‹ Les Israélites Algériens De 1830 à 1902Chapitre 62 sur 102 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

1, —— Les antijuifs et le ministère Brisson.

Le résultat indécis des élections législatives en France (1), l’équilibre apparent des forces modérées et de celles de gauche donnaient aux groupes politiques secondaires une importance que ne justifiaient pas leurs effectifs. Dans une Chambre divisée où un déplacement de quelques voix pouvait occasionner la chute d'un ministère, les députés antisémites semblèrent appelés à jouer un rôle important. On se demandait quelle ligne de conduite adopteraient ces nouveaux venus, les uns nationalistes, les autres radicaux que seule leur qualité d’antisémite unissait (2). Drumont avait tenu à siéger à l'extrême gauche, Marchal et Morinaud étaient placés parmi les radicaux pour bien montrer qu'ils ne pactisaient pas avec la droite cléricale. Ils semblaient ainsi plus proches des radicaux que des modérés, mais de part et d'autre, on nourrissait l’espoir d’obtenir leur appui par des concessions.

Dans ces conditions, ils pouvaient demander beaucoup aux hommes au pouvoir. Dès leur arrivée à Paris, ils reprirent les démarches qu’ils avaient commencées à Alger auprès de Lépine, en faveur de Max Régis et de ses compagnons. Ils avaient l'intention de faire voter ensuite une amnistie générale pour les condamnés des troubles d'Algérie, mais, pour calmer l’impatience de leurs électeurs, ils demandaient que le Président de la République grâciât tous les prisonniers qui n'étaient pas repris de justice (3).

Le ministère, intransigeant jusqu'alors, suivant les promesses de Barthou, changea d'attitude. Il se rendait compte que la rigueur ne réussissait pas en Algérie et que des mesures de clémence ramèneraient mieux le calme que des déclarations indignées. Peut-être aussi l'espérance d’avoir les voix antijuives aux prochains scrutins incitaitelle les ministres à l’indulgence pour les membres d’un parti victo-

(1) Les élections désignèrent 254 modérés, 104 radicaux, 74 radicaux-socialistes, 57 socialistes, 80 conservateurs et 15 nationalistes.

(2) Le groupe antisémite comprenait vingt-et-un députés dont les quatre aigériens. Déroulède, Marcel Habert et Viviani avaient refusé d’adhérer au parti. Libre Parole, 25 juin 1898.

(3) Journaux Algériens, 26-29 mai 1898.

ce

rieux. En tout cas, le Cabinet décidait de grâcier cinquante huit prisonnier dont Max Régis pour le 13 juin (1).

Cette reculade n'éveilla aucune reconnaissance chez les députés algériens qui estimaient que le gouvernement « avait eu la main forcée » (2). Ils se rendaient le lendemain chez le Garde des Sceaux, Milliard, pour demander la libération immédiate de leurs amis et la tête des magistrats qui avaient montré quelque sévérité pour leurs électeurs. Drumont exigeait le déplacement du Procureur général et du Procureur de la République qui avaient traité Régis de pillard ; Morinaud voulait qu’on éloignât les Présidents des tribunaux de Constantine, de Philippeville et de Bône ; Faure, plus modeste, se contentait de celui d'Oran (3). Le Gouverneur Général, le Préfet d’Alger, le Commissaire central d'Alger qui avait provoqué les premières émeutes de 1898 par son attitude à l'égard des étudiants, figuraient également sur la liste des proscrits. Enfin, les antijuifs demandaient l’invalidation de leur rival Thomson, qui, prétendaient-ils, avait fait figure de candidat officiel et devait son succès à la pression administrative (4). %

Le Gouvernement ne leur donnant pas satisfaction, les antijuifs votaient, à l'élection du Président de la Chambre, pour le candidat des gauches : Brisson (5), puis au scrutin sur l’interpellation Millerand, ils refusaient leur confiance au cabinet Méline qui se retira (6).

Le Cabinet radical qui lui succéda n’était pas sûr de la stabilité de sa majorité. Les antijuifs s'étant montrés décidés à combattre tout Gouvernement qui ne leur donnerait pas satisfaction, Brisson préféra céder. Il sacrifia à sa majorité parlementaire des fonctionnaires qui avaient, en combattant les violences antijuives, exécuté les ordres du ministre précédent (7).

Les « Mousquetaires gris » désiraient que le sénateur Pauliat, qui avait jadis dénoncé au Sénat les scandales algériens, fût désigné pour succéder à Lépine. Ils pensaient qu'il résoudrait la question juive « de façon vraiment française » et surtout qu’il continuerait à combattre les cofs modérés qu’il avait si énergiquement flétris. Encouragés par la bienveillance de Brisson, ils annonçaient que leur candidat était nommé, mais ils triomphaient trop tôt. Voulant éviter les

(1) Journaux Algériens, Libre Parole, 8 juin 1398. 11 y eut en tout soixante-et-une grâces entières, onze remises de peine sur quatre-vingt-quatre recours formulés.

(2) Ibid.

(3) Libre Parole, 9 juin 1898.

(4) Ibid., 2 juin 1898.

(5) Brisson obtint 278 voix et Deschanel 282.

(6) Le ministère n'ayant obtenu qu’une majorité de 12 voix grâce aux Conservateurs (284 contre 272) se retira le 15 juin 1898.

(7) LÉPINE, 09. cit. « Libre Parole », 7 juillet 1398. Le Gouverneur Général Lépine, le préfet Granet, le commissaire central, le Procureur de la République Dubuc furent mis à la retraite ou déplacés.

querelles politiques, le Gouvernement désigna le Vice-Président au Conseil d'Etat : Laferrière.

lé, —- Laferrière gouverneur.

Le nouveau Gouverneur était un juriste de valeur. Il appartenait à la génération qui avait combattu l’Empire. Avocat, rédacteur au Rappel, il avait été incarcéré quelque temps pour la violence de ses articles puis, la République triomphant, il avait reçu la récompense de son activité, mais il s’était tenu désormais éloigné de la politique (1). Le poste qu’il acceptait exigeait une fermeté, une souplesse, un sens de la diplomatie et des qualités d'administration qu’il était difficile de trouver chez un même homme. Il fallait quelque courage pour remplacer Lépine que les antijuifs venaient de chasser, sans avoir leur amitié. Laferrière l’eût. Il acceptait de jouer une partie difficile et ne désespérait pas de la gagner. Sa désignation avait en effet déçu les députés algériens qui n'avaient même pas été consultés. Le Conseil d'Etat avait, en effet, approuvé les concessions de phosphates faites quelques années auparavant à Bertagna, arrêtant de la sorte « le scandale des phosphates », lorsque Laferrière y siégait. Beaucoup de radicaux et d’antijuifs lui en gardaient rancune. Toutefois, les radicaux, en raison du passé républicain du nouveau gouverneur, demandaient d'attendre ses actes pour le juger tandis que les rédacteurs de la Libre Parole voyaient dans le choix de « l’ami des phosphatiers une victoire d'Honel et de la francmaçonnerie » (2). |

Les antijuifs d'Alger tenaient de grands meetings de protestations ; on déclarait au Conseil Municipal d'Oran : « S'il (Laferrière) n’a pas nos idées, il ne restera pas longtemps : si c'esi un Juif, il sera balayé » (3), Jean Drault, rédacteur de La Libre Parole, qui traitait des affaires algériennes, annonçait que le « gouverneur serait accueilli par une pluie de tomates ».

Cette attitude scandalisait les modérés et déplaisait aux radicaux, pour lesquels le représentant de la République avait droit à des égards (4). Les divergences séparant les antijuifs apparaissaient nettement à cette occasion : pour les uns, le rang, le passé de Laferrière constituaient des titres de gloire, pour les autres ce n'était rien. L'’ha-

(4) Né à Angoulême en 1841, avocat à Paris en 1864, rédacteur au Rappel, initié à la Loge « Le Réveil Maçonnique » le 10 avril 1870, maître des requêtes au Conseil d'Etat en 1886, il était grand Officier de la Légion d’honneur. Il avait collaboré au Temps, à La Loi, à La Revue Crilique de Jurisprudence et écrit plusieurs ouvrages juridiques, entre autres : « Les Journalistes devant le Conseil d'Etat, », « La Censure ei le régime Constitutionnel », « Les Constlilutions d'Europe et d'Amérique ».

(@) Drumont à Morinaud, Jean Drault à Régis, 26 et 27 juillet 1898.

(3)Presse algérienne, 1er août, Echo d’OTan, 3 août 1898.

(4) ECho d'Oran, 30 juillet 1898.

RÉ nn DE

LA POLITIQUE DE CONCILIATION ae)

bileté de Laferrière consista à utiliser ces divisions doctrinales des deux clans antijuifs pour rompre leur coalition et les opposer l’un à l’autre.

Il lui fallait d’abord effacer les préventions qui s'étaient manifestées à son égard au moment de sa nomination et montrer qu’il ne dépendait pas des Israélites. Apporter, en don de joyeux avènement, les réformes que demandaient les Algériens devait forcer leur sympathie. Il étudia donc avec Marchal les abus des Israélites, l’organisation des Consistoires, les revendications autonomistes (1). À la veille de son embarquement pour Alger, il faisait signer par le Gouvernement quatre décrets créant les délégations financières algériennes et le budget autonome de la Colonie, modifiant le Conseil Supérieur de l’Algérie par l'introduction de nouveaux membres élus et réformant l’organisation des Consistoires.

Les Consistoires départementaux étaient supprimés et remplacés par des Consistoires d'arrondissement. On adoptait ainsi la proposition faite par le député Sabatier, douze ans auparavant et que l'opposition de Tirman et du Consistoire Central avait fait échouer. En outre, la répartition des secours aux Israélites indigents était enlevée aux Consistoires et confiée aux bureaux de bienfaisance (2). C'était satisfaire un des plus anciens vœux des Conseils généraux et du Conseil Supérieur. Mais ces réformes embarrassaient les radicaux et les antijuifs plus qu’elles ne les satisfaisaient. Ils auraient voulu un Parlement algérien, on leur donnait une Assemblée élue par un collège électoral réduit, dont on avait exclu la majeure partie des « néos » (3), un Conseil Supérieur dont le Gouverneur était assuré de la docilité, la majorité des fonctionnaires et des Indigènes — les « Béni-oui-oui » — devant toujours l’approuver, des Consistoires toujours électifs (4). En réalité, disaient-ils, on ne leur avait donné que des apparences de réformes. « Le Gouvernement a tourné la question » estimaient Faure et Marchal et ils n'étaient pas loin de penser que le problème restait pendant (5).

Cependant c'était la première fois que, sur le problème juif, l'opinion publique algérienne obtenait satisfaction. Elle en restait étonnée, troublée, se demandant si ses cris n’avaient pas convaincu le Gouvernement. L'Antijuif lui-même n'incitait plus aux désordres, et demandait à ses lecteurs de crier seulement « A bas les

(1) Presse algérienne, 3 août 1898.

(2) Journat Officiel, 25 août 1898. Exposé des motifs par le Garde des Sceaux, Sarrien.

(3) Les électeurs divisés en colons, non colons, indigènes et kabyles devaient avoir 9% ans d'âge et être naturalisés au moins depuis 12 ans.

(4) Le Conseil Supérieur comprenait 46 membres : 28 fonctionnaires, 15 délégués des Conseils Généraux et 13 délégués financiers dont 3 indigènes.

(5) Interview à l’'Echo d'Oran, 26 août 1898.

Juifs ! Vive la France ! » à l'arrivée du Gouverneur Général (1). Cette consigne fut rigoureusement suivie.

Ayant empêché les Israélites de circuler dans les rues, les Antijuifs, parés du bluet symbolique, obéissaient à leurs chefs. Au milieu de ce vacarme, Laferrière restait calme et digne. Sa proclamation n'ayant pas parlé du problème de la loi de 1889 et du décret Crémieux, le maire d'Alger lui avait, dès le débarcadère, exposé les désirs de la population française. Habile, le Gouverneur avait reconnu que le décret de naturalisation « n’était pas ce que le Gouvernement de la Défense Nationale avait fait de mieux ». À ceux qui lui demandaient une solution ferme, il répliquait que ces réformes dépendaient du Parlement où l'Algérie était représentée et non de lui. Ce langage décevait un peu les Algériens qui auraient voulu que leur Gouverneur prît la tête de la croisade antijuive algérienne, mais il différait tant de celui de Lépine et de Barthou qu'ils considéraient Laferrière avec sympathie. Le fait de recevoir un bouquet de bluets, orné d’un ruban portant l'inscription « À bas les Juifs » ne montrait-il pas qu'il ne réprouvait pas l’antisémitisme ? A la fin de sa première journée de gouvernement, Laferrière se déclarait satisfait de son contact avec le peuple algérien, mais il ne cachait pas, après avoir consulté les autorités locales, qu'il fallait résoudre le problème israélite de façon plus complète que par les décrets du 23 août (2).

Pour plaire à la foule, il adopta vis-à-vis des Israélites une attitude cassante et hautaine, qu’on n’attendait pas d’un représentant de la République. Au grand Rabbin d'Alger qui l’assurait du dévouement des membres de sa communauté et se plaignait des persécutions qu’elle subissait, il répondait : « Que vos coreligionnaires ne restent pas à l'écart. Rappelez-leur le proverbe : « À brebis tondue, Dieu mesure le vent ! » et rappelez-le « summum jus, summa injuria » l’excès du droit ressemble à une injustice » (3).

Cette sévérité envers leurs ennemis rassurait les Algériens. Ils furent bientôt complètement renseignés sur les sentiments du Gouverneur. Celui-ci, au cours de trois longs entretiens avec Morinaud, s'était prononcé ouvertement contre les décrets Crémieux et avait affirmé qu’il le déclarerait lorsque les députés algériens en proposeraient l’abrogation à la Chambre. C'était assez pour que le député de Constantine se déclarât « séduit » par le Gouverneur : « Vous m'avez dit une parole de paix, ajoutait-il, cette paix, nous vous la devons, et vous l’aurez » (4). De fait, le 3 septembre, au meeting de

1) Antijuif, 25 août 1898.

2) Presse algérienne, 1er septembre 1898. Lettre de Laferrière à Brisson, {er sept. 1898. ) Presse algérienne, 2 septembre 1898.

) Rapport Laferrière à Brisson, 3 septembre 1898.

Mustapha, Morinaud et Marchal prêchaient le calme excipant des résultats acquis et de la promesse du Gouverneur. Régis, qui préférait l'expulsion, « fût-ce sur des bateaux à soupape », à l’abrogation, les suivait à contre-cœur, mais ne s’opposait pas à un « ordre du jour de désarmement » qui confiait au Gouverneur et aux Parlementaires algériens le soin de faire triompher leur point de vue (1).

La rupture entre les éléments radicaux et Régis ne devait pas tarder. Le renouvellement des Conseils Généraux approchant, le Comité Central antijuif que Max Régis dirigeait en fait, émit la prétention d'éliminer d’anciens conseillers au profit d’antijuifs sûrs. Or, parmi ces candidats figuraient beaucoup de personnalités réputées réactionnaires. Les radicaux ne voulant pas se laisser déposséder de leurs sièges, dans plusieurs circonscriptions, les deux clans s'affrontèrent. Marchal prit parti pour ses anciens collègues et, aux reproches de Régis, répliqua sans ménagement ; froissé, Régis le provoqua en duel, l’injuria. Malgré les efforts conciliateurs de Drumont et des députés algériens, la scission des antijuifs était réalisée (2). L’habileté du Gouverneur Général et les rivalités que provoquaient les ambitions personnelles avaient disjoint l’alliance hétérogène qui s'était scellée sous le signe de l’antijudaïsme.

Régis, maire d'Alger. 3

Il fallait, pour que la popularité de Régis se maintint, entretenir l'atmosphère d’héroïsme à bon marché qui exaltait les gens de la Cantère. Condamné au calme, Régis perdait son importance. Il avait besoin de polémiques, d’injures, de duels, de condamnations et de bagarres pour rester roi d'Alger et garder en mains ses partisans. Des journalistes aussi violents que lui, à la solde de ses adversaires, contribuaient de leur mieux à exciter les passions (3). L’agitation contre Lépine ne suffisant pas, Régis s'était posé, dès sa libération, en adversaire du Conseil Municipal. Ce dernier s'était discrédité après les troubles de 1898 en défendant le Gouverneur Général et en ne s’ocupant pas des prisonniers de Barberousse. Lionne, puis Max Régis avaient sommé les conseillers de démissionner et organisé de grandes manifestations dans la rue contre ces mauvais élus qui refusaient d’obéir au peuple. Se sentant perdus, beaucoup de conseillers démissionnaient, puis sur les conseils du Préfet et de

(1) Presse algérienne, 4 sept. 1898. Libre Parole, 5 septembre 1898.

@) A. CASTERAN, 09. cit., p. 81 à 86. Presse algérienne, en particulier l’Antijuif et le Télégramme, 20 septembre, 20 octobre 1898,

(3) Un tract adressé « aux vrais Français » traite Régis et ses amis « d’espions à la solde d'Umberto Ier », « sales Italiens », lâches et crapuleux assommeurs », « Le Combat algérien », « La Lanterne » étaient pleins de cette aimable prose qui ne le cédait en rien à celle de l'Antijuif.

Laferrière, Guillemin, maire de la ville depuis dix-huit ans, s’effaçait devant le jeune champion de l’antijudaiïsme (1).

Max Régis faisait, en effet, figure de Consul désigné. Il venait d'atteindre l’âge qui lui permettait d’être élu et, dès le mois de juillet, ses amis le priaient d'accepter le poste de maire. Il avait juré, dans ses Mémoires de Prisonnier, de ne jamais briguer un mandat électif, mais à ce moment il n’avait pas encore éprouvé les joies du triomphe. En outre, comme àl devait comparaître devant la cour d’Assises de Grenoble, on lui fit remarquer que sa qualité de maire d’une grande ville impressionnerait les jurés de l'Isère qui n'oseraient pas le condamner. Or, il devait à la cause antijuive de rester libre (2). Il résista pourtant, il jura publiquement qu'il refusait tout, précisa sa volonté dans une lettre adressée aux journaux, et cinq jours après, il se laissait faire une douce violence et renonçait à ses fermes résolutions (3).

Le programme qu'il exposa alors tenait en quelques mois. Il s’engageait à provoquer la fuite des Juifs en les persécutant sans cesse.

« Si j'étais maire... écrivit-il, je prendrais des arrêtés les mettant partout à l'écart dans les écoles et dans les lieux publics. Je les tracasserais tellement enfin qu'ils s’en iraient d'eux-mêmes sans qu'il soit besoin de violences » (4).

A ses troupes, il promettait la liberté d’action et l’aide de la police. Celle-ci devait être réduite à son véritable rôle qui était de « préserver les citoyens des pick-pockets et des assassins et non d’emnpièter sur leur liberté ». Une gravure de l’Antijuif, parue le jour même du scrutin, précisait sa pensée. On y voyait Régis, ceint de l’écharpe de maire, désigner du doigt une troupe d'Israélites en fuite, que poursuivaient des ouvriers munis de bâtons et des sergents de ville sabre au poing. Voter pour Régis c'était se prononcer pour la guerre civile, fraîche et joyeuse, faite en toute liberté (5).

Le Gouverneur, pour faire échec aux extrémistes, avait essayé de s'appuyer sur les amis de Marchal et les éléments maçonniques que les insultes de Régis avaient séparés de lui (6). Les ouvriers de la Ligue des travailleurs français de tendances nettement socialistes sejoignaient à eux pour cette œuvre de « défense républicaine ». Cette coalition ne réussit pourtant pas. Les gens paisibles craignaient l’exaltation des antijuifs et refusaient de s’exposer à leurs injures ou à leurs coups. La plupart refusaient de se jeter dans une action aussi dange-

(1) Presse algérienne, 8, 9, 12 juillet, 8 septembre, 5 octobre 1898.

(2) Antijuif, 9 novembre 1898. Lettre de Drumont au Docteur Chevalier. 11 nov 1898. (3) Presse algérienne, 23 octobre, 4 nov. 1898. Discours Régis, 2 nov. 1898 (4) Antijuif, 9 novembre 1898. s

(5) Antijuif, 13-23 novembre 1898.

(6) Rapports Laferrière au Président du Conseil 7 et 12 novembre 1898.

reuse que vaine. Même en temps normal, la situation financière de là ville, très difficile, aurait rendu pénible la gestion municipale, Avec des Régis et des Lionne les sages jugeaient cette œuvre impossible et ils s’abstenaient prudemment (1). Cette timidité valut au parti des violents un succès. Régis et tous ses candidats furent élus. A vingtcinq ans, le chef antijuif, que rien n'avait préparé à une grande tâche administrative, était chargé des intérêts d’une des principales villes de France (2).

C'était un premier échec pour la politique de conciliation. La période électorale avait été troublée par divers incidents violents. Les socialistes avaient accusé les partisans de Régis d’avoir causé la mort d'un des leurs, bien qu'ils n’y fussent pour rien. On ne pouvait pas espérer dans ces conditions un retour à la raison (3). Régis, devenu rnaire, protestait bien de son dévouement à l’ordre, mais ses actions contrastaient trop avec ses affirmations pour qu'on y prêtât foi. Dès ses premières séances, le Conseil Municipal d'Alger avait épuré la police, refusé aux colporteurs israélites le droit de vendre dans la rue, aux propriétaires de cafés israélites l’autorisation d’avoir des tables devant leur établissement. Les cochers de fiacres juifs devaient stationner à un endroit fixé. A l’abattoir, la baraque qui servait de vesliaire aux sacrificateurs israélites était démolie sur ses ordres. Le maire promettait d’autres mesures comme la suppression des étalages des Israélites dans les marchés publics. On racontait que le premier adjoint de Régis, Sallières, avait dit : « Il faut qu'ils crèvent tous » : vrai ou faux, ce mot reflétait l’état d'esprit des délégués à la Mairie de la population algéroise. 11 fallait éliminer à tout prix de dangereux concurrents. La justice la plus élémentaire était oubliée (4).

Ces mesures illégales ne pouvaient pas être ratifiées par l’administration préfectorale, dont les refus soulevaient la colère de Régis. Celui-ci tint Laferrière pour responsable de cette attitude et il l’attaqua avec frénésie. Le Gouverneur était « un alcoolique qui n'avait plus son bon sens » (5), un « bandit » (6) au « machiavélisme crapuleux », un « valet de Rothschild ». Sa famille était traînée dans la boue. Il avait voulu tuer le mouvement antijuif en corrompant tous ses chefs et il avait réussi à acheter Marchal et son journal, mais Régis était resté irréductible, ce qui lui valait la haine de Laferrière (7).

{1) Vigie Algérienne, 4 novembre 1898. |

(2) Sur 9.558 électeurs inscrits 6.520 seulement votèrent, Les antijuifs obtinrent de 3.539 voix à 3.946. Régis recueillait 8.865 suffrages. Drumont avait eu le 8 mai 5.209 voix. La liste de concentration républicaine comptait 2.667 voix.

(3) Télégramme, Dépêche algérienne, Antijuif, 13-20 novembre 1898.

(4) Protestation du Consistoire d'Algérie, 27 nov., 7 déc. 1898. Presse algérienne, 14 novembre, 20 décembre 1898.

5) Antijuif, 12 octobre 1898.

(6) Libre Parole, 3 octobre 1898.

(7) Antijuif, 19 décembre 1898.

Sans doute ces débordements d’injures n'étaient pas nouveaux en Algérie, mais l’occasion de sévir était trop belle pour qu’on laissät passer l’occasion d'éliminer l'agitation. Faisant état d’un discours violent, où Régis se flattait d’expulser Laferrière, comme il lavait fait pour Lépine, le Gouverneur obtint le 11 décembre la suspension du Maire d'Alger (1). Il n’y avait pas encore un mois de celui-ci avait été élu.

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