L'influence de la presse
La passion des Algériens était avivée par les journaux du parti antijuif. La presse algérienne, à deux ou trois journaux près, se souciait peu de renseigner ses lecteurs, mais elle accordait une large place aux luttes politiques locales. Rédigés soit par des politiciens du cru, soit par d’obseurs folliculaires aux gages du clan le plus généreux (1), la plupart du temps, sans talent, sans moralité, les uns affectant l’air solennel de pontifes de la démocratie, les autres suppléant à leur manque de souffle par des injures de ruisseau, ces journaux, hebdomadaires ou bi-hebdomadaires, avaient pour principal objectif la diffamation de leurs adversaires, Ce qu'ils faisaient parfaitement.
Il n’est que de feuilleter leurs collections pour saisir le caractère du public auquel ils étaient destinés ; visiblement ces articles de déments s’adressaient à des gens qui ne raisonnaient pas, que les idées n’intéressaient point, mais qu’on rendait frénétiques, en accumulant contre l'adversaire les invectives, les accusations monstrueuses et les gros mots. On n’y trouve aucun respect du lecteur : l’ordure s'étale franchement, naïvement même. Pour comprendre ces débordements, il faut se rappeler les plaisanteries de Pépete ou le langage énergique de Cagayous, ces héros de la littérature algérienne. On ne pouvait pas toucher ces gens avec des arguments académiques (2).
M. Louis Bertrand a défini ces articles « des excitations perpétuelles au meurtre et au pillage, des élucubrations délirantes qui ont l’air d’être rédigées par des garçons d’abattoir, et encore des garçons d’abattoirs qui auraient appris le français chez les nègres ». C’est à peine exagéré (3).
Les élections de 1898 approchant ; les journaux antijuifs redoublaient de violence. Ils publiaient de véritables appels au meurtre. Envisageant la participation des Israélites aux élections, « le Petit Africain », organe du radicalisme oranais, écrivait :
(1) Un article humoristique de la Lanterne du 28 avril 1898 dit : « J’y vas faire comme les roumis qu’y savent plus comment boulotter, y sont journalisses ».
(@) Cf. E.-F. GAUTIER, 09. cit. : les ouvriers. — MUSETTE, Cagayous. — L. BERTRAND, Pépète le Bien-Amé, la Cina.
(3) On lit par exemple dans l’Antijuif : « Marchal au lieu d’aller sur le terrain et de venir expliquer sa conduite au meeting où l'avait convié Max Régis, fuya vers Blida. » (Supplément du 10 octobre 1898) — « Laurens, voyant l'élection de Max assurée... s’écria : « O ! Meurtre ! » (Supplément du 10 décembre 1898.)
« … Citoyens, si une pareille infâmie était commise, il n'y aurait plus le lendemain un seul Juif à Oran, ou plutôt il y en aurait le double, car nous les couperions en deux » (1).
« Nous combattons un reptile hideux au moyen de la stratégie intellectuelle d’abord, mais si cela ne suffisait pas, nous aurions recours à la guerre matérielle » (2).
A Constantine, le meneur de l’antisémitisme, Morinaud, dans un violent article « Sus aux Juifs» que reproduisait pieusement toute la presse radicale algérienne conseillait : Assez de paroles et de menaces, assez de discours et de harangues, passons aux actes ». « Agir », c'était, selon lui, voter pour les candidats anüjuifs dont il était, mais on avait à Alger une conception plus énergique de l’action. L'Antijuif écrivait le 13 janvier 1898 :
« Vous nous demanderez quel est le remède ?
« La réponse est facile
« Qu’a-t-on faït des nobles en 1793 ?
« Cependant il y avait du bon chez beaucoup d’entre eux. Ils possédaient des ancêtres glorieux. Mais il fallait sauver la France et trancher dans le vif, on n’hésita pas.
« Aujourd’hui la situation est aussi grave qu’à cette époque et le même besoin s'impose sous peine de voir s'effondrer la Patrie.
« Quand il s’agit de fusiller le peuple on trouve toujours un youtre pour commander le feu.
« Quand 30.000 Juifs et accapareurs de même acabit iraient rejoindre les fédérés de 1871, assassinés par leurs ordres, où serait le mal ?... » (3).
Ces appels au meurtre restaient cependant impunis. Quelques mois auparavant, après les troubles d'Oran, le gouverneur général Cambon avait signalé au Procureur Général le danger que faisaient courir à une partie de la population ces excitations. Mais le magistrat avait répondu que les journalistes poursuivis seraient acquittés par le jury et qu'ils sortiraient de l'épreuve avec l’auréole du martyr. Mieux valait encore ne pas faire de bruit et remettre en vigueur, en Algérie, le décret sur la presse du 11 août 1848 qui considérait comme un délit l'excitation d’une classe de citoyens contre une autre. Le gouverneur avait appuyé cette demande auprès du ministère (4), mais celui-ci ne pouvait pas porter atteinte à la liberté de la presse sans soulever une opposition gènante. Les passions soulevées par l'affaire Dreyfus étaient
(1) Petit Africains, 13 mars 1897.
(2) Petit Africain, 20 juillet 1897.
(8) Antijuif, 13 janvier 1898. Ce journal « tirait » alors à 20.000 exembplaires, autant que les plus grands quotidiens du pays. É
V4) Gouverneur Général à Ministre Intérieur, 10 juin 1897.
si vives qu'une mesure semblable aurait été interprétée avec malveillance. Et puis, vue de Paris, l'agitation algérienne ne paraissait pas extrêmement sérieuse : beaucoup de bruit pour rien. Les antijuifs avaient eu donc toute liberté de poursuivre leur campagne.
Le retentissement de l'affaire Dreyfus en Algérie facilitait leur tâche. Les Algériens avaient prêté une grande attention à la trahison d'un capitaine israélite ; Grégoire et ses lieutenants avaient exploité, dès 1894, cette occasion, en montrant que tous les Juifs, « sans patrie » par définition, auraient agi semblablement.
La campagne de révision leur donnait la preuve de la puissance israélite. Croyant à la culpabilité de Dreyfus, ils s’indignaient des manœuvres du syndicat contre l’armée et la nation. Cet exemple vivant de la conquête juive dénoncée par Drumont acheva d’exaspérer les Algériens. Le procès du commandant Walsin-Esterhazy, la lettre de Zola au Président de la République, les commentaires passionnés qu'ils soulevaient provoquèrent des manifestations qui, de jour en jour, s'amplifièrent et devinrent de véritables émeutes.
IH. __ Les émeutes de janvier 1898.
Les étudiants, qui s’intéressaient davantage à la politique générale que les antijuifs des faubourgs, voulurent brûler solennellement l’effigie de Zola au cours d'un concert de leur association, le soir du 18 janvier, Le commissaire central de la ville, Paysant, s’y opposa, et la police s'étant emparée du mannequin le transporta au commissariat central. Mécontents, les étudiants parcoururent la ville et furent dispersés une première fois par les agents de police. Ayant voulu se rendre ensuite dans les brasseries, ils retrouvèrent Paysant qui leur en fit refuser l’entrée. Ils crièrent alors à la persécution et décidèrent de poursuivre leur action (1).
Le lendemain, en effet, ils brülèrent un nouveau Zola de carton dans l’enceinte de leur école, mais la police de Mustapha ayant voulu empêcher cet autodafé, plusieurs bagarres avaient eu lieu entre agents de police et étudiants ; des arrestations avaient été opérées, et les manifestants avaient parcouru de nouveau la ville en conspuant les Israélites et Zola et en acclamant l’armée. Comme ils s'étaient engagés dans le quartier de la rue de la Lyre où les Israélites restaient groupés, ces échauffourées les avaient mis aux prises avec ceux-c1 et certains d’entre eux avaient été blessés.
Les policiers avaient fait preuve de maladresse en faisant irruption dans la salle de concert des étudiants, puis en les malmenant lors-
(1) Journaux algériens du 20 janvier 1898 et Echo d'Oran du #5 janvier.
qu'ils protestaient. Au moment où la tension des nerfs d’une population turbulente semblait extrême, c'était une méthode dangereuse. Cette erreur ne semble pas avoir été absolument involontaire. Le Gouverneur général Lépine ayant voulu soumettre ses subordonnés à une règle de travail à laquelle ils n'étaient guère habitués, beaucoup de ceux-ci avaient regretté son prédécesseur qui leur avait laissé une liberté à peu près complète, Considéré comme gênant, ce gouverneur, qu’un journaliste irrévencieux définissait, « un caporal administrateur », se heurta à l'hostilité générale (1). Il avait donné des ordres virils, on les exécutait brutalement ; on se contentait de faire du zèle, mais ce zèle allait causer la perte de Lépine et celle de quelques citoyens de moindre importance en même temps.
Le 20 janvier, les étudiants reprenaient leur agitation suivis d’une partie de la population. Craignant qu’on pillât leurs boutiques, es commerçants israélites fermaient celles-ci, mais certains essayant de contre-manifester, des rixes éclatèrent. Un manifestant antijuif recevait un coup de couteau ; deux journalistes radicaux, passant en voiture dans le quartier israélite, étaient attaqués à coups de pierres et blessés (2). Le lendemain, on pillait quatre magasins appartenant à des Israélites ; le 22 on continuait cette œuvre éminemment patriotique. Le soir, une grande réunion publique à laquelle participaient le chef du radicalisme constantinois, Morinaud, venu plaider à Alger, le maire de Maison Carrée, le maire de Mustapha et le jeune Max Régis, avait lieu à Mustapha et, profitant de l’absence de leurs adversaires, trois cents israélites contre-manifestaient, bousculant à leur tour les Français qu'ils rencontraient. Suprême imprudence : les antijuifs qui avaient entendu de furieux discours et voté des résolutions intransigeantes apprenant ce fait, décidèrent de se défendre (3).
Un des arguments favoris des antijuifs était en effet que les Israélites, pour se venger des « manifestations paisibles » qui étaient faites contre eux, se préparaient à assassiner leurs adversaires. « Le peuple d'Alger est en danger » avait affirmé Régis. Les Consistoires distribuent des armes et de l’huile destinée à ébouillanter les manifestants, écrivait « l’Antijuif » (4). On arrivait ainsi à créer une psychose de l’assassinat parmi les agresseurs. Le dimanche 23, au cours de nouvelles bagarres qui se produisaient au quartier israélite, un maçon d’origine espagnole, Cayrol, était tué d'un coup de poignard dans le
(1) LEPINE, op. cût., p. 208 et seq. Echo d'Oran, % janvier, 5 août 1898.
(2) Journaux Algériens, 21 janvier 1898.
(3) Régis avait notamment dit : « Le moment n’est pas venu d’arroser du sang juif l'arbre de la liberté mais je ne suis pas venu ici pour prêcner le calme » Morinaud avait demandé l'abolition du décret Crémieux, la révision des fortunes juives et l'expulsion en masse des Israélites. Dépêche Algérienne, 24 janvier 189$.
(4) Supplément « Antijuif », s. d., 1898.
dos, et deux autres antijuifs étaient également poignardés, sans qu’on pût découvrir leurs meurtriers. Apprenant ce drame, la foule qui s'était assemblée à proximité du lieu de l'attentat pour écouter le concert de la musique des zouaves, suivit alors les bandes d'émeutiers. Rompant les barrages de policiers et de soldats, celles-ci envahirent les rues Bab-Azoum et Bab-el-Oued, où les commerçants israélites étaient particulièrement nombreux et, méthodiquement, entrecrirent de détruire leurs marchandises,
« Trois ou quatre individus, armés de ciseaux à froid et de marteaux, faisaient sauter les boulons fixant aux devantures les barres transversales en fer destinées à les consolider. Ces barres détachées servirent de béliers pour enfoncer les volets et, dans un temps très court, le magasin était ouvert et livré aux pillards » (1).
Les marchandises étaient lacérées, brûlées ou jetées au milieu des rues, Dans la pensée des antijuifs, il s'agissait de faire « un acte de justice populaire » en « exécutant les magasins juifs » (2). Mais les yaouleds indigènes et beaucoup d’Européens aussi estimaient que la reprise individuelle s'imposait. Les femmes, les enfants eux-mêmes prenaient part au pillage sous l'œil narquois des badauds. La justice du peuple était devenue une affaire fructueuse pour une partie de la population algéroise (3).
Il y avait une sorte de complicité unanime en dépit des ordres des autorités. La police était très insuffisante et elle se sentait mal soutenue par la municipalité dont elle dépendait. L'armée, que le gouverneur avait requise, occupait bien les rues, mais les zouaves et les tirailleurs, Algériens et souvent antijuifs, n’intervenaient que mollement. Lorsque la cavalerie chargeant s'était éloignée, les pillards qui s'étaient écartés reprenaient leur œuvre en criant : « Vive l’armée » ! Un adjoint au maire d'Alger affirma que les soldats recevaient des paquets de tabac provenant du pillage et qu'ils s’en montraient ravis (4).
Le Gouverneur Général essaya d'arrêter ces scènes honteuses en prêchant lui-même le calme aux émeutiers. Le 24, il se rendit rue Bab-el-Oued, précédé de quelques zouaves en armes et il harangua la foule. Celle-ci l’écouta, puis un bidon ayant été jeté sur lui de l’intérieur d’un magasin qu'on continuait à dévaliser, elle s’esclaffa et Lépine dut rentrer au palais d'hiver, sous les huées et les injures. Le maître d'Alger, à cette heure, n’était plus le représentant de la France, c'était Max Régis (5). Le jeune journaliste parcourait les
{1) Rapport Procureur Général Dubuc.
(2) Antijuif, 271 janvier 1898. |
(3) Journaux Algériens des 24 eû %5 janvier ; Téléjraämme du 31 janvier. (4) Rapport officiel cité par Le Temps, 19 février 1898.
(5) Journaux algériens, %5 janvier. — LÉPTNE, 0P. cit.
rues en voiture aux côtés de la veuve de Cayrol, acclamé comme un héros par tous ses partisans. Il avait annoncé à Mustapha : « L'heure de la Révolution a sonné » et l’émeute dont il était le chef triomphait. Le 25 janvier, aux obsèques de Cayrol, une foule immense avait répondu à son appel, Au cimetière, il avait prononcé un discours véhément. Il terminait par le serment de venger le martyr si la justice ne punissait pas les assassins.
La foule ne voulait pas tant attendre. A son retour du cimetière, elle était disposée à sacrifier, à la mémoire du martyr antijuif, les premiers Israélites qu’elle rencontrerait. L’apparat du convoi funèbre, la longue marche derrière le corbillard de ces milliers d'hommes qu’une commune haine rapprochait, les discours du cimetière avaient exaspéré les Algériens. Deux Israélites ayant été reconnus dans ur tramway, les antijuifs arrêtèrent la voiture, les en sortirent violen:ment et les accablèrent de coups. L'un d'eux, Schébat, connu pour ses tendances modernistes, devait mourir dans la soirée le crâne défoncé. Plus loin, un autre Israélite, Zerafa, fut assommé. On ne l'abandonna que lorsqu'on le crut mort. Ce fut le point culminant de la crisa. Satisfaits par ce sacrifice expiatoire, les manifestants s’arrêtèrent (1).
En une semaine d’émeutes : deux hommes avaient été assassinés, une centaine d’autres plus ou moins gravement blessés, sept cents individus arrêtés, cent trente-huit attentats contre la propriété commis. On évaluait les dégâts matériels à cinq cent mille francs (2). Les hiverneurs quittaient la ville ; quinze millions étaient retirés par les Israélites riches qui s’enfuyaient. Continuer la guerre civile eût ruiné Alger pour de longues années.
Les élus algérois le comprirent. Ils avaient commencé par protester contre l’autorité supérieure qui, au début des troubles, avait pris la direction de la police municipale (3).
Craignant de déplaire à leurs concitoyens, quelques semaines avant les élections législatives, ils avaient feint une grande indignation. Dans une proclamation au peuple, le maire Guillemin disait :
« Citoyens, vous avez montré superbement votre furie française ;
montrez maintenant que vous avez le calme de la force ; il ne faut plus de manifestations dans la rue ; Alger doit redevenir demain la
(1) Certains télégrammes donnent le ton : « Trois Juifs (ués, Cayrol est vengé », dit l'un et un autre : « Sois sans inquiétudes quand liras troubles ; Cayrol est vengé par la mort de trois Juifs ».
(2) Rapport Procureur Général Dubuc, 11 février 1898. Revue Algérienne, 29 janv. 1898.
(3) Conseil Municipal d'Alger, séance du 21 janvier 1898. En fait les troubles ayant lieu à la fois à Mustapha, à Alger, et à Saint-Eugène, communes que rien ne séparait il fallait pour empêcher les manifestants de se soustraire aux poursuites, unifier la direction des trois polices.
ville laborieuse, fière et sereine, toujours digne par sa foi républicaine de rester la première des cités de l'Algérie » (1).
En même temps, il recommandait l'énergie au commissaire central ei lui donnait des réquisitions en blanc pour demander l'intervention de la troupe (2). Ce machiavélisme puéril ne réussissant pas à calmer la foule, le pauvre maire suivait tantôt le Gouverneur et tantôt les émeutiers ; conseillant l’un, flattant les autres sans rien obtenir que le maintien provisoire de sa popularité. Son collègue de Mustapha, Pradelle, qui avait l'ambition de devenir député, avait franchement pris le parti des émeutiers, semblant attendre qu'une mesure de rigueur lui donnât à son tour la palme du martyr (3).
Ces politiciens avaient blâmé le pillage et les meurtres, mais ils n'avaient pas osé le dire franchement, de peur de déplaire à leurs électeurs ; cependant, se rendant compte des dangers que faisait courir la prolongation de la crise, ils firent office de médiateurs, recommandant le calme au peuple, protestant de leur respect pour Lépine, mais continuant leurs attaques contre le préfet et le commissaire central dont ils demandaient le changement (4). De Paris, le député Samary, le président du Comité républicain nationaliste Thiébaud adressaient des appels à l’apaisement, tout en célébrant le « grand mouvement populaire » dont ils demandaient la fin (5).
Ces recommandations tardives firent peut-être quelque effet. Il est glus probable que les Algérois, las de hurler et de démolir, estimaient que l'exécution de leurs ennemis était suffisante.
Mais, de remords, de regrets devant les victimes, point.
Dans tout l’arrondissement d'Alger, à Oran, à Mostaganem, à Sétif des manifestations plus ou moins graves avaient affirmé la solidarité des provinciaux avec les habitants d'Alger (6).
Si les excès n'avaient été le fait que de la lie de la cité, ils avaient été permis par la complicité morale de la majorité des Algériens, Le procureur Dubuc rapporte qu’une « femme bien mise, aisée certainement » applaudissait près de lui au sac des magasins juifs, disant : « qu’ils avaient assez volé, que leur tour était enfin venu et qu'on ne leur en ferait jamais assez » (7).
(1) Manifeste du 21 janvier 1898.
(2) Rapport Lépine au Président du Conseil, 3 février 1898. (3) Télégramme Algérien, 28, %, 26 janvier, rapport Lépine.
(4) Conseil Municipal. d'Alger, 28 janvier, 4 février 1898. Télégramme, 30 janvier 1898.
(5) Samary dans le Télégramme, 2 février 1898. Appel Thiébaud dans Presse algérienne, 28 janvier.
(6) A Blida, le 21 et le 26 janvier, on manifeste et on pille des magasins juifs. A Boufarik, le 23 janvier, on pille cinq magasins, le 24, treize autres. A Oran, un meeting se tient le 24 janvier suivi d’une manifestation pcaifique ; à Mostaganem, la veille, un cortège avait parcouru la ville, et brûlé en effigie Dreyfus ; à Sétif, le 9%5 janvier, un magasin de nouveautés appartenant à un Israélite était pillé ; à Affreville, le 24 janvier, à Marengo, le 26, les manifestations avaient eu lieu contre les quelques Israélites du lieu. Journaux Algériens, 2%, 28 janvier.
(7) Rappert Dubuc.
C'était un sentiment à peu près unanime « la seule chose que la majorité de la population regrette c’est que les Juifs n'aient pas souffert davantage de la colère populaire » concluait Lépine (1).
Aux yeux des chefs et des journalistes antijuifs, ces émeutes devaient avoir une répercussion immense. Elles prouvaient qu'il était impossible de maintenir le décret Crémieux dont l'Algérie réclarmait l’abrogation. Après ce drame, les pouvoirs publics ne pouvaient qu'étudier les moyens d'éviter de nouveaux conflits et il n’y en avait qu’un : donner satisfaction aux Algériens (2). N'était-on pas en démocratie ? Le dernier mot ne devait-il pas revenir au peuple ? Il y avait, d'après Régis : « Au-dessus des lois complaisantes, un autre pouvoir supérieur, une autre loi qui est celle du peuple en fureur » (3).
C’est elle que le gouvernement de la République devait reconnaître et à laquelle il devait se soumettre.
111, —- La Métropole et l’Algérie.
Ces bizarres chimères furent vite détruites. L'opinion métropolitaine avait bien réagi violemment au récit des troubles d'Alger, mais dans un tout autre sens que celui prévu par les antijuifs. Elle n'avait as montré pour la justice expéditive de Max Régis les mêmes sentiments admiratifs que ses exécuteurs. Elle était peu renseignée sur les événements de la Colonie. Elle connaissait plus mal encore la mentalité algérienne. Suivant sa fâcheuse habitude de tout classer selon la politique française, la presse métropolitaine vit dans ces troubles un simple épisode de l'affaire Dreyfus, Les journaux républicains blämèrent ces « guerres religieuses » menées par les réactionnaires de la Colonie (4). La presse nationaliste critiqua âprement Lépine et demanda le retour de Cambon (5). Mais en dépit des mises au point des députés algériens, la thèse du mouvement clérical prévalut.
Aux raisons de principes qui faisaient condamner par l'opinion métropolitaine l'Algérie, s’ajoutaient des raisons économiques sérieuses. Les négociants et les industriels qui étaient en relations d’affaires avec les Israélites d'Algérie subissaient un préjudice très grave du fait que beaucoup de leurs clients ne pouvaient pas remplir leurs engagements. Devant le nombre des protêts enregistrés, les banques retournaient aux créanciers les valeurs dont elles devaient effectuer le recouvrement. Les négociants rouennais qui, depuis la
(1) Rapport Gouverneur à Ministre de l'Intérieur, %5 janvier 1898.
(2) Samary, dans le Télégramme du 2 février 1898, écrivait : « Avec l'aide de nos amis, nous saurons revendiquer avec énergie les réformes et les satisfactions si justement attendues par les généreux citoyens de l'Algérie française ».
(3) Max Régis, dans la Libre Parole, 15 février 189%.
(4) Manifeste du 21 janvier 1898.
(5) Rapport Lépine à Président du Conseil, 8 février 1898.
période de la conquête, avaient des intérêts communs avec la population israélite d'Algérie (1), protestèrent vigoureusement contre ces désordres, les troisièmes en un an, qui leur fermaient « un de leurs plus importants débouchés ». Le ministère Méline ne pouvait donc, pour satisfaire l'opinion publique, que condamner l'agitation algérienne. On le vit bien aux débats qui eurent lieu à la Chambre des Députés à cette occasion ».
Lorsque le député d'Alger, le radical Samary, eut fait l’historique
de la question, un exposé partial sans doute, mais indiquant du moins les causes du mécontentement algérien dont le cléricalisme et la réaction étaient bannis, son collègue algérien, Bourlier, qui appartenait au çof opportuniste, le contredit point par point. Samary demandait l’abolition du décret Crémieux ; Bourlier en réclamait le maintien ; Samary criait au péril juif, Bourlier en niait l'existence : Samary dénonçait l’usure juive, Bourlier répondait que les indigènes étaient les premiers à pratiquer le prêt à intérêt exorbitant. Lépine, après eux, expliqua la conduite des autorités, démunies de toute force policière sérieuse en face de l’émeute, puis les députés français leur succédèrent et émirent des opinions d’autant plus positives qu’elles n'étaient basées sur aucune connaissance du problème. Jaurès proposait, pour remédier à la solidarité israélite, l'extension de la naturalisation aux indigènes ; Marcel Habert mêlait le décret Crémieux, le scandale des phosphates et l’affaire Dreyfus. Enfin, le ministre de l'Intérieur Barthou répondit à Samary., Il passait dans les milieux parlementaires pour un politique souple et adroit. Son discours justifie cette réputation. Il refit l'historique de la question avec tout autant de partialité que son interpellateur. Pour lui, le pillage était le fait d’agitateurs étrangers, il n'existait aucun mouvement d'opinion contre le décret Crémieux. Il ne fallait donc attendre aucune concession du Gouvernement ; et là, le ministre parlait très nettement.
« Je dis que je ne suis pas pour la révision des fortunes juives, ni pour l’expulsion en masse. Je dis avec la même netteté que je ne suis
(1) Cf. livre 1, ch. VII.
(2) Journal Officiel, 20 février 1898. De part et d'autre, les erreurs probablement volontaires fourmillent. Samary lisait un télégramme du 23 Novembre 1870, adressé par Crémieux à du Bouzet et lui recommandant d’omettre sur les listes des Juifs les Israélites que ne désignait pas leur éducation, mais il parlait de listes électorales, il reproduisait la thèse de Garrot faisant du décret Crémieux l'acte du soul Garde des Sceaux de la Délégation de Tours, malgré ses collègues, il parlait des votes en hébreu, qui n’eurent lieu qu'une fois en 1875 à Oran.
Le ministre parlait des 112 étrangers arrêtés, maïs en passant sous silence les 580 français condamnés pour les mêmes délits. I1 présentait Régis comme un étranger naturalisé depuis deux ans seulement sans dire qu'il était né à (Sétif et que, fils d’un étranger naturalisé il avait bénéficié de loi de 1889. Enfin, pour prouver que le décret du 24 octobre 1870 émanait de tout le Gouvernement de la Défense Nationale, il citait la lettre de Gambetta relative aux neuf décrets sur le régime civil en Algérie dont il réduisait le sujet à la seule naturalisation des Juifs.
pas davantage pour le seul moyen que l'honorable M. Samary ait accepté à la tribune, je ne suis à aucun degré pour le retrait des décrets de 1870 et de 1871 ».
C'était ce qu’en 1896, son prédécesseur Leygues avait déjà répondu à l’interpellation Denis. De nouveau la Chambre l’approuva et presque unanimement. Après cette séance, la proposition d’abrogation du décret Crémieux qu’avaient formulée Samary, Forcioli et quelquesuns de leurs collègues apparaissait condamnée (1).
« La question de l’abrogation du décret Crémieux au lieu d’un pas en avant a fait un pas en arrière par la faute de ceux qui menèrent l'affaire et l’ont conduite maladroitement. La journée d'hier démontre que les violences, loin de servir notre cause la compromettent », concluait un journaliste modéré d'Alger (2).
On allait donc revenir aux solutions légales.
1V. — Les élections antijuives.
Ce qui ressortait le plus nettement des commentaires des actions algériennes par les journaux, c'était la méconnaissance profonde de l'Algérie. Comment dans ces conditions l’opinion publique aurait-elle rendu justice à la Colonie ? Pour se jusüfier, les antijuifs algériens résolurent d'exposer eux-mêmes aux Français leurs griefs et leurs idées. Max Régis, le maire de Mustapha, Pradelle, l’avocat Daniel Saurin, longtemps rédacteur de l’Akhbar, tous trois anticléricaux arffirmés, furent chargés de prêcher à Paris la bonne parole.
Ce fut le premier contact de Max Régis avec les milieux politiques français. Sa jeunesse, sa réputation, son ardeur à la lutte et la séduction qu'il exerçait produisirent une grande impression. « Jeune homme du seizième siècle » estimait Barrès (3) ; et Drumont racontant leur première entrevue :
« Quand on avait causé quelques minutes avec lui, on comprenait comment cette généreuse population d'Alger, qui avait commencé par admirer le directeur de « l’Antijuif » pour l’intrépidité dont il a fait toujours preuve, on comprenait qu'elle s'était mise à l’aimer
(1) Elle était ainsi conçue : Art. 1r. — Le décret du 24 octobre 1870 et le décret du 7 octobre 1871 sont rapportés. Art. 2. — La loi de 1889 sur la nationalité cessera d’être applicable en Algérie en ce qui concerne les étrangers israélites et musulmans. Art. 3. — Les Israélites inscrits sur les listes électorales en vertu du décret de 1870 et du décret de 1871 ne pourront être maintenus lors de la révision de 1899 que si la qualité de citoyen français a été accordée individuellement à eux ou à leurs parents. Art. 4 — Les Musulmans et Israélites étrangers qui ont été inscrits en vertu de la loi de 1899 ne seront plus inscrits en 1899 qu'en vertu d’un décret individuel de naturalisation. Proposilion de loi Morinaud, Drumont, annexe, p. 67 et seq.
(2) Dépêche Algérienne, 22 février 1898.
(3) M. BARRES, Mes Cahiers, t. II, p. 108.
pour la bonne grâce juvénile, la belle flamme et l'enthousiasme qui étaient en lui, pour un je ne sais quoi de souriant et de naïf qui plaisait davantage encore chez ce jeune téméraire et vaillant lutteur... » (1).
Il fit immédiatement figure de chef de la délégation algérienne, exposant dans « La Libre Parole » la pensée de ses compatriotes sur « le péril juif ».
« Nous voudrions, disait-il, que la France le sût ; peut-être hésiterait-elle alors à nous condamner comme les indignes fils d’une révolution que nous continuons » (2).
Au cours d’une réunion publique salle Chaynes, à la Villette, il finissait son discours en répétant son apostrophe du 22 janvier à Mustapha : « nous arroserons, s’il le faut, de sang juif l'arbre de notre liberté » (3).
Le Gouvernement ayant promis à la Chambre de briser le mouvement antijuif, ces paroles parurent fournir un bon prétexte à des poursuites contre le jeune chef algérien. On persistait ainsi dans l'erreur qui avait déjà assuré la popularité naissante de Régis, dont les premiers procès avaient fait la réputation, Plus que jamais celui-ci parut le héros de la cause antijuive. Lorsqu'il revint à Alger, cinq mille personnes l’attendaient, stoïques sous la pluie, pour l’accueillir en triomphateur (4).
C’est qu’à Paris, Régis avait reçu la consécration du chef de l’antisémitisme français : sur sa demande, Drumont acceptait de poser sa candidature à Alger contre Samary. Depuis le début de Ia crise antisémitique, il était question d’élire en signe de protestation contre le gouvernement métropolitain, un des chefs de l'opposition nationaliste. Dès 1895, on avait parlé du marquis de Morès, à Constantine. Le grand aventurier mort, on avait envisagé la candidature de Drumont, qu’on aurait opposé à Thomson, puis, lorsqu'on connut le retrait de celui-ci, à Morinaud, dont certains redoutaient la tendance radicale. Puis Pradelle, briguant la siège de député d’Alger, on avait songé à offrir au grand polémiste français la seconde circonscription d'Alger, ou Oran dont on parlait aussi pour Maurice Barrès. Mais Régis pensait que le grand homme de l'antisémitisme devait être l’élu de la capitale algérienne. C’est ce qu’il lui avait offert au cours de son voyage. Drumont avait laissé entendre à Pradelle qu’il ne solliciterait pas de mandat en Algérie. Malgré une expérience élec-
(1) Libre Parole, 23 mars 1898.
(2) Libre Parole, 93 mars 1898.
(3) Temps, Libre Parole, journaux Algériens, 21-23 février 1898. (4) Journaux Algériens, 9 mars 1898.
torale malheureuse à Paris en 1890 (1), il n’était pas hostile en principe à l'élection, mais il songeait à se présenter dans le Vaucluse, à la succession de Naquet. Les instances de Régis, qui se portait garant du succès, eurent raison de ses hésitations et la candidature de protestation du directeur de « La Libre Parole » fut lancée.
La situation manquait pourtant de clarté. Le député sortant Samary radical, anticlérical et antijuif entendait conserver son siège (2). Pradelle, qui représentait les mêmes tendances, et Drumont que son catholhcisme faisait suspecter, mais dont l’antisémitisme était plus affirmé encore, se présentaient contre lui. On parlait encore de Gourgeot qui, quelques années auparavant, avait publié de violents pamphlets contre les abus israélites et de l’ancien député opportuniste Leteliier. Régis était seul à soutenir Drumont. Abandonnant momentanément la lutte antijuive, il se querella avec le maire de Mustapha. De nouveaux duels victorieux et de nouvelles condamnations vinrent rehausser son prestige. Sa popularité et celle de son maître croissaient chaque jour. Le 17 mars, des milliers d’Algérois acclamaient, à Babel-Oued, la candidature de « l’homme qui fera trembler Lépine » (3;.
Craignant de nouveaux troubles, et encore plus l'élection de Drumont, Lépine fit arrêter Régis pour les propos qu'il avait tenus un mois plus tôt à Paris (4). Viviani, interrogé par la Libre Parole, jugeait sans indulgence cette manœuvre. « Même si cette mesure était légale ce serait une sottise au point de vue politique, car elle aboutira à échauffer les esprits déjà surexcités » (5). Les événements lui donnèrent raison. Le gouverneur s'était flatté de maintenir l’ordre jusqu’à ce qu'on oubliât Régis et que, privé de son principal appui, Drumont fût battu. Il méconnaissait ainsi gravement le caractère de ses administrés. Ceux-ci se soulevèrent de nouveau à la voix du frère du « martyr » Louis Régis. De nouveau des cortèges tumultueux parcoururent les rues d'Alger en chantant des couplets patriotiques ou antijuifs et en conspuant les Juifs. L'appel aux troupes de l’intérieur du département et surtout aux tirailleurs indigènes avait permis d'empêcher l'incendie de la synagogue et de nouveaux pillages, mais Ja rancune de la population en était plus vive encore. Des incidents burlesques tels que la pétition que les dames antijuives, conduites par la propriétaire de la « brasserie antijuive », avaient voulu porter au gouverneur qui les avait fait mettre à la geôle, ou la poursuite des
Ü) Echo d'Oran, 6 mars 1898, Rappel, 8 février 1898. — DRUMONT, Testament d’un antisémite. — Antijuif, Télégramme et Dépêche Algérienne, 15 fév., 10 mars 1898. (2) Echo d'Oran, 6 mars 1898, Antijuif, Télégramme et Dépêche Algérienne, 3 mars 1898 4 Ibid. 6, 14 et 17, 18 mars 1898.
(4) Journaux Atgériens, 2 mars. Lépine à Ministre Intérieur et Justice, 22 mars 1898. (5) Libre Parole, 23 mars 1898.
yaouleds, coupables d’acclamer « le prisonnier », par les agents, venaient détendre les nerfs.
Ne pouvant pas exercer de représailles, les Algérois tournaient leur colère vers le Gouverneur Général. Celui-ci ne pouvait plus s’avent turer seul dans les rues sans être suivi de manifestants qui le sifflaient et demandaient à grands cris sa démission. Les membres de sa famille, lorsqu'ils étaient reconnus, étaient injuriés ; son jeune fils, sortant du lycée, fut battu (1).
Par son acte d'autorité maladroit, Lépine s'était donné des allures de tortionnaire ; il avait fait de Régis un prisonnier d'Etat grandi par la souffrance. A aucun moment de sa carrière politique, le chef de l'antisémitisme algérois ne devait être aussi puissant que pendant sa captivité. Le maître d'Alger résidait à la prison Barberousse et non au Palais d'Hiver.
A défaut de son dieu, la foule des antijuifs porta son admiration sur Drumont. La plèbe de la Cantère ignorait ses œuvres ; tout au plus les letirés, ceux qui savaient un peu lire, connaissaient !a « Libre Parole ». Mais Régis l’appelait « son maître », il leur avait dit qu'il faisait une guerre implacable aux Juifs. Cela suffisait pour qu'il leur fut sacré. La bourgeoisie antijuive, elle, subissait l'influence de Drumont depuis plusieurs années. Elle lui aurait bien reproché sa religion ou son amour des régimes déchus, mais il donnait les assurances les plus fermes de son ralliement à la République et il s’engageait même à voter la séparation de l’Eglise et de l'Etat, La grande majorité de la population se rallia donc à sa cause. Le 3 avril, dimanche des Rameaux, elle le recevait avec d’incroyables transports d'enthousiasme (2).
— Drumont est aujourd’hui le maître de l’Algérie, écrivait son collaborateur Jean Drault, et si Barthou ou Milliard venaient ici, Drumont n'aurait qu'un signe à faire pour empêcher leur débarquement » (3).
Devant cette prodigieuse popularité, Pradelle renonçait à poser sa candidature, Letellier également. Samary défendait son siège tandis qu'on espérait qu’un modéré, Bertrand, attirerait à lui les voix des catholiques. Un antijuif indépendant, Gourgeot et une anarchiste Vibert complétaient la liste des candidats. Il restait autour de Samary les militants du parti radical et les francs-macons (4). Favorables à l’antijudaïsme algérien, tant que celui-ci leur avait permis de combattre victorieusement l’opportunisme, ceux*ci Craignaient que les réactionnaires ne s’appropriassent à leur tour cette machine de guerre.
(14) Journaux algériens, Libre Parole, Temps, 2% mars à 1€ avril 1898 et 25 mars, 9 avril 1898.
(2) Journaux algériens, 4 à 7 avril.
(3) Libre Parole, 19 avril 1898.
(4) Discours Morinaud, 20 mai 1898.
Le sénateur d'Alger, Gérente, les comités du parti radical et du parti socialiste révolutionnaire jetèrent donc l’exclusive sur Drumont. Ce fut la première fissure du bloc antijuif, mais cette défection n’était guère susceptible d'arrêter le mouvement en faveur du père de « la France juive ».
On le vit bien lorsque des anarchistes, qui n'étaient pas exempts de liens avec la police ni avec les Israélites, furent envoyés à Alger pour combattre Drumont (1).
Attendus au débarcadère par les militants antijuifs que guidait Jules Guérin, ces pauvres hères, traqués en tous lieux, rossés dès qu'ils s’écartaient les uns des autres, durent se disperser dans les villes du département. Sébastien Faure, venu pour combattre le cléricalisme, était expulsé par la foule et Guérin lui succédait à la tribune. « Le courant antijuif est presque insurmontable, notait un compagnon-policier, et tout ce qui se présente pour le barrer risque fort d’être balayé et emporté » (2).
Les candidats, du reste, se proclamaient antijuifs ou se défendaient de sympathiser avec les Israélites. Le radical Marchal, directeur du « Télégramme », se ralliait à Drumont et se présentait contre Mauguin, l’ancien chef du çof opportuniste, qui s'engageait à demander le retrait ou la révision du décret Crémieux (3). Etienne, tout en démontrant l'impossibilité de réviser le décret Crémieux, demandait que toutes les places fussent attribuées uniquement aux Français (4). Seul Thomson qui, abandonnant son siège de Constantine, s'était rrésenté à Bône dans le fief de son allié Bertagna, maintenait la tradition modérée.
Le corps électoral se prononça à une énorme majorité pour les candidats antijuifs. A Alger, Drumont obtenait 11.557 voix contre 2.328 à Samary et 1.741 à Bertrand. Marchal pour la deuxième circonscription du département, Morinaud à Constantine étaient également élus. Seuls Thomson et Etienne réussissaient à conserver leur siège. À Oran, la querelle des antijuifs conservateurs et radicaux avait permis au député modéré d'arriver en tête. Mais l'influence de Drumont qui recevait à Oran le même accueil délirant qu’à Alger, faisait triompher au second tour un candidat antijuif de tendances nationalistes, l'avocat mostaganémois Firmin Faure (5).
Ce succès amena une sérieuse détente. Tout à la joie du triomphe,
(1) Rapport d’un indicateur anarchiste à la Sûreté Générale, 27 avril 1808.
(2) Journaux algériens, 21 avril, 3 mai.
(3) Dépêche algérienne, 4 mai, 1898.
(4) Discours d’Oued Taria. Echo d'Oran, 2 avril 1898.
(5) Journaux algériens, 8-23 mai 1898. A l'arrivée de Drumont, la ville était pavoisée et illuminée ; la foule détela les chevaux du landau du polémiste et des jeunes gens traïnèrent sa voiture. Jamais personnage officiel ne reçut un tel accueil.
les antijuifs ne pensaient qu’à réclamer l’amnistie des prisonniers et l’abrogation du décret Crémieux. Ces élections avaient pris la forme d’un vaste plébiscite sur la question juive sans signification politique.
Des hommes comme Faure, Drumont, Morinaud et Marchal avaient chacun une attitude différente sur les problèmes politiques. Leur accord ne se faisait qu’au sujet de la guerre qu'il fallait faire aux Israélites. On avait conseillé aux Algériens de ne pas renouveler leurs fautes de janvier, mais de manifester leur opinion dans la légalité. Ils croyaient naïvement que le gouvernement s'inclinerait devant leur volonté (1).
De là les manifestations d’allégresse auxquelles hommes, femmes et enfants se livraient avec une exubérance toute méditerranéenne. Mais déjà des Cassandres, issues des loges maçonniques, essayaient de rabattre cet enthousiasme et prédisaient de sombres déconvenues aux triomphateurs.
— En vérité, écrivait Bogros, vénérable de la Loge d'Oran, ne devient-on pas rêveur quand on songe qu'un grand pays d’une admirable fécondité, qui a besoin de tant et si profondes réformes économiques, d’un si coûteux outillage qui, pour se développer, doit compter avant tout sur la bienveillante sollicitude de la Mère Parie et du gouvernement de la Métropole s’amuse à faire des pieds de nez au pouvoir et à compromettre son avenir dans des luttes stériles, dans des protestations sans portée possible et dans une opposition ruineuse ?
« C’est là, selon nous, de la mauvaise politique » (2).
Les grandes heures de l’antijudaïsme algérien étaient déjà révolues.
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(1) « Il est du devoir d’un véritable démocrate de se soumettre aux exigences du suffrage universel et il n'appartient qu'aux Césariens de vouloir imposer leur volonté. Ici nous ne voulons plus de Juifs. ». Nouvel Antijuif, 13 avril 1899.
(2) Echo d'Oran, 30 avril 1898.