V. — La société juive
Les Israélites restaient cependant dans le pays où ils étaient soumis à ces durs traitements. Toutes ces humiliations faisaient partie de leur vie. Elles leur semblaient pénibles mais ils s'y résignaient parce qu’elles étaient voulues par Dieu (1). L'optimisme de leur religion leur faisait espérer qu'ils verraient un jour la fin de leurs soufirances, N'’exprimaient-ils pas chaque année le souhait de revoir l'an suivant, Israël triomphant à Jérusalem ?
Rentrés dans leur mellah, ils redevenaient les élus de Dieu. Leurs oppresseurs étaient des « serpents » (2) détestables qui finiraient par ètre écrasés. D'autre part, les gains réels qu'ils faisaient dans leur commerce leur apportaient d’immédiates consolations, plus substanlielles que l'espérance messianique.
C'est ce que les écrivains français de la conquête qui nous ont décrit le sort misérable des Israélites, ont mal vu. Ils ont insisté sur leur abjection, sans prendre garde à la mentalité orientale qui était celle des oppresseurs et de leurs victimes.
La société juive algérienne suivait rigoureusement la loi et le Talmud. Esdras avait enseigné pendant la captivité de Babylone que l’existence quotidienne du Juif doit être réglée dans chacun de ses actes par les préceptes de la Thora. Cette ligne de conduite r'estait celle des Israélites algériens.
La famille devait avant tout assurer la postérité d'Israël. La femme n’y jouait qu'un rôle effacé. Elle devait suivre les obligations de la Loi, mais était dispensée des nombreuses obligations rituelles que l’homme accomplissait dans la journée. Mariée très jeune, parfois à dix ans (3) selon la volonté paternelle et sans qu’on la consuliât, elle recevait de son mari avant le mariage une dot, la « kétouba » qu'on lui rendait en cas de divorce, sauf si celui-ci était provoqué par son inconduite. Veuve, elle ne pouvait pas disposer des biens de son mari, même si celui-ci les lui léguait ; elle avait
(1) « C’est parce que Dieu chérit Israël qu’il multiplie ses souffrances (Exode 1, 1). Le véritable juste est celui qui par amour du ciel supporte l’injure sans y répondre et qui au moment de l'épreuve se résigne sans murmurer contre la volonté divine ». Talmud Chabbert 88.
(2) Siméon Ben Jokkai, Talmud : Exode 14, 7, 27 a,
(3) ROZET, op. cit. t. II, p. 959.
seulement le droit de les administrer pour le compte des héritiers de son époux. En somme, c'était une mineure perpétuelle, plus libre dans la vie courante que la femme arabe, mais n’ayant guère plus de droits.
Au contraire, l'homme avait tous les droits, mais tous les devoirs lui incombaient. Père de famille, il devait faire vivre honorablement sa femme et ses enfants. Mais il pouvait prendre à son gré autant d'épouses qu'il voulait (1). Epouser une bonne femme était un devoir religieux car un bon ménage est une sanctification. On se mariait jeune, la malédiction du Seigneur tombant sur le célibataire âgé de plus de vingt ans. Aussi, la Loi ordonnait-elle au père « Si ta fille est arrivée à l’âge nubile sans trouver d'épouseur, affranchis ton esclave et donne-la lui en mariage » (2).
Le mariage se faisait selon des rites très simples. Il n’y avait pas de formalités légales à remplir. L'intervention des rabbins, pratiquée le plus souvent, n’était même pas obligatoire, Il suffisait que la bénédiction nuptiale fut prononcée devant dix témoins pour que le mariage fût régulier (3).
La cérémonie du kidouschim qui avait les mêmes effets que le mariage était plus simple encore. L'homme donnait à la femme, en présence de deux témoins, une bague ou une pièce de monnaie de minime valeur. Si la femme acceptait, il prononçait la formule « Tu m'es consacrée par ceci ». Leur union ne pouvait plus être dissoute que par la mort ou le divorce (4).
Le mari pouvait répudier sa femme à son gré. La femme ne le pouvait pas sans l'accord du mari. La répudiation ou « get » du nom de la lettre que le mari présentait ou faisait présenter à sa femme pour signifier sa résolution, avait pour motifs habituels l’adultère, le mauvais caractère de la femme, la malédiction prononcée par celle-ci sur les enfants de son mari en sa présence et la stérilité. Mais, dans ce cas, on préférait prendre une seconde épouse, car il est écrit que « Dieu haït la répudiation » (5).
La chance de la famille, sa bénédiction par l'Eternel, se mesuraient en effet aux enfants, avenir de la communauté, « Une personne sans enfant est réputée morte » dit la Genèse (6). Les histoires morales traditionnelles enseignaient que la vraie richesse réside dans une nombreuse progéniture. Anssi la naissance d’un garçon donnait lieu à de grandes réjouissances. N’avoir pas de descendance semblait le
(1) FRÉGIER, Les Juifs algériens, p. 188. Talmud : Yebamoth 65 a. (2) POIVRE, Les indigènes algériens, p. 95.
(3) Ibid., p. 26. FRÉGIER, 09. cit., p. 212.
(4) FRÉGIER, ibid., p. 218,
(5) Talmud Halach, 92, 16,
(6) Genèse KR. 71, 6.
plus cruel malheur qui pût atteindre une famille : la preuve qu’elle était maudite. C’est ce souci de ne pas laisser s’éteindre un nom en Israël qui explique l'institution très archaïque du lévirat. Lorsqu'un Israélite mourait sans laisser d’enfants, son frère consanguin devait épouser sa veuve ou sa fiancée. En cas de refus, celle-ci perdait sa dot. Leur premier enfant recevait le nom du défunt qui revivait de la sorte. Si le frère refusait d'accomplir ce devoir, il libérait sa bellesœur par la « halitza » mais tant qu’il ne prononçait pas la formule du « déchaussement », sa belle-sœur dépendait de lui. Au cas même où elle aurait épousé un étranger sans qu’il eût accompli cette cérémonie, le levir pouvait exiger le divorce et l'épouse coupable restait alors défendue au lévir et à son second mari (1).
L'union de ces familles était très étroite. Le père devait avant tout les initier à la Thora, puis leur donner une bonne éducation, Réeciproquement, les enfants devaient honorer leurs parents et les soutenir dans leur vieillesse, tout en restant soumis à leur volonté. A la mort du père, le fils aîné recevait une part double de celle de ses frères. Seuls les mâles héritaient (2). Mais les frères assumaient la charge d'élever leurs sœurs jusqu’à ce qu'elles fussent nubiles. Par contre, cette obligation n'existait pas pour la succession maternelle.
Ces mesures, destinées à éviter un partage des terres, protégeaient le patrimoine familial, Elles étaient le fait d’une société rurale fort éloignée de l’économie des Juifs algériens. Mais, dans leur conformisme religieux, ceux-ci continuaient à les appliquer sans discussion et à s’administrer selon les antiques préceptes des Hébreux de Palesline ; on ne changeait pas la loi de Dieu.
Dans leurs quartiers, ils menaient une vie familiale assez douce lorsque les Musulmans ne la troublaient pas. A Alger, les riches possédaient des immeubles en dehors de cette zone et, à l'instar des Maures, des maisons de campagne dans la banlieue (3). Les mellahs groupés autour des synagogues étaient généralement sordides. Leurs maisons, situées dans de petites rues étroites sans air et sans lumière, contenaient toujours plusieurs familles. Rozet en compte jusqu'à douze groupant soixante-cinq personnes. Dans une petite chambre vivaient le père, la mère et cinq enfants « tous plus dégoûtants les uns que les autres » ajoute-t-il (4),
Par contre, leurs costumes étaient généralement soignés. Au-dessus de leur chemise, les hommes avaient, comme les Maures, une large culotte bouffante ; leurs vestes étaient souvent brodées de soie,
(4) SARTOR, Conférence sur le Talmud et Les Juifs algériens donnée à Oran le 29 décembre 1869, Zcho d'Oran, 27 et 29 janvier 1870.
(2) Nombres ch. XXXVI, versets 6 et 9. — POIVRE, Les indigènes algériens, p. 35.
(3) A Alger, leurs villas étaient situées à El Biar, la Bouzarea. (CAHEN, op. cit., p. 97).
(4) ROZET, 09. cit., t. III, p. 80. |
ox AMC ONE ER NRR
quelquefois d'or. Un burnous bleu sans dessin leur servait pour les voyages ou les jours de froidure., Un bonnet bleu en laine entouré d’un mouchoir de coton ou de soie recouvrait leur crâne rasé à 19 mode arabe. Aux pieds, des babouches et parfois des bas. Les femmes portaient une chemise blanche, un caleçon semblable à celui des Maures et une grande robe à manches courtes noire ou bleue. Leurs cheveux, aussi longs que possible, étaient, selon le Talmud, recouverts d’un fichu noir. Parfois elles portaient le sarmah ou bonnet d’or et d'argent des Mauresques. Comme celles-ci, elles n'avaient pas de bas, mais le dessus de leurs pieds était passé au henné ainsi que la paume des mains et les ongles. Elles ne sortaient pas voilées, mais une gaze de laine blanche disposée sur leurs épaules et par-dessus leur coiffure leur cachait la moitié du visage, « laissant à découvert une partie du nez et les yeux qu’elles savent faire jouer avec un air tout particulier » ajoute Rozet (1).
Les samedis et les jours de fête tous revêtaient leurs plus beaux habits. Les robes des femmes brodées d'or, la coiffure garnie d’or et de perles, les souliers de velours ou de maroquin garnis de broderies et de paillettes d’or, les lourds bijoux d’or où d'argent, les colliers de corail ou de perles témoignaient de leur goût du luxe et de leur aisance, ;
Les enfants présentaient un curieux mélange de faste et de saleté : ceux des riches portaient des bonnets de velours ornés de pièces d’or. L'abondance de celles-ci attestait la richesse de la famille, aussi les prodiguait-on, certains portant jusqu’à cent sequins en or (2). Mais les enfants pauvres, d’une saleté repoussante, couraient dans les rues, leurs habits en lambeaux, à demis-nus, n'ayant parfois qu’une chemise dont on ne distinguait plus la couleur.
Is apportaient beaucoup de soin à leur nourriture et les Musulmans proclamaient que leur cuisine surpassait celle des autres peurles. Elle se rapprochait beaucoup de la leur : les légumes et les fruits du pays, la viande de mouton frite dans l'huile, Ile couscous, le pain sans levain, étaient à la base de leur alimentation. Ils avaient avec les Musulmans une horreur commune de la viande ou de la graisse de porc, animal réputé impur. Par contre, ils buvaient volontiers du vin et surtout la « mhhaya », liqueur faite avec des figues, des raisins secs où des dattes, dont ils faisaient usage même pendans les repas (3). Pour manger, ils s’accroupissaient autour d’une table et prenaient dans le plat avec les doigts ce qui leur convenait, à la façon des Maures. Les cuillers et les fourchettes représentaient
(1) Ibid., p. 219.
(2) ROZET, 0p. cit, t, II, p. 222.
(3) DAUMAS, op. cit., p. 297 à 999 ; ROZET, id., t. II, P: 224.
ss L'ACTION DU CONSISTOIRE DE FRANCE
des objets de luxe que seuls les riches pouvaient posséder. Ils aimaient les réunions familiales, occasions de fêtes et de festins. Ils chantaient ou récitaient des poèmes populaires en langue arabe. Les jeunes filles dansaient avec des voiles « d’une manière excessivement lascive », tandis que les assistants battaient des mains en cadence. Un plateau de cuivre ou de bronze était placé devant les musiciens et, à chaque offrande des invités, un crieur appelait la bénédiction du Ciel sur le généreux donateur (1). Ces réunions tournaient rarement à l’orgie car les mœurs étaient assez pures, chez les hommes surtout. Ceux-ci s'occupaient surtout de leurs affaires et de leurs devoirs religieux, se montraient volontiers enclins à servir leurs coreligionnaires, pratiquaient l’hospitalité à leur égard et faisaient l’aumône aux mendiants de leur communauté, très nombreux dans les agglomérations importantes. Mais ils se montraient d’une cupidité extraordinaire en affaires, ce qui effaçait, aux yeux des étrangers, toutes leurs qualités (2).
Ils avaient désappris l’hébreu qui restait employé comme langue religieuse ; la plupart en récitant leurs prières à la synagogue en ignoraient la signification. Ils parlaient un langage arabe distinct de celui des Musulmans mêlé de mots hébreux ou empruntés à la langue franque, mais ils conservaient l'écriture cursive hébraïque. Entre les communautés des diverses villes, le langage variait par la prononciation, la morphologie et le vocabulaire ; on se comprenait d’un lieu à l’autre, mais les formes employées n'étaient pas les mêmes et cela gênait les rapports (3), La décadence de la langue sacrée avait fatalement entraîné la dégénérescence de l'esprit religieux. Cependant les Juifs barbaresques restaient extrêmement pieux ; ils faisaient leurs prières le matin et le soir sur la terrasse de leur demeure, l’écharpe sur la tête, les phylactères au front et aux bras (4) ; le vendredi soir et le samedi matin, ils se rendaient à la synagogue et y récitaient leurs prières, en se dandinant avec une abondance de gestes qui choquait les Israélites d'Europe (5). Les femmes prenaient peu part au culte ; dans certaines synagogues, des tribunes extérieures leur étaient réservées, mais le plus souvent elles observaient les rites dans leurs logis. Tous chômaient les jours de fête et de sabbat, se rendant visite ou festoyant. Mais l’altération de leur religion était telle qu'ils avaient oublié la signification de ces liesses, sauf pour le jour de l’an (Roch Hachana), le grand pardon (Kipour) et Pâque. Ils dési-
(1) ROZET, op. cîl., t. II, p. 257.
(2) ROZET, op. cit., t. II, p. 955.
(3) M. COHEN, Le parler arabe des juifs d'Alger, p. 13 à 15.
Ü) Ce sont les attributs de la prière : un petit cube contenant un verset de la Thora sion place sur le front et les courroies de cuir qu'on attache au braset à la main gauche.
(5) ROZET, op. cit. t. II, p. 241.
gnaient les autres suivant les actions qu'ils devaient accomplir pour leur célébration ou les mets rituels : fête des cabanes, fête des bougies, fête des friandise, fête des galettes, fête de l’eau ou des semaines (1). Seuls les rabbins ou les gens ayant reçu une solide instruction religieuse en connaissaient le sens et l’origine.
La masse montrait généralement une superstition puérile, qui dénotait l'influence profonde de la mentalité berbère sur leur pensée. Ils redoutaient les sorciers et portaient des amulettes pour se préserver contre le mauvais sort. Les devins jouissaient d’une grande réputation : des femmes notamment, les Xines, étaient consultées par eux dès qu’ils se sentaient malades, car la croyance populaire inclinait à attribuer la maladie à la présence du diable dans les corps. Ils organisaient de fréquents pélerinages sur les tombes des grands rabbins, Isaac Bar Schescheth et Duran à Alger, le rab Ephaïm Ankaoua à Tlemcen, afin d'obtenir la protection de ces personnages vénérés. Il y avait sur ce point entre les Juifs et les Maures interpénétration des croyances : c’est ainsi qu'on voyait des Israélites faire leurs dévotions sur la tombe d’un marabout comme Sidi Yakoub (2) tandis que les Musulmans vénéraient la synagogue « Ghriba » de Bone.
Les Israélites montraient d'ailleurs pour tous leurs morts une grande vénération., Les tombes des cimetières d'Alger étaient souvent décorées de marbres d'Italie sculptés. On s’y rendait souvent, au moins à toutes les fêtes de l’année et on y poussait de grands cris et de longs sanglots en appelant les défunts. Les rabbins indigènes n’échappaient pas eux-mêmes à ces superstitions naïves. Lorsqu'on enterrait un homme, ils jetaient des morceaux d’or loin de la tombe avant qu'on déposât le corps dans la fosse, afin d'éloigner le diable et de l'empêcher de prendre l’âme du défunt, Mais pour les femmes, ils n’accomplissaient pas ces cérémonies car le diable, pensaient-ils, était trop fin pour chercher jamais à s'emparer d'elles (3).
Ces singuliers théologiens représentaient cependant l'élite instruite de la corporation et ils transmettaient aux enfants leurs connaissances dans le vestibule des synagogues. Ils ne recevaient que les garçons. De quatre à huit ans, ils leur enseignaient la lecture, puis l’ancien testament et l’histoire des peuples. Au-dessus de huit ans on apprenait à écrire et à calculer avec les caractères hébraïques. Leur
{1) La fête des cabanes (sekoute), qui dure huit jours, perpétue Je souvenir de Ja traversée du désert ; la fête des bougies célèbre l’expiation de la profanation du Temple par Antiochus Epiphane ; la fête des friandises (Pourim) commémore Esther ; la fête des galettes est la Pâque et la fête de l’eau, la traversée du désert où Moïse fit jaillir l’eau du sol et reçut la loi sur le Sinaï. De nos jours encore bien des Israclites de la plèbe ne connaissent que ces noms.
(2) ROZET, op. cil., t. II, p. 245.
(3) Zbid., t. II, p. 2%51. Rozet décrit longuement ces cérémonies auxquelles il affirme avoir assisté.
science s'arrêtait là. Quant aux filles, on leur apprenait à coudre et à broder, à faire la cuisine et à nettoyer la maison aux jours dus. Il n'était pas question pour elles d’aller dans quelque école. Aussi étaient-elles généralement d'une ignorance absolue.
Les familles riches envoyaient leurs fils en Europe, surtout en Italie, où ils se mettaient rapidement au niveau des gens du pays. A leur retour en Berbèrie, ils connaissaient plusieurs langues, avaient pris contact avec les méthodes du commerce européen, aussi semblaient-ils de prodigieux savants en face de leurs compatriotes. Par leur fortune, leur rang et leur culture, ils formaient une aristocratie naturelle devant laquelle les habitants du mellah s’inclinaient (1).
VI, -— Rôle social.
Ces grands commerçants, habitués à manier l'argent, connaissant la banque, représentaient un personnel financier que les Turcs ne dédaignaient pas. Aussi leur confiaient-ils le soin de vérifier les monnaies et les bijoux, de battre les monnaies du dey sous les ordres d’un fonctionnaire d’apparat, l’amin sekkah, On les employait volontiers comme interprètes du dey ou dans les administrations, sauf dans les douanes, où l’on craignait qu'ils n’aidassent leurs compatriotes à frauder. Le haut commerce était entre leurs mains. Ils avaient de grandes maisons de banque dans les ports africains ou les grandes villes des beylicks. Ils recevaient d'Europe les soieries, les toiles, les objets de quincaillerie contre lesquels ils échangeaient le blé et la laine du pays. Les prêts à gros intérêts qu'ils faisaient aux chefs indigènes en dépit des interdictions du talmud leur donnaient d'importants bénéfices. Certains notables maures qui ne pouvaient pas faire le commerce de l'argent, défendu par le Coran, leur confiaient des capitaux qu'ils faisaient fructifier et contre lesquels ils obtenaient des faveurs (2), Cependant, depuis le début du xix° siècle, plusieurs maisons de commerce maures les concurrençaient dangereusement, à la faveur de la crise de la communauté de 1805. Leurs succursales avaient été montées à Marseille en 1830 et elles menaçaient de leur faire un tort considérable (3). Mais les Juifs, forts de leur position acquise, pouvaient jouer encore un rôle capital dans la vie économique de la Régence.
La plupart des Juifs barbaresques étaient trop éloignés de leurs chefs pour pouvoir espérer atteindre quelque jour leur niveau social. Eux, tels les Juifs marocains du mellah de nos jours, continuaient
(1) Ibid., p. 958.
(@) GOLDSCHEIDER et PHARAON, op. cit, Arch. 10, t. I, p. 537-539. (3) SHALER, Esquisse de l'Etat d'Alger, DU117.
à exercer dans d’étroites échoppes leurs métiers de tailleur, couturier, brodeur, teinturier, cordonnier, boucher, bijoutier ; leur patience, leur application, leur minulie faisaient d'eux des artisans de premier ordre (1).
Ceux qui n'avaient pas de métier se faisaient brocanteurs, marchands ambulants. Les enfants, dès leur jeune âge, étaient dressés à vendre de menus objets, tels que du tabac, des pipes, des fruits, des œufs. Leur äpreté au gain était très grande. Rozet observait que leurs boutiques étaient mal tenues, mais il soulignait leur activité fébrile aui contrastait tant avec l’indolence des Maures (2).
Beaucoup pratiquaient l'usure, en avançant de l'argent aux soldats de la milice et aux commerçants maures gênés ou en prêtant sur sages. Il leur fallait un certain courage pour le faire car Turcs et Maures leur cherchaient quelquefois de mauvaises querelles pour ne pas les rembourser. Mais leur amour du gain était plus fort que leur amour de la vie. Ils trouvaient alors quelque ressource pour sortir d’embarras. Tel ce courtier d’Hussein dey qui reçut l’ordre d’acheter dans les huit jours un diamant pareil à l’un de ceux du souverain. En cas d'échec il serait décapité. Le Juif chercha et ne trouva pas ; mais le consul de Hollande possédait deux joyaux plus petits mais exactement pareils entre eux. Le courtier les acheta 60.000 frs, les présenta au dey qui, satisfait, les paya fort cher et 1l revendit celui d'Hussein avec 10.000 frs de bénéfice. L'affaire avait été dangereuse mais bonne (3).
De tels faits étaient fréquents. Il ne faut pas se récrier contre l’immoralité des uns ou la brutalité des autres. Juifs, Maures et Turcs se comprenaient fort bien et se complétaient, Ils raisonnaient en Orientaux pour qui ia vie humaine pèse peu et la morale commerciale est une dangereuse illusion. C'était, entre eux, à qui duperait l’adversaire, chose normale en pays turc.
Les Juifs algériens raisonnaient ainsi. Un long contact avec les indigènes avait corrompu leurs traditions religieuses et leur civilisation. De Juif ils n’avaient plus guère que le nom. A leur débarquement en Afrique, les Français allaient se trouver devant une société purement orientale, n’ayant rien de commun avec le judaïsme européen, mais parfaitement assimilée au monde moghrebin, dont il semblait difficile d'attendre un progrès avant longtemps.
(1) EISENBETH, 0p. ci., p. 80.
(2) CAHEN, 0p. cît., pp. 93 à 98. — ROZET, op. cût., t. TI, p. 224 à 227 et 250. (3) DE BAUDICOURT, La Guerre et le gouvernement de l'Algérie, p. 9257.