arabe. On sait avec quelle rapidité les nouvelles se propagent de douars en douars ; en très peu de temps, les indigènes avaient été mis au courant du mouvement antijuif, des pillages des grandes villes et ils avaient résolu de se mêler à cette grande fête. Quittant leurs gourbis, ils s'étaient dirigés en bande vers les villages et les petites villes dont les populations mal protégées par des forces de police insignifiantes s'étaient effrayées à l’idée que, mis en goût par le pillage des Juifs, ces misérables pourraient bien s’en prendre à leurs biens (3). Cette menace ramena les Algériens à la raison. Toutefois, des comités antijuifs se fondèrent dans la plupart des villes du département sur le modèle de la ligue antijuive oranaise. Un jeune avocat de Mostaganem, Firmin Faure, qui s'était fait connaître en défendant les manifestants d’Inkermann, faisait des tournées de conférences dans toutes ces localités, recueillant un vif succès (4).

Loin d’avoir porté tort au parti qui les avait provoqués, ces désordres avaient développé de façon considérable l'expansion du mouvement antijuif. A moins d’un an des élections législatives, les radicaux antijuifs semblaient maîtres du département. C'était pour les autres Algériens un exemple à suivre. L’émeute faisait peur aux pouvoirs publics, terrorisait les Juifs et, répondant au penchant des peuples Jeunes pour les succès, entraînait l'adhésion des populations. Si les

revendications algériennes échouaient par les moyens légaux, pour--

quoi ne pas recourir à la manière forte ?

(1) Préfet à gouverneur, 13 juin 1897.

(©) Petit Africain, 25 mai 1897.

(3) « Le nombre d’indigènes qui ont tenté d’envahir la ville. munis de pioches et de bêtes de somme, démontre suffisamment qu'ils étaient guidés par un autre sentiment que celui d’une manifestation antisémite ; ils obéissaient à leurs instincts de vol et de rapine » dit la proclamation du Maire de Perrégaux, le 20 mai.

(4 Il s’écriait par exemple : « Le sang français a coulé, eh bien, il faut qu’on sache que le sang de tous les Juifs naturalisés ne vaut pas une seule goutte desang français ».

LE DÉBUT DE LA CRISE ANTIJUIVE 2179 1V. — Le dernier effort légal.

L’agitation antijuive avait produit alors ses fruits. Ce n'étaient plus seulement les militants radicaux ou catholiques qui réclamaient l’abrogation du décret Crémieux, c’etait l'immense majorité de la population française. L’unanimité s'était réalisée contre les Israélites. Cependant, on restait fidèle à la conception légale : des demandes réitérées de tous les corps élus, des associations de citoyens, ne devaient pas manquer, pensait-on, de convaincre le gouvernement que telle était la volonté du peuple. Celle-ci primant tout, les ministres de la République devaient s’incliner devant elle.

C’est pourquoi, pour appuyer les vœux des conseils municipaux antijuifs et du Conseil général de Constantine, la Ligue antijuive cerganisa un vaste pétitionnement dans toute la colonie. De nombreuses signatures furent obtenues et ce succès commença à inquiéter le gouverneur et les préfets (1). La Ligue algérienne des travailleurs français se joignait à elle pour demander l'exclusion des Juifs du corps électoral auxquels elle joignait les bénéficiaires de la loi de naturalisation de 1889 (2). Plus significatif encore était le vœu qu’au Congrès de Constantine les loges maçonniques algériennes et tunisiennes votaient par cinquante-huit voix contre quatre abstentions. La Franc-Maçonnerie groupait des grands bourgeois algériens et des fonctionnaires. Elle exerçait une influence considérable sur les partis républicains de la colonie et particulièrement sur le « parti français », elle représentait une grande partie de l’élite algérienne. Son adhésion publique à la campagne antijuive qu'elle justifiait par le rôle électoral des Consistoires, revêtait de ce fait une importance considérable. On pouvait négliger les cris des amis de Max Régis, 11 était plus difficile de ne voir dans cette manifestation unanime de la volonté populaire que des manœuvres électorales ou des sourdes menées de la réaction (3).

Cependant, le gouvernement n’accorda pas à ce mouvement d’opinion l'importance qu'il méritait. Mentionnant le succès obtenu par le

(1) Gouverneur à ministre de l'Intérieur, 8 juillet et 30 juillet 1897.

(2) Elle demandaït : 1° l’abrogation du décret Crémieux et de la loi de 1889, le service de trois ans pour les naturalisés qui ne jouiraient des droits politiques qu'à la seconde génération ; 20 que les fonctions publiques fussent réservées aux Français d’origine ; 30 qu’on exclût des adjudications publiques les étrangers ; 40 qu’on majorât de 25 % les taxes sur la main-d'œuvre étrangère, les patentes et les licences des étrangers. Echo d'Oran, 5 janvier 1898.

(3) Journaux algériens, 26 mars 1898. Le Congrès demanda la restriction de la naturalisation automatique, une capitation spéciale sur les étrangers dès le deuxième mois, l'éligibilité des Français d’origine étrangère à la troisième génération seulement, la Suppression des rattachements, l'augmentation des pouvoirs du gouverneur, l’autonomie financière avec un budget spécial sous le contrôle d’un conseil supérieur élu. Le représentant du Grand Orient de France, Fontainas, 38, promit de demander au Conseil de l'Ordre là réalisation de ces vœux, dont beaucoup furent satisfaits.

pétitionnement pour l’abrogation du décret Grémieux, le gouverneur général ajoutait : j

« Il y a lieu d'observer que cette agitation laisse indifférente la partie saine et éclairée de la population et que les indigènes qui y prennent part sont loin d’en mesurer la portée. En résumé, ce mouvement d'opinion doit être considéré comme une pure manœuvre er vue des prochaines élections législatives » (1).

L'ampleur du mouvement antijuif qu'on ne distinguait pas encore du radicalisme algérien, mécontentait le gouvernement. Le gouverneur général, Cambon, était très attaqué par les modérés qui l’accusaient de faire le jeu de leurs adversaires et de monter de toutes pièces des mouvements violents ou tout au moins de ne pas les réprimer avec toute la vigueur qui convenait. Ces critiques portèrent et on décida de mettre au Gouvernement de l'Algérie un homme à poigne qui saurait refréner la trop grande ardeur de ses administrés. L'ancien préfet de police de Paris, Lozé, qui, à la suite d'incidents violents, avait dû abandonner ce poste en 1893 et avait été nommé ambassadeur à Vienne, fut désigné. Peu soucieux de se retrouver aux prises avec des manifestants, il refusa. Le Conseil porta alors son choix sur le préfet de police, Lépine (2).

La presse entière, à l'exception de La Libre-Parole et des journaux socialistes, avait approuvé cette nomination, On vantait l’indépendance et l'honnêteté du nouveau gouverneur, son habileté et son doigté et ce concert d’éloges impressionnait agréablement les Algériens.

« Le préfet de police qui est parti de Paris avec les félicitations du Conseil municipal ne peut être qu’un gouverneur honnête et impartial », jugeait Morinaud (3).

L'opposition que La Libre-Parole cherchait à lui susciter n’apparaissait guère puissante. Jamais gouverneur n'avait éveillé autant de sympathies ni d’espoirs. On comptait sur lui pour résoudre les problèmes politiques, la crise économique et toutes les difficultés dans lesquelles se débattait l'Algérie. On oubliait que malheureusement cet homme de bonne volonté ignorait tout du pays qu’il devait gouverner et que pour reprendre sa définition, il n’était « qu’un colonial d'imagination » (4).

Sa proclamation le prouvait bien. Il se disait l’homme de la concorde et de la paix, assurait qu’il maintiendrait la paix pour que la

) Gouverneur à ministre de l'Intérieur, 20 juillet 1897, J. 0. 20 février 1898. ) Journaux, 29 septembre à 5 octobre 1897.

) Républicain de Constantine, 1er novembre 1897.

4) L. LEPINE, Mes souvenirs, p. 208.

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