‹ Les Israélites Algériens De 1830 à 1902Chapitre 60 sur 102 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

l. __ Popularité de Max Régis.

Le meilleur agent électoral des antijuifs d'Alger avait été le gouvernement lui-même. En emprisonnant pour de longs mois les gens qu’on avait arrêtés au cours des émeutes de janvier, on avait mécontenté la population. L’incarcération de Régis, qui avait suivi, avait ris une valeur symbolique. Le jeune chef incarnait l'Algérie persécutée pour ses idées, les martyrs de la révolution antijuive. Il était devenu « le prisonnier » dont s’entretenaient tous les habitants. Il s'était ainsi créé, pour reprendre une expression à la mode, une « mystique » favorable au directeur de « l’Antijuif », qui se manifestait par des marques d’adoration inconcevables. Ce que ses adversaires devaient nommer la « réghystérie ».

Pour l'instant, ses adversaires mêmes lui rendaient hommage. C'était un « courageux soldat de l’Idée » (1), un « jeune homme épris d’idéal ». « Il a de la fortune, il est à l’âge où tant d’autres ne songent qu'au plaisir. Lui s’est imposé une tâche dans laquelle il ne récoltera qu’ennuis de toutes sortes, où s’éparpillera son avoir, et sera atteinte sa liberté. Il est un soldat dont la manche est trop souvent retroussée pour qu'il songe à y faire coudre des galons » (2).

Pour le peuple, il était un homme qui n'avait pas peur ; certaines de ses actions, comme le fait d’aller seul vendre son journal au milieu du quartier juif, parce qu'on y avait attaqué ses vendeurs, ou ses duels retentissants, le plus souvent victorieux, lui avaient donné un prestige qu'il devait à la fois à son courage et à sa force. Cette plèbe méditerranéenne aimait en lui l’afhlète capable de faire victorieusement le coup de poing, le beau mâle dont les aventures amoureuses faisaient son admiration. En face des administrateurs vieux et guindés qu’envoyait la France, il représentait la jeune population algérienne, ardente jusqu'à la brutalité, à la fois têtue comme un enfant et rusée comme un primitif. Dans ce fils d'Italien naturalisé, elle se reconnaissait, aussi l’adorait-elle comme un héros national.

Une propagande savamment menée entretenait son culte. Un mysté-

(1) Echo d'Oran, 18 juillet 1898.

(2) Ibid. 29 mai 1898.

rieux agresseur avait tenté de l’assassiner un soir après une confé- ‘rence dans un village voisin d'Alger (4). Pendant sa captivité, on vendait pour 10 centimes les « mémoires du prisonnier Max Régis » où l’on vantait sa magnanimité. Avec une recherche du pathétique, un peu trop visible pour être très habile, l’auteur décrivait la prison du captif, l’entrevue de la mère et du prisonnier, la visite de Drumont à celui-ci. Il le montrait trahi par l’ancien gérant de son journal et faisant une rente aux petits enfants du parjure emprisonné à son tour (2). Il dévoilait la noirceur d’âme des hommes du gouvernement qui lé maintenaient dans une prison ravagée par le typhus dans l’espoir de le supprimer (3). Le livre se terminait par des serments de désintéressement.

« Je jure de ne pas me présenter aux prochaines élections au Conseil Général ; je n’ai qu'une ambition, celle de combattre jusqu’à ce que les Juifs n’empuantent (sic) plus notre atmosphère » (4).

« Advienne que pourra, concluait-il, je ferai ce que je dois faire, je sais que le sang des martyrs fait germer les idées ».

Il n’était pas d’antijuif qui ayant lu ces lignes ne fût persuadé de la sainteté et de l'innocence de Régis. Un de ses partisans l’appelait « un nouveau Saint-Michel à la chevelure ensoleillée terrassant l’hydre au regard visqueux » ; un autre, « le sublime restaurateur de la fierté nationale », « l’héroïque ennemi des iniquités sociales », « le puissant remueur d'’idéal » (5).

Les femmes lui avaient voué une adoration fervente. Non seulement à cause de sa séduction, de sa réputation d'homme à bonnes fortunes, mais parce qu'il était le premier homme politique algérien qui s’adressât à elles. « Vous êtes maintenant les vestales qui veillez au feu sacré sur lequel s’offrira l'holocauste de toutes nos souffrances, leur disait-il. Apportez sur l’autel de la Patrie en danger l’hommag: de vos dévouements si nécessaires » (6).

Ce langage ampoulé n'était guère fait pour les cigarières de Bab-el- Oued et les ménagères de Belcourt, mais elles le trouvaient d'autant Elus éloquent, qu’elles ne le comprenaient pas, elles l’adoraient comme un prophète, assez humain pour ne pas les dédaigner.

D'honnêtes commerçants s'étaient emparés de cette popularité et l’exploitaient habilement. Les cigarettes de l’Union ouvrière d'Oran s’appelaient « les cigarettes antijuives Louis Régis et du prisonnier »,

(1) Journaux algériens, 8 février 1898.

(2) Mémoires du prisonnier Max Régis recueillis par un ami. Premier fascicule.

(3) « On prétendait que l’on entretenait l'épidémie pour me faire disparaître ». Fascicule 2; "ch. 2.

(4) Tbid., chap. 5, p. 13.

(5) FERNAND LAFFITE, Conférence antijuive, p. 4. — PAUL CARRÈRE, Max Régis à Grenoble.

(6) Cité par JEAN HESS, La vérité sur l'Algérie.

les « cigarettes Barberousse » étaient décorées d'une vignette représentant Max Régis enchaîné ; mais plus ingénieux, Mustapha ben Turki de Mustapha, pensant que l'espoir inciterait ses clients à la dépense, plaçait son tabac sous le signe de « Max Régis en liberté » (1).

Un des premiers actes des députés d'Algérie après leur élection avait été de demander au Gouverneur Général la mise en liberté du prisonnier, mais Lépine s'était déclaré incompétent et avait subordonné son avis à l'attitude de la population. Pour délivrer leur héros, les antijuifs se résignèrent alors à la sagesse. Chaque soir, une longue théorie d'admirateurs gravissait la côte qui mène à la prison Barberousse. Arrivés au pied des murs, ils chantaient des refrains antijuifs et demandaient Régis jusqu'à ce que celur’ci se montrât à la lucarne de sa cellule. Alors ils l’acclamaient longuement et reprenaient la route d'Alger, heureux de l’avoir entrevu un instant (2).

A Paris, le ministre de la Justice avait promis aux députés antijuifs ia grâce des condamnés qui n'auraient pas de casiers judiciaires et celle de Régis, mais ces mesures de clémence n'étant pas prises immédiatement, la foule s’énervait. Des rixes éclataient de nouveau, la famille du gouverneur était outragée, la fièvre des mauvais jours se manifestait.

Enfin le grand jour vint. Debout dans une voiture que traînaient ses admirateurs, couvert de fleurs, portant aux poignets les menottes d'or que lui avait remises ses admiratrices, Max Régis écoutait monter les acclamations de toute sa ville. Spectacle enivrant pour un jeune homme de vingt-cinq ans que rien n'avait préparé à cette yrodigieuse aventure ; le soir même il jurait sur ses menottes de combattre jusqu’au renvoi des Juifs en Palestine et, à ce moment, il ne doutait pas qu'il y arriverait (3).

1, - Le Parti antijuif.

Cette excitation morbide n'existait guère qu’à Alger et dans sa banlieue. Dans les grandes villes, les passions politiques restaient fort vives, mais les élections qui auraient pu donner lieu à de dangereuses manifestations s'étaient déroulées dans le calme. Quant aux campagnes, où les Israélites n'étaient qu’en nombre infime, elles se montraient assez indifférentes aux événements politiques.

La vogue de l’anjudaïsme subsistait bien encore. On continuait à

boire l’absinthe antijuive, le kina antijuif, à fumer des cigarettes.

(1) Réclames relevées dans PAUL CARRÈRE : « Max Régis à Grenoble, mémoires au prisonnier Max Régis », T. II.

(2) Journaux algériens, 12 mai, 11 juin 1898.

(3) Ibid. 14 juin 1898. Le 17 juin, au Grand Théâtre, au cours d’un gala au bénéfice: des pauvres de l'Antijuif, le buste de Max Régis était solennellement couronné.

antijuives, à se coiffer du chapeau gris symbolique mis à la mode par le marquis de Morès (1), mais on estimait que la lutte contre le décret Crémieux incombait aux députés et que la tâche des électeurs était terminée.

A Alger, au contraire, les antijuifs se croyaient appelés à régénérer la France. Comme ils lui avaient montré la voie, en combattant l’Empire autrefois, ils lui indiquaient le péril juif et ils ne doutaient pas que s’apercevant un jour prochain de leur erreur, les Français de la Métropole ne suivissent leur exemple.

Cette population jeune avait la fierté de sa force. « Le sang, il est chaud plus mieux qu’en France » affirme Cagayous (2). Ce n’est pas qu'un mot d'humoriste. Les Algériens avaient, et beaucoup l'ont encore, le sentiment qu'ils étaient plus forts, plus délurés, plus aptes à. la lutte pour la vie que le Métropolitain dont l’idéalisme leur semblait un peu niais. Il était donc normal qu'ils entreprissent d’abord la croisade antisémitique. La vieille France, plus prudente, plus timorée, plus naïve aussi, les imiterait quand l'expérience l'aurait instruite.

Alors que les autres antijuifs algériens se recommandaient encore des principes républicains, ceux d’Alger abandonnaient cette tradition. En décembre 1897, la « Ligue radicale socialiste antijuive » s'était transformée en « Ligue antijuive », évolution significative. Autour de Max Régis et de ses frères on trouvait quelques avocats bourgeois venus du parti conservateur comme Gérard de Mouricaud, ou du socialisme comme Daniel Saurin, et surtout des petits fonctionraires d’origine humble, de tendances socialistes, sans grande culture, oue les théories révolutionnaires de Drumont avaient séduits, Lionne, employé à la mairie d'Alger, révoqué pour son activité politique ; Chaze, Sudraud, agents des chemins de fer algériens (3) ; des aventuriers aussi, tels ce capitaine que les scandales de sa vie privée avaient contraint de démissionner, ou ce garcon de café-concert dont Régis avait fait le gérant de son journal et qui l’avait trahi ensuite (4).

Tous se proclamaient athées et indépendants de l'Eglise, tous g’accordaient pour demander l'oubli des querelles passées, l’union des Français et de la colonie contre le « péril juif » et une nouvelle société plus juste pour les classes moyennes et le prolétariat. Le théoricien, le Drumont algérien, était Lucien Chaze qui publiait ses libelles sous le pseudonyme de Jacques Defrance. Il avait fait une synthèse singulière d’antisémitisme et de socialisme de Drumont et d’Hugo ; pour-

(1) FERNAND LAFFITTE : Max Régis et son œuvre ; Mémoires du prisonnier Max Régis, etc...

©) MUSETTE, Cagayous antijuif.

(3) Antijuif, 4 décembre 1897. Libre Parole, 5 août 1898.

(4) Mémoires du prisonnier Max Régis, t. I, p. 10.

suivant dans le Juif le « traître-né », « l'élément le plus dissolvant de la société française » mais en même temps le maître de la finance internationale qui dirigeait à son gré, c’est-à-dire contre la production et le travail universels, les politiques des gouvernements européens » (1).

Le remède, c'était la révolution antijuive dont avait parlé son maître. Persuadé qu’elle était proche, Chaze avait préparé une loi de préservation nationale qu’il se proposait de déposer sur les bureaux de l’Assemblée constituante chargée de donner à la France une organisation républicaine. Tous les Juifs devaient quitter la France et ses colonies dans un délai de huit jours. Toutefois, ceux dont la fortune dépassait un million de francs ou ceux qui n'avaient pas exercé une profession notoire seraient arrêtés, incarcérés et traduits devant un jury national de trente-trois membres élus au suffrage universel. Cet organisme serait chargé de vérifier toutes les fortunes, juives ou non, supérieures à un million de francs et de déclarer propriété nationale toutes celles acquises par la spéculation. Les coupables — Juifs ou non — seraient condamnés à mort et exécutés publiquement. Quant aux bannis, il voulait bien qu’on les aidât à reconstituer le royaume de Sion où ils s’administreraient à leur fantaisie (2). Il poussait la magnanimité jusqu'à admettre qu’un jour fort lointain, il serait possible de leur faire une place au sein de la Fédération des Peuples émancipés (3).

Pour atteindre ce but, il ne fallait pas trop compter sur le bon vouloir du Gouvernement qu'ils accusaient d’être vendu aux financiers israélites. Mais on pouvait rendre la vie intenable aux Israélites, non pas en les persécutant violemment mais en les frappant à la bourse. Le premier devoir des antijuifs, disait Sudraud, était de déserter le plus possible les immeubles et tous les magasins juifs (4). En effet, le Juif ne vivant que pour l'argent, irait, le jour où ses revenus se tariraient, porter ailleurs son industrie et quitterait de sa propre volonté l'Algérie. Il suffisait d'organiser le boycottage des Israélites de façon parfaite pour que la devise de « l'Antijuif « : « A la porte, les Juifs » devint une réalité.

Les militants et les sympathisants du parti furent invités à ne plus faire la moindre emplette dans un magasin appartenant à un Israélite. Le journal de Régis donnait la liste de ces magasins par rues et par professions, puis la liste des magasins français concurrents,

(1) Quelques réflexions libres sur l'antisémitisme, p. 32. — L'expulsion des Juifs, p. 12 et 15. En 1897, lecteur assidu de la Libre Parole, il n’avait pas encore lu La France Juive, mais il connaissait les thèmes de Drumont.

(2) Quelques réflexions libres sur l'antisémitisme, p. 40-41.

(3) Ibid., p. 48.

(4) SUDRAUD, Les antijuifs algérois, p. 6.

les seuls qu'un véritable antijuif pouvait faire travailler. Ces listes étaient suivies d'avis de ce genre :

« Sur trente-cinq négociants en nouveauté, six seulement sont Français, tous les autres sont youpins, soit vingt-neuf voleurs » (1).

« Sur douze négociants en couronnes mortuaires, quatre seulement sont Français, les huit autres Juifs, par conséquent des voleurs » (2).

Mais ce n'était pas tout. Les patrons devaient renvoyer leurs employés israélites. Les propriétaires d'immeubles où logeaient des Israélites devaient les expulser. L’héroïsme consistait à repousser les présents d'Israël en refusant d’avoir des clients israélites.

Mais, comme il était plus difficile d'imposer des sacrifices pécuniaires aux Algériens que de les pousser dans la rue pour se battre, « l’'Antijuif » livra à la vindicte publique « les noms de ceux qui ne comprenaient pas le devoir élémentaire de la solidarité antijuive » et de ceux qui se comportaient en bons militants. On lisait dans l’organe du parti des avis ainsi rédigés :

« Le personnel de la Compagnie Schiaffino a adressé par l’intermédiaire de notre ami Baille, conseiller général, une demande au directeur de cette Compagnie le priant de vouloir bien les priver du contact du pointeur juif Zémour.

« La maison... a immédiatement donné droit à cette patriotique réclamation. »

« Nous félicitons M. Celly, directeur de la Compagnie Touache d’avoir flanqué à la porte le youpin Safar Simon... « A la porte les Juifs et vivement » (3).

Ayant organisé un service de surveillance remarquable aux abords des magasins israélites, les antijuifs dénonçaient les audacieux qui refusaient de leur obéir et qui devaient être traités aussi rigoureusement que les Juifs eux-mêmes. « Dans notre dernier numéro nous avons prié le Café d’Apollon de montrer la porte au youpin Basch ; il paraît qu'un autre youtre.… s’y trouve matin et soir. Cela ferait deux... Vite le balai ! » (4).

« Nous signalons à nos amis et surtout à ceux de Blida et Boufarik, M. Mélia, fabricant de bonbons et autres sucreries, rue Philippe. Ce commerçant a pour gérant et voyageur un youpin nommé Herz, paraît-il (5).

Les femmes, plus timides, 2t que le scandale pouvait effrayer, étaient particulièrement visées par les informateurs de « l’Antijuif » qui publiait le nom et l'adresse des « mauvaises Françaises ». Une

) Ansijuif, 2 juillet 1897.

) Ibid., 8 août 1897.

) Ibid.

) Journal Officiel. Interpellation Rouanet, 23 décembre 1898. ) Ibid.

équipe de huit photographes était chargée de prendre sur le fait les délinquantes, et les pièces à conviction devaient être exposées dans la salle de dépêches du journal ou aux vitrines des magasins de la ville (1).

Les représailles ne se bornaient pas toujours à une réprobation platonique. Certaines clientes des Juifs avaient été molestées par des antijuives qu’on citait en exemple (2). Ces menaces amenèrent beaucoup de gens à délaisser les commerçants israélites avec lesquels ils étaient auparavant en rapports. Elles ne réussirent pourtant jamais à isoler complètement les Israélites. Des antijuifs convaincus continuaient même à se servir chez ceux-ci, parce qu'ils étaient les seuls, disaient-ils, à vendre leur marchandise à des prix raisonnables ou à accorder des facilités de paiement (3). C'était le point faible du plan des antijuifs. Ils avaient surestimé les vertus humaines qui s'élèvent parfois au sacrifice de la vie, mais presque jamais à celui de l’argent.

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