LA FIN DU MOUVEMENT ANTUUIF
du désistement des démocrates en faveur d'Allemane, détermina une violente réaction de la part des antijuifs (1). Le soir même, ils se rendirent devant la Maison du Peuple, crièrent, essuyèrent quelques coups de feu, et assommèrent quelques-uns de leurs adversaires. La période des émeutes revenait (2).
Blessés dans leur amour-propre, les antijuifs voulaient, pour réparer leur échec, montrer que leur force subsistait à Alger. Régis déclarait, dès son retour, qu'il allait reprendre la lutte antijuive comme au beau temps de 1898 et « en finir une fois rour toutes ». Pour être plus libre, il annonçait son intention de se démettre de ses fonctions de maire, mais, queiques jours après, il renonçait à ce projet, le titre de maire d'Alger pouvant lui servir dans ses démêlés judiciaires. Reprendre la rue fut leur premier objectif. A côté du Comité central antijuif qui s'occupait de la propagande et des élections, Lionne organisa la « Jeunesse antisémite nationaliste », qui devait donner des troupes de choc disciplinées et groupait environ deux cents cinquante membres,
La lutte qu'il rouvrait allait être dirigée non pas contre les Israélites, mais contre leurs protecteurs ou même ceux qui ne les combatiaient pas. Certes, pour amuser ses partisans, Régis prenait bien de Lemps à autre un arrêté brimant les Juifs, tel celui qui leur interdisait de vêtir le costume indigène (2). Mais le préfet ou le Gouverneur s'y opposant, la mesure était aussitôt annulée. C’étaient ceux qu'il nommait les « judaïsants » qu'il s’apprêtait à combattre furieusement. Cette catégorie englobait beaucoun de gens. Le personnel gouvernemental, les républicains, les francs-macçons, les banques, les patrons employant des Israélites, les clients des magasins israélites étaient tenus pour tels. Les banquiers « exécuteurs des consignes d'Israël » qui « préparaient la ruine du commerce algérien » devaient prendre garde, car les Algériens ne se contenteraient pas de crier. « Mort aux capitalistes » (4). L’archevêque d'Alger luimême, pour avoir montré, comme beaucoup de membres du haut clergé, peu de sympathie pour Drumont et avoir employé un entrepreneur de peinture israélite à la réfection de la Cathédrale, était injurié comme un vulgaire préfet (5).
tt) Au premier tour Régis avait obtenu 2.178 voix contre 2.108 à Allemane, 1.579 à Legrain, 1.592 à Fabretot et 41 à Peiffer. Au ® tour Allemane fut élu.
(2) Presse algérienne, 19 février 1901.
’3) Presse algérienne, 24 avril-8 mai 1202. Le maire de Kremlin-Bicêtre ayant interdit le port de la soutane aux prêtres, Régis avait ciu bon de répondre par une mesure analogue.
(4) Antijuif, 26 février 1901. | !(5) « Oury est un spécinren de c'es couftisans assez vils pour faire de leurs croyances et
de leur sacerdoce des moyens d'une é:œurante et dégradante ambition... un appétit aussi insatiable qu inavouable lui conseille de marcher avec les {yrans. De là ses platitudes au Gouvernement, ses discours qui sentent la plus crapuleuse des hypocrisies.. Ceb immonde saligaud qui se met du côté des bourreaux de ses frères mérite que nous dévoilions toutes les saletés qu'il a faites sous le couvert de la religion... » (Antijuif,
8 octobre 1901).
Mais on ne s’en tenait pas seulement aux injures. Dans la rue la résistance des républicains amenait des batailles rangés plus fréquentes que jamais. Drumont venait-il visiter ses électeurs et présider un concours de musique, ses adversaires se massaient au café de Bordeaux pour le huer, et les antijuifs prenaient d'assaut ce siège: de l'opposition républicaine (1).
Drumont s'embarquait-il, les antijuifs huaient Lutaud, et les Israélites Régis. Un jour, des chômeurs socialistes et antijuifs se battaient après avoir touché leur prime de secours ; un autre, à l’occasion du retour du Gouverneur Général les antijuifs assommaient le sosie du chef républicain Cat, obligeaient les Israélites à fermer leurs boutiques, donnaient l'assaut à la Maison du Peuple d'où les socialistes ripostaient par des coups de revolver. Chaque fois, des blessés et des manifestants sévèrement condamnés venaient allonger la liste des victimes de cette guerre civile larvée.
La Police d'Alger, qui n'avait jamais montré beaucoup d’habileté, tancée par le préfet lorscu'elle n’agissait pas, gourmandée par le maire lorsqu'elle intervenait, était impuissante. La fantaisie de Récis faisait déplacer ou susrendre les agents ou les secrétaires des commissaires, en dépit des protestations du Commissaire Central (2).
De leur côté, les Commissaires de Police avaient rris le parti de Lutaud. Injuriés par le journal du maire, ils ne ménageaient pas ses partisans. L'un d'eux, Detchessahar, avait prétendu même l'arrêter dans la rue, tandis que Régis donnait contre lui un ordre semblable aux agents ahuris (3). Ces scènes grotesques n'amusaient plus personne. L'Algérie était lasse de jouer à la révolution et l'opinion puhlique s’énervait de voir revenir les mauvais jours au moment où elle avait espéré l’apaisement.
En province surtout, où les Israélites étant rares, l’antisémilisme: se iustifiait mal, on se plaignait des excès de la capitale qui jetaient sur toute l'Algérie un discrédit fort préjudiciable aux intérêts de la colonie. Ces violences continuelles effrayaient les capitalistes et mécontentaient le Gouvernement. Or les colons estimaient qu’ils avaient davantage besoin de crédit que de suffrage universel épuré. Un dernier incident acheva de les convaincre de l'inopportunité des revendications antijuives. Le 26 avril 1901, près du village de Margueritte,
(1) Presse algérienne, 7-20 avril 1901.
() Le O0 ju'n 189 il chance 5 secrétaires inspecteurs, le 8 octobre 1900, 8 agents ou secréta res. Le 19 octobre il refuse 2 mutations demandées par le Commissaire Centraf Le 23 octobre il fait permuter 4 agents. Le 31 janvier 1901, il ordonne un nouveau mou vement de secrétaires. Le 15 avril 1201, L'onne suspend pour un mois deux secrétaires, % pet en blâme 2 autres. Rapport u Comiissaire Central de la ville d'Alger, € mai (991. +
&) Presse algérienne, 18 avril 1901.