II. — Les tendances autonomistes
Le programme du parti ne se limitait pas seulement à la guerre aux Juifs et aux demandes de justice sociale. Il avait conservé de ses origines radicales la doctrine de l’autonomie algérienne. Les moyens révolutionnaires qu’employaient Régis et ses amis inquiétèrent le Gouvernement, celui-ci craignit que l’antijudaïsme n'’engendrât le séparatisme. L’autonomiste algérien n'était pourtant pas une nouveauté. Sous le Second Empire, des théoriciens républicains, comme Alexandre Lambert ou Berthoud, avaient opposé aux partisans de l’assimilation de l'Algérie à la France leur conception d’un dominion Algérien. En 1870, les radicaux d'Alger avaient tenté assez timidement de réaliser ce plan. L'ordre rétabli, le gouvernement avait suivi les conseils des assimilateurs, mais certains radicaux, Cely à Oran, Fawtier à Constantine, Gastu à Alger, n'avaient pas cessé de crier à l'erreur (4).
Après la désastreuse tentative des rattachements et la crise économique qui avait coïncidé avec elle, les Algériens avaient renoncé à la thèse de l’assimilation et ils s’accordaient pour demander l’autonomie financière et une assemblée algérienne, véritable Parlement Colonial, devant laquelle le Gouverneur serait responsable.
Des excès administratifs, l'envoi dans la Colonie de fonctionnaires
(1) Antijuif algérien, 9-27 novembre 1898.
() Hier à 10 h. 1/2 du matin, trois Françaises sont entrées dans un magasin juif de la rue d’Isly. Trois autres Françaises de cœur, celles-là, les ont vues, les ont fait sortir du magasin et les ont fessées au milieu de la rue. (Tonnerre d’applaudissements) Eh bien, qu’on imite l'exemple, que l’on fesse les femmes qui achètent chez les Juifs ï Discours de Langlois, au meeting qu 18 juin. Dépêche Algérienne, 15 juin 1898
(3) Antijuif, 3 juillet 1898.
(4) Consulter sur ce sujet La commune d'Alger : Ch. I, Section LT:
qui ne donnaient pas toutes les garanties d'honnêteté ou de capacité désirables, avaient mécontenté les Algériens. Ceux-ci se plaignaient plus encore de l'indifférence de la France à leur égard. Le sentiment qu'on les traitait « en négriers » ou en « buveurs d’absinthe », qu’on faisait d'eux des « Français de seconde zône », qu'on ne rendait pas justice à l’œuvre qu'ils avaient accomplie les aigrissait. Froissés dans leur amour-propre, déçus dans leurs intérêts, ils accusaient la Métropole d’insouciance et demandaient qu'elle les laissât s'administrer eux-mêmes pour donner à la Colonie tout son développement économique. Les commentaires sévères que les émeutes antijuives avaient provoqués, accrurent la colère des antijuifs. Certains journalistes à la suite de l'élection des quatre « mousquetaires gris » (1) avaient demandé qu’on supprimât la représentation parlementaire algérienne. Les antijuifs réagirent alors violemment : « dans ce cas qu'ils prennent garde, écrivait « le Télégramme », il n'y a pas encore de séparatisme s’il y a des autonomistes en Algérie, mais il ne faudrait pas beaucoup de Lépine pour en faire pousser » (2).
Depuis l’échec de la Commune en 1871, l’idée séparatiste n'avait plus trouvé de défenseurs. Sa renaissance inattendue était due au refus que le Gouvernement français opposait aux vœux algériens et à l’idée que la séparation d’une Colonie de sa Métropole étant fatale, l'Algérie devait un jour, comme venait de le faire Cuba, prendre sa liberté.
« L'âme algérienne est à peine esquissée mais elle se constitue peu à peu et s'affirme lentement sous la juxtaposition des individus, d’abord étrangers, progressivement solidaires et finalement confondus. Dans cinquante ans, il y aura des Algériens en Algérie, toujours Français, mais quelque peu Espagnols, Italiens ou Maltais, sinon légèrement teintés d’Arabes ». Dès lors, poursuivait l'auteur, l’avocat socialiste et antijuif Daniel Saurin, la séparation s'effectuera «puisqu'un jour l'Algérie ne doit plus être la France, qu'au moins elle ne soit pas l’ennemie de la France » (3).
D’autres, comme Morinaud et Drumont, se servaient de cet argument pour demander au Gouvernement de renoncer à son intransigeance quant au décret Crémieux. « Lorsqu'on saura en Algérie que la France ne veut décidément pas abroger le décret Crémieux, l’heure du séparatisme aura sonné. Il se formera en Algérie un parti séparatiste, et qu’on prenne garde aux menées de l'Angleterre qui guette l’admirable proie que serait pour elle l'Algérie » (4).
(1) On nommaïit ainsi les députés antijuifs algériens à Cause de leurs chapeaux de feutre gris de mode chez les antijuifs.
(2) Télégramme algérien, 3 juin 1898.
(3) Echo d'Oran, 30 décembre 1894.
(4) Agence africaine, 28 décembre. Cloche, 29 décembre 1898. Un article de Morinaud paru dans Le Républicain de Constantine le 5 Septembre 1898 disait à peu près la même chose et comparait l'Algérie à Cuba que venait de perdre l'Espagne.
Ces prévisions ne se sont pas réalisées et elles nous semblent un peu extravagantes, mais, dix ans après la promulgation de la loi sur la naturalisation de 1889, elles paraissaient fort raisonnables. Les observateurs devant cette population cosmopolite annonçaient, non sans raison, qu’un nouveau peuple, le peuple algérien, se formait (1). Leur tort était de raisonner par analogie, dans l’abstrait, sans tenir compte des réalités économiques. Mais cette anticipation ne constituait à leurs yeux qu’un pur jeu de l'esprit ou un argument de tribune. Quelques antijuifs violents semblent cependant y avoir songé plus sérieusement. Max Régis agitait lui aussi le spectre du séparatisme pour ébranler l'autorité d’un gouvernement ou d'un préfet ou pour obtenir l’abrogation du décret Crémieux (2). Son origine étrangère lui faisait peut-être envisager avec plus de sang-froid qu’à ses compagnons l'hypothèse d’un divorce de l’Algérie et de la France. Sa folle popularité lui inspirait la pensée d'accomplir de grandes actions. « Je voulais me mettre à la tête de ce mouvement de l’indépendance de l'Algérie », confessa-t-il au punch de la Ligue antisémitique, le 25 décembre 1898. Mais ce n’était que de vagues rêveries qu'il avait abandonnées sur le conseil de Drumont. L'idée séparatiste était engendrée chez lui par la pensée que la France, irrémédiablement vouée aux Juifs, s’opposerait au mouvement libérateur algérien. Qu'on lui montrât la possibilité de faire triompher l'antisémitisme dans la métropole et il renonçait à ses projets aventureux. « L'Algérie ne peut avoir l’audacieuse prétention de régler souverainement sa politique. C’est la France qui marche, c’est la France qu'il faut suivre », affirmait-il le 3 mars 1899. Par la suite, il devait encore crier : « Gare au Séparatisme » (3), mais il ne le préconisa pas comme une solution possible pour les problèmes de l'heure.
En Algérie, à aucun moment, les antijuifs ne parlèrent de sécession. Ils demandèrent l’autonomie comme les autres partis, mais parce qu'elle leur semblait nécessaire au développement du pays, peut-être aussi parce qu'ils espéraient que les Algériens s’administrant eux-mêmes réserveraient les places lucratives et les subventions aux leurs. « N'oubliez pas d'employer à l’égard des colons étrangers la propagande que je vous ai recommandée... Il faut faire entendre à l'étranger que les fonctionnaires français pactisent avec les Juifs et qu'il en sera ainsi tant que la Métropole aura des droits ici, leur faire entrevoir la perspective de l'autonomie algérienne. Leurs fils pour-
(1) Réveil Atgérien d'Oran, 11 novembre 1898.
(2) Express Algérien, 5 et 7 mars 1899, Radical Algérien, 14 février 1899, Siècle, 99 novembre 1899.
(8) Au lendemain du « triomphe de la République » il écrivait : « Si la Métropole s’obstine à abandonner aux buses, aux butors et aux cafards, l'administration de la colonie, à méconnaître les légitimes aspirations d’un peuple jeune et ardent, les protestations deviendront des cris de haine. Gare au séparatisme ». Siècle, 29 novembre 1899.
‘5 HA MRORNNM AIT Er tt +‘ TA RS jh "4 il +
raient se créer des situations exceptionnelles... » recommandait Louis Régis à journaliste de Blida (1).
Cette autonomie très large, qui eût laissé la population coloniale maîtresse de ses actes, eût assuré la prépondérance des naturalisés. Une telle situation pouvait favoriser un séparatisme lointain, mais non dans un avenir prochain. Les tendances sécessionistes restèrent très imprécises, elles ne furent jamais proclamées nettement. Les accusations que les adversaires des antijuifs lançèrent contre eux à ce sujet étaient donc plus habiles qu'’exactes.
Du reste l’élection de Drumont constituait une sorte de ralliement des antijuifs algériens au parti antisémitique français. Le mouvement dont Régis avait pris la tête allait revêtir un aspect politique qu'il n’avait pas eu jusqu'alors. Ne trouvant de sympathie que chez les nationalistes français, ayant les mêmes adversaires que ceux-ci, il s’unit à eux. C’est ainsi que des radicaux extrémistes et des socialistes tels que les militants de la première ligue antijuive, l’avocat Pujade, par exemple, un des plus ardents adversaires de l’Empire à Oran, en 1870, s'étaient alliés à un parti dont on pouvait à bon droit soupçonner les sentiments républicains. Le grand mouvement de protestation algérien en devenant politique rompait avec les traditions du pays. Ce devait être une cause de division et d’affaiblissement qui entraîna sa décadence.
(1) Lettre de Louis Régis à Sudre, 15 avril 1898.