‹ Les Israélites Algériens De 1830 à 1902Chapitre 58 sur 102 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

1, — Le sentiment antijuif,

« Dans tout cœur de Français algérien, il y a un sentiment antijuif qui sommeille », affirmait Fernand Grégoire. Cette affirmation de l’apôtre du socialisme antisémitique aurait pu passer à la fin de 1897 pour une anticipation géniale. Sauf les Israélites et l’Etat-Major du parti opportuniste qui avait partie liée avec eux, tout le monde s’affirmait antijuif (1). On ne se séparait à ce sujet que sur la tactique à employer pour les combattre, mais les partisans de la violence s’accroissaient chaque jour. On trouve dans « la Revue de Paris » un exemple saisissant de la haine irraisonnée qui anima un moment les Algériens contre eux.

« — Qu'est-ce que tu fais du Juif ? demande le père à son fils, bambin de huit ans ?

« — Je le tue.

« — Avec quoi ?

« — Avec une grande barre de fer.

« Et les parents d'approuver et de s’extasier » (2).

C'est que le Juif apparaissait aux Algériens comme un être immonde, ayant la vocation du mal, acharné à la perte des goym. A la lecture des ouvrages ou des journaux antijuifs de l’époque on peut reconstituer le portrait de l’Israélite algérien tel que ses adversaires l’imaginaient.

« Dieu a fait le Juif un jour d'ivresse et de honte. Il l’a façonné de fierite et de vomi, maçonné d'urine, pétri de crachats ; ensuite il le passa au diable qui par délicatesse le lécha.

« D'où cet enduit ineffaçable, cette putréfaction de l’âme et de la peau. Leurs doigts triturent l'or et les pellicules, Dans leurs regards dansent les flammes jumelles de la luxure et de l'usure. Leurs pieds sont faits pour la boue et le sang... » (3).

Un polémiste plus modéré les montrait « souffreteux, rongés par les maladies héréditaires qui propagent les germes de toutes les maladies ». Intelligents certes, doués pour les sciences mais foncièrement

(1) Revue de Paris, 15 mars 1898.

(2) Ibid.

(3) Sithouette de Constantine, 1er mars 189%.

égoïstes, dominés par le seul souci de gagner de l'argent, rendus féroces par la passion de l’or et prêts à tout pour édifier leur fortune sur les ruines des autres (1).

Ayant ainsi décrit leur ennemi ils le montraient, répugnant et vil, dans tous les actes de sa vie.

« Dans son ghetto, le youtre est capable des plus grands vols. dans son taudis pour auréoler ses méfaits, il s’adonne à des passions, à des instincts dont l’immoralité écœure d’abord, exaspère ensuite.

« Non content d’accaparer les fortunes des nations où il s'implante et d'activer par ses procédés une paralysie générale dans toutes les affaires, cet être dégoütant cherche à les corrompre par ses mœurs abjectes » (2).

Leur prétendue assimilation n’était que grimace. L'âme juive formée à l’image de celle des parents restait éternellement la même.

« Le jeune homme a vite fait de rejeter tous les principes moraux qu'on s’est efforcé de lui inculquer » (3). Quant à la jeune fille, « sous prétexte de se civiliser, elle atteint au cynisme dans la dépravation morale. Elle ne craint pas d’avilir son corps dans la boue et la prostitution et cela avec un naturel renversant qui émane de la lascivité inhérente à sa race... Et ainsi, lorsqu'elle s’est souillée à toute une multitude, elle se croit francisée, européanisée et digne alors de figurer dans les salons de notre société » (4).

Parlait-on des cérémonies traditionnelles israélites, du mariage ou de la circoncision ? « Dans les grandes forêts de l'Afrique Centrale, là où les singes n’ont été encore ni dérangés, ni corrompus par l’homme, je suis sûr que les choses se passent avec infiniment plus de décence et de propreté » (5).

Leur groupement, leur fidélité aux pratiques du Talmud, étaient toujours considérés comme des crimes irrémissibles, mais faute de connaître exactement les textes sacrés hébreux ou la vie intérieure des communautés, les antijuifs les peignaient sous des apparences fantastiques.

« Tous les Juifs observent sans exception les infectes lois talmudiques depuis Rothschild jusqu'au chiffonnier de la place de Chartres (6). Seulement étant menacés de poursuites par la civilisation qui s'oppose à toute espèce de crimes. ils se cachent pour les accomplir.

« Le premier précepte de ce Talmud mystérieux est ainsi conçu : « Sans effusion de sang non juif, il n’y a pas de rémission.… ».

(1) G. DES ILLIERS, Le Juif algérien, p. 1 à 8.

(2) Antijuif, 10 février 1897.

(3) DES ILLIERS, 0p. cit., p. 11.

(4) Antijuif, 3 octobre 1897.

(5) Antijuif, 6 septembre 1897.

(6) La place de Chartres située au centre du quartier israélite d'Alger était le centre du brocantage. Beaucoup de petits marchands y étaient installés.

« Il faut du sang non juif dans toutes les circonstances, dans tous les rites.

« Tous les ans, à la fête des azimes, chaque synagogue fait un ou deux sacrifices d'enfants.

« Au Pourim, le 14 février... » pour figurer l'exécution d’Aman, ils tuent un enfant dans d’atroces conditions. Après avoir criblé le corps de coups de couteau, le rabbin le suspend et tous les Juifs présents tournent autour en ricanant (1). C'était la vieille accusation du meurtre rituel qui était reprise, mais prodigieusement déformée par l'imagination de ces Méridionaux exaltés. Les officines où ces projets ténébreux se tramaient était les Consisioires. On ne les accusait plus de régenter la masse israélite et de fausser le suffrage universel. C'était bien pire.

« Les Consistoires sont des associations religieuses secrètes enveloprées d’un mystère impénétrable où se trafiquent les machinations les plus dangereuses contre la sécurité personnelle et celle de l'Etat ».

Leur fin c'était de « faire une Palestine » de l’Algérie (2). C’est à quoi ils s’'employaient secrètement en divisant les Français et en cherchant à les massacrer, car, par un admirable raisonnement, les quelques Israélites qui se défendaient pendant les manifestations antijuives étaient responsables de tout.

« Il ressort clairement qu'aux paisibles revendications du peuple, les Juifs, race de traîtres, étaient prêts à opposer une résistance meurtrière et purement provocatrice.

Les auteurs de ces accusations croyaient-ils vraiment à l'exactitude de leur récit ? Même en faisant la part de la passion, c'est peu probable ; mais leurs lecteurs, souvent ignorants, et ayant une respectueuse crédulité pour tout ce qui était imprimé, acceptaient ces articles comme de profondes vérités. Ils étaient d'autant plus disposés à y prêter foi, qu'ils détestaient davantage les Israélites. Tous les malentendus que faisait naître chaque jour la coexistence de populations dissemblables qu’opposaient leurs traditions et qu’excitaient de malsaines pressions politiques, aboutissaient à la haine.

L’attitude des Israélites était parfois exaspérante pour les Européens. Fiers de leur puissance financière, ils montraient un orgueil déplacé dans toutes les manifestations de la vie courante.

« Vous les voyez passer dans la rue l’air arrogant, le regard insolent. Jamais ils ne s’écartent pour vous laisser quelque place ou pour permettre de passer à une femme. La rue, les avenues, les places, tout

(1) Supplément de l’Antijuif, s. d., 1898.

(2) Ibid.

leur appartient, ils y sont chez eux et ils ne peuvent se douter qu'ils sont encombrants », notait un antijuif modéré (1).

La population algérienne, d’un susceptibilité très méditerranéenne, ressentait une cruelle humiliation devant leur richesse et leur morgue. Les faveurs des dames de café-concert, les équipages luxueux, les meilleures places de théâtres appartenaient aux riches Israélites. Aux quêtes et aux souscriptions publiques, ils se montraient les plus généreux, «se faisant un point d'honneur de donner une somme plus forte que les principales autorités de la ville ». Mais ils obtenaient le résultat inverse de celui qu'ils cherchaient. Leurs largesses n’éblouissaient pas, elles faisaient de tous leurs envieux des ennemis implacables qui détestaient en eux, non seulement les étrangers, mais encore les parvenus (2).

IH, — La Crise économique.

Tant qu'ils avaient bien vécu, les Algériens avaient subi ces humiliations sans trop d’impatience, mais à la fin du xix° siècle, la mévente du vin appauvrit brusquement la population. Depuis que les viticulteurs français, ruinés par le phylloxéra s'étaient transportés en Algériè, le vignoble algérien avait pris chaque année une importance croissante. De 30.241 hectares en 1881, sa superficie était passée à 110.042 hectares en 1890, puis avait progressé plus lentement, atteignant en 1897 le chiffre de 125.768 (3). Séduits par la vente fructueuse du vin, les colons avaient abandonné les anciennes cultures et s'étaient laissé entraîner vers la monoculture, sans prendre garde à ses dangers. La reconstitution du vignoble méridional en leur fermant des marchés provoqua une mévente d’autant plus sérieuse que les colons n'avaient pas un capital suffisant pour résister à l'épreuve (4).

Pour comble d’infortune, quelques années de sécheresse et des invasions de sauterelles avaient accru les difficultés. En 1894, le gouvereur général Cambon reconnaissait que la situation économique du pays était très difficile (5). La récolte s’étant bien vendue, la situation s'était trouvée légèrement améliorée l’année suivante. Plus des 7/10 de la production soit 2.946.121 hectolitres, avaient été exportés dans la Métropole à des prix variant entre 15 et 20 francs l’hectolitre, mais

(1) DES ILLIERS, 09. cit., p. 11 et suiv.

(2) Déposition Patrimonio, Président du Tribunal Civil d'Oran à l'Enquête parlementaire, 14 juin 1900. A. CASTERAN, 09. cil., p. 24.

(3) DEMONTÉS, Le Peuple Algérien, p. 414.

(4) Discours du gouverneur Cambon à l’ouverture de la session du Conseil supérieur, 6 décembre 1893. En six ans on avait replanté en France et en Corse plus de 280.000 na. de vignes. La récolte qui n'avait pas dépassé 29 millions d’hectol. depuis 1879 était évaluée à 46 millions d’hectolitres.

: (5) CAMBON. Discours au Sénat, 22 janv. 1894. Discours du 21 févr. 1895 à la Chambre des Députés.

l'année suivante la crise devenait plus intense. Or, pour résister, les colons avaient dû emprunter. L'usure avait sévi avec intensité, et les israélites qui la pratiquaient avaient amplifié les rancunes contre eux (1). La famine ravageait les milieux indigènes (2). Certains propriétaires, dont on croyait la fortune solidement établie, comme Debonno à Boufarik qui possédait 2.500 hectares de bonnes terres et 25 millions, étaient dépossédés par les banques ou les usuriers. Presque tous les colons tremblèrent, craignant un sort analogue (3).

Alors s’ouvrit l'ère des restrictions. Volontiers fastueux, quand la récolte se vend bien, le colon retrouve la ladrerie paysanne aux mauvaises années. Ses restrictions déterminèrent la stagnation du commerce et de l’industrie. Les bénéfices s’amoindrirent en même temps que le nombre des patentés croissait (4). Il en résultait un appauvrissement général et la nécessité de s'adapter à des conditions de vie moins larges que celles de la période de la prospérité.

Les Israélites étaient les mieux armés pour cette lutte, Ils travaillaient souvent en famille, ce qui leur évitait de payer des employés. Leur vie plus simple et plus sobre leur permettait de se contenter de bénéfices moindres que leurs concurrents européens. Ceux-ci avaient en effet de gros besoins. « La caractéristique des tempéraments algériens est une soif de plaisirs véritablement inextinguible, estimait le procureur Dubuc. On les aime sous toutes les formes, et 1l en faut à tout prix. De là l’absolue nécessité pour le commerçant français d'élever ses prix. Et comme en vertu des mêmes causes le consommateur est obligé de rechercher le bon marché, il va chez le Juif et c’est là qu'il achète. Le magasin européen se trouve ainsi délaissé et chaque jour les bénéfices s’y réduisent davantage » (5).

Le monopole du commerce avec les indigènes leur permettait également de mieux résister. Les Israélites parlaient l'arabe, ce qui permettait à l'acheteur indigène de marchander longuement, de déverser sur la tête du marchand un flot d’injures avant de lui donner les douros demandés et de partir avec l’intime conviction que « le chien de Juif » l’avait odieusement volé ! Ce qui arrivait bien quelquefois. Ils exerçaient souvent en même temps que leur profession celle de petit banquier, ce qui leur donnait des ressources supplémentaires appréciables qui faisaient plus souvent défaut aux Européens (6).

(1) Echo d'Oran, 11, 15, 16, 18 juillet 1897.

(2) Le gouverneur Lépine demanda à la fin de 1897 un crédit de 1.200.000 francs pour soulager la misère des indigènes.

(3) E-F. GAUTIER, op. cil., p. 13 et seq.

(4) DURIEU, Les Juifs algériens, p. 80.

(5) Rapport Dubuc; procureur de la République à Alger au garde des Sceaux, déposition Llobet, président du Tribunal de Commerce d'Oran, à la commission d'enquête parlementaire, 12 juin 1900, p. 193.

(6) « Dans toutes les liquidations judiciaires ou faillites, nous constatons que l'actif du Juif installé dans les villes et petits centres de l’intérieur se compose, lorsqu'on veut liquider, de billets souscrits par les indigènes... Tout le commerce avec les indi-

gènes est accaparé par les Juifs... » Déposition Llobet. Commission d'enquête parlementaire, 1er juin 1900 ef seq.

Battus sur ce terrain, Ces derniers accusaient les Israélites de déloyauté. Leur solidarité s’exerçait dans les affaires comme dans la politique. Les grands négociants, qui étaient les meilleurs clients des fabricants français, leur recommandaient, ce qui revenait souvent à imposer, leur coreligionnaires comme représentants de commerce ou dépositaires. Et, grâce à ces interventions, les Israélites domi. naient le commerce algérien, vendant à de meilleurs prix lorsque l’acheteur était des leurs et trompant leurs maisons ou leurs clients lorsqu'il s'agissait de réaliser quelque liquidation judiciaire ou quelque faillite avantageuse (1).

La liquidation fréquemment employée, constituait un procédé de réclame. On l’annonçait à grand fracas, de façon à attirer les clients en grand nombre ; en fait le commerçant renouvelait visiblement ses stocks à mesure qu'on achetait sa marchandise. La vente à bon marché de quelques « articles de bataille ou de produits plus ou moins frelatés permettait de maintenir la fiction des « marchandises sacrifiées ». Il arrivait bien de temps à autre que les bas de soie d’une cigarière coquette se déchirassent lorsqu'elle les mettait ou que quelques denrées alimentaires rendissent malade la ménagère qui les avaient achetées à moitié prix. On en déduisait alors que les Israélites étaient d’odieuses fripouilles, et on retournait s’approvisionner au marché juif (2).

Quant à la faillite, c'était l'argument massue des antijuifs. A les entendre, tous les commerçants juifs brûlaient du désir de faire faillite pour s'enrichir. « Le nombre des demandes de liquidations judiciaires et de faillites israélites est supérieur à celui des demandes de liquidation ou des faillites d'Européens.. Si nous voulions appliquer strictement les règles du code de commerce, nous pourrions prononcer aujourd'hui même vingt-cinq faillites », disait le Président du Tribunal de commerce d'Oran qui se plaignait que les commerçants israélites tinssent des comptabilités doubles : la leur en hébreu et l’autre en français qu’ils donnaient aux autorités et qu’il jugeait falsifiée (3).

En fait, les faillites israélites étaient proportionnellement plus nombreuses que celles des autres commerçants. De 1894 à 1898 on comptait 1635 faillites qui se répartissaient ainsi :

347 Israélites sur 5.385 patentés israélites, soit 6,44 %.

(1) A. CASTÉRAN, op, cit., p. 12 et suiv.

(2) A. CASTÉRAN, Ibid. p. 12 et seq. DES ILLIERS, 09. cit. {3) Déposition Llobet, op. cit., p. 12 et seg. DES ILLIERS, op. cit.

948 Européens sur 25.743 patentés, soit 3,68 %.

340 Indigènes (1).

On voit que les accusations des antijuifs si elles n'étaient pas dénuées de tout fondement étaient pour le moins exagérées. Le fait que l’Israélite acceptait sans trop de déplaisir l’idée de faillir à ses engagements, quitte à ouvrir boutique quelque temps après sous le nom de sa femme, de son beau-père ou de quelque cousin, s’est vu et se voit encore. Mais la proportion relativement faible du nombre des faillis israélites en regard du nombre des patentés, prouve que ce n'était le fait que d’une minorité encore empreinte de la mentalité orientale (2).

C'était un peu le fait de toutes les accusations des antijuifs. A les entendre, les expropriations, fruits habituels de l’usure, étaient dûs principalement aux Israélites. Comme pour les faillites, ces derniers n'étaient les plus nombreux que proportionnellement. De 1894 à 1898, sur 8.361 créanciers ayant réalisé des expropriations, on comptait 2.827 Européens et 418 Israélites, soit une proportion de 5,17 et 8,91 pour 1.000 (3).

On retrouvait cette même proportion d’Israélites dans les opérations de ventes à réméré qui constituaient une forme d'usure. Sur 3.383 acquéreurs, on comptait 1.081 Européens et 412 Israélites, soit 2 et 8,41 pour 1.000 (4). Mais le nombre de 1.890 indigènes montre que cette pratique était courante chez les Musulmans qui n'avaient pas le même dédain pour les biens fonciers que pour le commerce.

Sans doute ne faut-il pas échafauder trop d'hypothèses sur ces chiffres et se méfier du mensonge par statistique, mais cette constante d’un peu moins du centième de la population israélite qu’on retrouve corraspond à la classe riche israélite. Ces manieurs d'argent, ces commerçants, ces banquiers qui aux yeux des Algériens composaient tout Israël n'étaient en réalité que l'élite du monde juif algérien ; une minorité infime.

HI, — Place des Juifs dans la vie Algérienne.

La population israélite comprenait alors 48.000 habitants, Une forte natalité due à la précocité et à la fécondité des mariages, lui permet-

{1) Rapport du Procureur général d'Alger au garde des Sceaux, 2 février 1899.

(2) Un bon exemple de la familiarité du boutiquier juif avec cette idée de faillite est donnée par certains marchands ambulants cu vendeurs des magasins du quartier juif d'Oran qui pour attirer la clientèle s’'époumonnent à crier « la faillite, Ja faillite ! Ici tout est pour rien ! » procédé de publicité qu’un Européen n’emploie pas.

(3) Rapport Procureur général, 2 février 1899.

(4) Ibid. Les vendeurs à réméré, pour la même époque se répartissaient ainsi : Israé:. lites 60, Français &, Arabes 3.239.

tait de s’accroître régulièrement malgré une mortalité assez forte (1). Mais les Israélites restaient des citadins ; et plus précisément des habitants de grandes villes.

Dans certaines régions, comme l'arrondissement de Sétif, les riches familles avaient acquis des propriétés. Les Zermati étaient les plus grands propriétaires de la région après la Compagnie génevoise, En dix ans, de 1887 à 1897, ils avaient acheté 1.600 hectares de terres à des prix variant entre 50 et 200 francs. Certains propriétaires israélites, Judas Azoulay, Salomon Lévy, les ayant imités, un îlot de colonisation israélite s'était formé au milieu des terres européennes (2). A Constantine, 28 Israélites totalisaient autour de la ville 9.691 hectares de terrains de cultures et de vergers. A Sidi-bel-Abès, à Aïn Témouchent et Mostaganem, à Mascara, dans le département d'Oran, à Blida, à Médéa, à Orléansville, on trouvait de grandes propriétés israélites. Ailleurs, un ou deux d’entre eux cultivaient dans chaque village quelques hectares de vignes ou de céréales. Au total, moins de 250 propriétaires possédaient environ 52.000 hectares. C'était depuis 1870 un résultat appréciable, si l’on pense aux difficultés qu'on avait éprouvées à réveiller la vocation agricole des descendants des Hé- ‘breux, mais en comparaison de la colonisation agricole, c'était bien peu (3).

Dans les grandes villes, au contraire, ils formaient une partie importante du corps commercial. En 1899, 5.385, soit 11 % d'entre eux étaient patentés contre 14.400 Français (5 %) et 11.308 étrangers (3 %) se divisant ainsi : 2.566 dans le département d'Oran, 1.511 dans celui a’Alger, 1.075 dans celui de Constantine et 238 dans le territoire du Sud (4).

Ils avaient acquis un monopole de fait sur la vente de certains produits. A Alger, sur trente-deux maisons de gros pour les tissus, trente appartenaient à des Israélites. Sur quatorze maisons de bonretterie et de mercerie, treize étaient Israélites. Pour les denrées coloniales, on trouvait quinze maisons européennes dont cinq appartenaient à des Maltais et quatorze Israélites. Sur trente-sept fabricants de cigares et cigarettes, on relevait neuf Israélites contre huit Franco- Espagnols, dix Franco-Maltais, un Autrichien, deux Allemands et sept indigènes. Sur six fabricants en gros de chaussures indigènes, cinq étaient Israélites. Enfin la banque restait leur domaine.

(1) Depuis 1877, leur accroissement normal était de 28 pour 1.000 habitants. Si leur mortalité variait de 21 à 30 et même 37 pour 1.000, leur natalité atteignait 40 et même 61 pour 1.000. On comptait en moyenne six enfants par Ménage, WAHL, L'Algérie, p. 241. A. BERNARD, L'Algérie, p. 396 et seq. Ils se répartissaient ainsi : dép. d'Oran, 22.000 ; d'Alger, 17.0000 ; de Contantine, 9.600.

@) NICAISE, L'Algérie au début du XXe siècle, p. 11 et 17.

(3) DURIEU, 09. cit., p. 279 à 984. 1

(4) Statistique du Gouvernement général de l’Algérie.

Dans le commerce moyen, la prépondérance israélite était bien moins affirmée, Les maisons de confection, les magasins de Chaussures, de mercerie, les boulangeries, les cabarets, les boucheries, les épiceries, commerces traditionnels étaient exploités par une proportion importante d'Israélites. Une grande partie du commerce des laines, de l’alfa, du cuir, des céréales leur appartenaient : Les Mantout à Alger étaient les plus grands minotiers du pays ; à Oran les Israélites formaient le tiers des minotiers, la moitié des négociants en farines à Tlemcen... Les métiers d’intermédiaires commerciaux, de représentants, de courtiers avaient toujours été exercés par eux et ils continuaient à suivre cette tradition. A Oran, on comptait 64 représentants et 16 courtiers israélites pour 116 et 41 français, étrangers ou indigènes ; à Tlemcen 15 représentants, à Constantine 5 courtiers, à Alger onze (1).

En somme, le commerce israélite avait plus d'importance par l’activité et la prospérité de ses membres que par leur nombre. Entre sa situation réelle et celle que peignait les antijuifs, il y avait un écart sensible. Les Israélites avaient, en conservant [leurs métiers traditionnels et leurs relations avec la société indigène, gardé le contrôle d’une partie de l’activité commerciale du pays. Grâce à cela, ils occupaient une place bien supérieure à celle qu’aurait dû leur donner leur nombre. Mais la majorité de la communauté restait bien loin de la richesse qui faisait tant envie aux Algériens. C'était toujours cette plèbe misérable vivant de secours et de charité, que les Consistoires et les Comités de bienfaisance devait nourrir. À Tlemcen, la communauté entretenait 260 familles ; à Oran 413 (2). Les indigents touchaient 2 francs à Alger et à Oran, 1 fr. 50 à Constantine ; mais beaucoup restaient sans assistance faute de fonds. C’est que la plupart de ces petits artisans ou de ces ouvriers, chargés de familles nombreuses recevaient des salaires infimes. Il y avait 947 colporteurs, 340 domestiques et 1.064 domestiques femmes, or un colporteur recevait 1 fr. 75 par jour à Oran et 1 fr. 50 ailleurs, les gages d’un domestique variaient entre

(1) A Alger : Sur 21 magasins de confection, 11 appartenaient à des Israélites : sur 78 magasins de chaussures, on comptait 39 Français, 16 Israélites, 13 étrangers ; pour la mercerie, sur 50 magasins, 11 sont israélites. On trouvait à Oran 4 banquiers israélites pour 5 Français, 7 boulangers pour 20, 21 Cabaretiers pour 69, 2 cafetiers pour AT AG tenanciers de débits de liqueurs pour 17, 4 commerçants en farines pour 5, 9 marchands forains pour 19 ; à Tlemcen, on comptait 3 agents d'assurances israélites pour 7, 12 banquiers pour A1, 6 bouchers pour 11, 6 bourreliers selliers pour 10, 6 tenanciers de cafés maures pour 12, 3 chapeliers pour 6, 2 charbonniers pour 6, 4 cordonniers pour 8, 30 épiciers pour 55, 15 négociants en farines pour 2%, 4 marchands de chaussures sur 6, 12 ferblantiers pour 14, 40 marchands de tissus pour 46.

(2) DURIEU, op. ciît., p. 288 et seq. — LENORMAND, Le péril étranger, p. 175.

(3) DURIEU, op. cit., p. 394 et 413. Commission d'enquête parlementaire. Déposition du rabbin Meyer, 15 juin 1900. Durieu donne le nombre de %.878 prolétaires israélites 10.751 à Oran ; 6.153 à Alger et 7.954 à Constantine, mais il exagérait sans doute la situation pitoyable des Israélites pour montrer la barbarie de leurs adversaires antijuifs.

24 francs à Constantine et 42 fr. 50 à Oran et ceux des femmes allaient de 15 francs à Oran à 16 fr. 50 à Alger. Les ouvriers les plus payés, les charpentiers, les ébénistes et les tanneurs recevaient 4 francs par jour ; les moins bien rétribués : les vitriers, les lampistes et les garçons pâtssiers 1 fr. 25 ; les plus nombreux avaient 2 ou 3 francs par jour. C’était peu pour faire vivre leur famille ; aussi le travail féminin était-il nécessaire, mais les salaires féminins étaient plus bas encore que ceux des hommes. Les modistes, les plus favorisées de toutes, recevaient 2 fr. 50, les brodeuses et les cigarières 2 francs, les teinturières 0 fr. 75, les blousières pour Arabes 0 fr. 60, les brodeuses d'or 0 fr. 50. Au total, 10.000 prolétaires ayant à leur charge 32.000 personnes, devaient vivre de ces misérables ressources (1). Comment l’aurait-elle fait sans le secours des Consistoires ?

Si étrange que cela puisse paraître, ce prolétariat, confiné dans l’ancien Mellah passait inaperçu. Le Juif, pour l’Algérien, c'était le banquier, le grand négociant ou le marchand de nouveautés dont les liquidations périodiques rendaient la concurrence impossible, ou le fonctionnaire protégé du député judaïsant (2).

La révolte algérienne contre la domination juive eut un caractère social très net, mais les Européens ne se soulevaient pas contre ces misérables, souvent encore très arriérés. Ils attaquaient les grands Israélites et les bourgeois, ceux qui ayant su s'adapter aux mœurs françaises avaient vu la fortune récompenser leur intelligence, leur travail et parfois leur témérité. Cette réussite qu'ils étalaient quelquefois avec un peu trop de satisfaction, les Européens que la crise faisait souffrir, ne la leur pardonnaient pas.

On ne vendait pas ses marchandises : c'était la faute du Juif. On chômait : c'était la faute du Juif. On était saisi par ses créanciers : c'était la faute du Juif. Partout et toujours, le Juif était rendu responsable des maux qui frappaient l'Algérie et ses habitants, Le chant de guerre des émeutiers antijuifs, la « Marseillaise antijuive » est caractéristique. On n’y parle pas de race ni de dogmes, on demande du travail. C’est le cri de rage de Bab-el-Oued qui a faim.

« À Paris, en France

« On n’est plus chez soi

« Quelle est donc l’engeance « Qui nous fait la loi ?

« Pendant que la vermine

(1) Journal du peuple. Enquête sur l’antijudaïsme algérien, 9 mai 1899.

(2) En fait, il y avait en 1899, 258 Israélites fonctionnaires, généralement facteurs, gratte-papiers dans les administrations, greffiers des tribunaux contre 16.560 Français naturalisés, et 453 étrangers. Statistique du Gouvernement Général.

« Travaille pour rien « Chez nous la famine « Tue le citoyen « Y a trop longtemps qu'nous somm’s dans la misère « Chassons l'Etranger « Ça f’ra travailler « Ce qu’il nous faut, c’est un peu plus d’salaire « Chassons du Pays « Tout’ cett’sal’bande de youdis » (1)

Car la penacée était découverte. Pour retrouver la prospérité, il suffisait d'éliminer la concurrence israélite. Celle-ci disparue, l’âge d’or s’ouvrirait pour les Français, la crise viticole, l’inorganisation du crédit agricole n'étaient rien. La présence des Juifs en Algérie attirait sur le pays tous les malheurs, il fallait les en expulser tous. On avait trouvé la formule magique, la « Sésame, ouvre-toi », qui allait rendre à tous l’abondance et le bonheur.

« Chassons, chassons tous les Schlommous Et restons les maîtres chez nous » (2).

(1) MUSETTE, Cagayous antijuif, p. 65.

(2) « La chanson des voyous », dans Cagayous antijuif, p. 192.

MOENUER

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