‹ Les Israélites Algériens De 1830 à 1902Chapitre 8 sur 102 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

1, —— La libération.

A leur arrivée en Afrique, les Français entraient dans une société inconnue. Le précédent égyptien était déjà lointain ; peu de membres du corps expéditionnaire avaient pris part à la campagne d'Egypte, les hommes connaissant la langue du pays étaient rares. Les rapports du soldat avec l'habitant s’annonçaient donc difficiles. Dans ces conditions, compter des sympathies parmi les Algériens semblait précieux. On pensa pour cela aux Juifs, dont quelques-uns, réfugiés à Marseille, avaient été pris comme interprètes.

Un officier français, qui avait été captif dans le pays de 1811 à 1814, exposait pourquoi on aurait leur appui. « Ils n’aiment point les Maures parce qu'ils sont en quelque sorte leurs esclaves, quelquesuns de leurs coreligionnaires français les gagneraient facilement à notre cause » et comme la portion juive a des liens d'intérêts et quelquefois d'affection avec la portion maure il est probable qu'en très peu de temps on parviendrait à s'assurer, dans le pays même, de grandes ressources » (1).

Considérant le régime de terreur auquel les Juifs étaient soumis, les Français imaginaient qu’en les délivrant ils gagneraient leur reconnaissance. Les idées libérales, très répandues dans l'Armée, faisaient croire que l'offre de « partager avec eux nos lumières et nos connaissances », le fait de « fraterniser avec eux et fondre les intérêts des deux nations » allait nous faire autant d’alliés convaincus (2).

C'étaient de grandes illusions. En fait, l'approche des Français jetait la consternation chez les Israélites. Pour eux, il s'agissait de subir l’assaut des chrétiens. En cas de victoire de leur part, ils allaient

(1) CONTREMOULINS, Souvenirs d'un RAGE français prisonnier en Barbarie pendant les années 1811, 1819, 1818 et 1814, D.

(2) Idem, De l’armée française en A D. 9 et 10.

subir de nouvelles persécutions ; les chrétiens, dans leur imagination, ne pouvaient se conduire qu'à la façon des Espagnols du Moyen-Age, en proscripteurs et en tortionnaires. Ils avaient accueilli avec de grandes démonstrations de joie l’échec de l’expédition du Comte O’Reïlly contre Alger en 1775 (1). En un demi-siècle leurs sentiments n'avaient pas varié. Plus encore que l’oppresseur musulman ils redoutaient le prosélytisme des chrétiens qui avait fait tant de mal à leurs aïeux. Ces inquiétudes étaient rendues plus vives par l'attitude des Turcs à leur égard. Peut-être ceux-c1 éprouvaient-ils quelque colère contre les coreligionnaires de Bacri, qui leur avaient attiré sette fâcheuse aventure. La menace d’un siège par l’armée française leur prescrivait d'éliminer les bouches inutiles. Ils prirent donc la décision d’expulser les Juifs de la ville. Ce qu'ils firent pour un certain nombre d'entre eux, non sans les avoir malmenés au préalable (2). Dans la ville, les Israélites qui avaient échappé à l’expulsion craignaient un massacre semblable à celui de 1806. Leur tradition veut qu'après leur défaite de Staouéli, le dey ait accordé à la population musulmane le droit de piller et de tuer les Juifs pour le 6 juillet (3). Ge n’est probablement qu’une légende, mais elle traduit l'état d’affolement de la communauté d’Alger à cette heure décisive.

Le 29 juin, l’avant-garde de l’armée rencontra les premiers Juifs sur les pentes du mont Bouzaréah. A sa vue, ceux-ci prirent la fuite, ce qui fit croire qu'ils étaient des tirailleurs ennemis et leur fit essuyer quelques coups de fc: On s’aperçut de la méprise aux cris des femmes et des enfants et on les rattrapa. « Ils ne furent pas plus tôt entre nos mains, raconte un témoin, qu'ils se crurent perdus, ils tremblaient comme ia feuille, baisaient nos pieds et nos habits en demandant grâce ». Des officiers ayant cédé leurs chevaux aux femmes, aux enfants et aux vieillards, ils manifestèrent bruyamment leur reconnaissance. Bientôt, montés sur des mules richement harnachées, suivis d’une multitude d'hommes, de femmes ou d'enfants, de vieillards, de chameaux et de mulets, arrivèrent Joseph Bacri et son rival Duran, qui avait servi le Dey dans les années précédentes (4). Tous deux offrirent leurs services au général en chef. Pressentant un changement de fortune, ils rivalisaient de zèle pour les vainqueurs et donnèrent à Bourmont tous les renseignements utiles, indiquant entre autres choses le lieu où le trésor d'Alger était caché,

Les mêmes scènes se renouvelèrent à l’entrée des Français à Alger. Les Juifs, qui se trouvaient dans les rues, se mettaient à genoux et

Ü) Ab. CAHEN, op. cit., p. 74.

(2) G. ESQUER, La prise d'Alger, p. 33.

(3) Arch, 18, août 1885, D. 474 à 477.

{4) ROZET, op. cit, tome II, page 236. ESQUER, op. cil., page 33.

baisaient les pieds et les mains des soldats. Le fait de n'être pas traités par ceux-ci comme auparavant par les janissaires, devait leur sembler plus étrange encore que la chute des Turcs. Plus hardies, les Juives regardaient de leurs terrasses le défilé des troupes.

L'armée dans ses quartiers, ils prirent leur revanche de toutes les humiliations qu'ils avaient subies. [ls comprenaient la liberté comme le droit de faire tout ce qui la veille encore leur était interdit. A la Marine, au Palais que l’on n'avait pas gardé, ils se précipitèrent en compagnie des nègres et des Maures et pillèrent, emportant tout ce qu'ils rencontraient, armes, bijoux, vêtements des sultanes, étoffes de soie, tapis, qu'ils revendaient ensuite dans les rues aux officiers français (1). Triomphants et superbes, ils se promenaient dans les rues juchés sur des mules vêtus d’habits éclatants, battant les Turcs qu’ils rencontraient aux cris de « viva les Franchais » et aux applaudissements ironiques de la populace.

Leurs brusque accession à la liberté les enivrait, c'était une aventure extraordinaire comme ils en avaient trouvé parfois dans les récits de leurs conteurs, qui leur arrivait. La capitulation prescrivait, en effet :

« La liberté des habitants de toutes les classes, leur religion, leurs propriétés, leur commerce, leur industrie, ne recevront aucune atteinte ; leurs femmes seront respectées. Le général en chef en prend l'engagement sur l'honneur ».

Ces clauses de style des traités européens prenaient à Alger une importance extrême. On n'avait fait aucune distinction entre les divers corps de la population, Musulmans et Israélites étaient désormais égaux. Ce nivellement, conforme aux principes libéraux des l'rançais, représentait à Alger une véritable révolution. En quelques jours, les Juifs passaient de l’esclavage à la liberté. Ils allaient être

Lbres dans un moment difficile, où l’organisation turque effondrée r'étant pas encore remplacée, tous les abus pouvaient s'exercer. Ni leur passé, ni leur formation ne les préparaient à se bien conduire en de telles circonstances.

Le Dey Hussein aurait, d’après la tradition algérienne, mis en garde Bourmont contre eux : « ils sont encore plus lâches et plus corrompus que ceux qui habitent Constantinople. Employez-les, parce qu'ils sont très intelligents dans les matières fiscales et de commerce, mais ne les perdez jamais de vue... », aurait-il conseillé (2).

Bourmont eut le tort de prendre le contre-pied de cet avis. Les premiers notables qui s'étaient mis à son service étaient Bacri et Duran,

(1) Ibid., p. 365 et 366.

(2) G. ESQUER, La prise d'Alger, p. 335.

© -les seuls habitants ayant manifesté des sentiments favorables à l’armée, des Juifs. Dans son entourage, on le pressait d'utiliser ces puissants financiers que les interprètes israélites décrivaient complaisamment. Le général en chef les écouta (1).

Le lendemain de la capitulation, il nommait un Seror chef des indigènes employés comme interprètes et convoyeurs. Au Comité Central, destiné à assurer la liaison des habitants et de l'armée qui comprenait les Syndics des sept premières corporations d'Alger, on admettait les fils Bacr1i et Duran.

Jacob Bacri était devenu un des conseilleurs les plus écoutés du général. « Rien ne pouvait se faire à cette époque, à l’armée, en matière d'administration sans qu’il fût consulté ». Sans doute, dans ce pays inconnu, l'opinion d’un indigène intelligent était précieuse, maisle nom de Bacri avait été assez souvent prononcé dans les polémiques qui avaient précédé l'expédition et sa moralité douteuse avait été mise suffisamment en lumière pour que la faveur du « roi des Juifs ». ait pu surprendre. Conscient de sa fortune, il répandait le bruit que tout était soumis à son opinion. Il prenait ainsi aux yeux de ses coreligionnaires une importance accrue, tandis que Turcs et Maures devaient chercher un appui qu'il leur faisait payer bon prix. C’est ainsi que le jour même de l’entrée des Français, il avait offert généreusement sa protection à tous les notables turcs auxquels il avait dépeint l’avidité des vainqueurs et annoncé de graves dangers. Pour gagner l’homme influent à leur cause, les Musulmans lui avaient donné le bachich d'usage, persuadés de faire un placement prudent.

Gette méthode réussissant, il l’appliqua à tout et à tous. Aux députés des Zouaoua il racontait qu’il avait obtenu pour eux une capitulation favorable ; aux Commissaires de police il ordonnait de lui soumettre toutes les affaires concernant les Juifs sans en donner connaissance au lieutenant de police. Il fit même annoncer que Île droit de police avec droit de bastonnade, en ce qui concernait les Juifs, lui était donné (2).

L'exemple qu’il offrait était suivi des siens. Deux Juifs dénoncèrent la veuve d’un turc, qui, disaient-ils, recelait des armes. On perquisitionna et la délation fut reconnue fausse, mais les deux compères annoncèrent à leur victime que les officiers, qui avaient dirigé l’opéralion, exigeaient d'elle six cents sequins. Une telle demande était trop dans la tradition turque pour étonner ; la veuve paya. Mais le sub-

(1) Deunié avait favorisé leur influence, auprès du général «en chef. Il avait parmi ses interprètes Ayas qui était Israélite et se signala lui-même dans le pillage de la maison d’un Agha. Lettre de Loverdo, 25 juillet 1930. Arch. guerre. ESQUER, op. ci. page 412 à 414.

(2) Ibid, page 419 à 414.

44 LES ISRAÉLITES ALGÉRIENS DE 1830 à 1902

terfuge ayant été découvert, les imposteurs furent emprisonnés, malgré le plaidoyer de Bacri.

Ces histoires scandaleuses faisaient le tour d’Alger et l'opinion blämait généralement la protection accordée par le chef de l'Armée à ces intrigants, Le Consul d'Angleterre, Saint-John, s'étonnait de cette curieuse influence des Juifs sur le général français. Les Musulmans manifestaient leur indignation. « De tous les revers de fortune ce fut pour eux le plus sensible et celui qu'ils nous pardonnèrent le moins » (1).

L'égalité théorique donnée aux Juifs les avait laissés indifférents. Mais l'application de ce principe dans la vie courante les choquait profondément. Heureux d’être émancipés, les Juifs avaient montré une prompte insolence envers leurs anciens maîtres. Devant un tel epectacle, beaucoup de Maures, dégoûtés, quittèrent la ville. Leurs récits aliénèrent aux Français les populations de l’intérieur (2). « On a connu des chefs arabes qui ne venaient plus dans nos villes qu'avec une extrême répugnance pour ne pas être exposés, disaient-ils, à y être traités par les Juifs sur le pied de l'égalité » (3).

L'Organisation de la Nation juive,

La période trouble qui suivit la prise d'Alger prit fin à l’arrivée du maréchal Clauzel. Après la révolution de Juillet, le Gouvernement français ne savait pas ce qu'il ferait de la conquête de Charles X. Mais, comme on ne pouvait pas demeurer dans l’anarchie, on donna à Alger une organisation provisoire.

Les Français, représentants d’une civilisation occidentale laïque, basée sur le droit, ne pouvaient pas s'appuyer sur des groupements religieux pour gouverner leurs sujets. Mais, en mème temps, ils désiraient, afin de tenir les engagements de la capitulation et de ne pas s'aliéner les indigènes, respecter les traditions du pays. Ils maintinrent donc la distinction entre Musulmans et Juifs, non pas à cause de leurs religions, mais parce qu'ils étaient de nations différentes. Les israélites furent dès lors considérés comme membres d'une nation juive soumise à la domination française, mais ayant le droit de s’adninistrer à son gré.

En fait, on n'avait changé que le titre de l’ancienne corporation. Celle-ci gardait tous ses rouages du régime turc, mais on devait vite les modifier à l'usage.

Par arrêté du 16 novembre 1830, Jacob Bacri, nommé chef de la

(1) PELLISSIER DE REYNAUD, Annales algériennes, t. I S i (2) ESQUER, 0?. cit., p. 419 et seq. 5 Me (3) DAUMAS, Op. cit., p. 109.

nation hébraïque à Alger, fut investi du droit de police et de surveillance sur tous les Israélites de la ville. Il recevait la charge d'exécuter les jugements rendus par le Tribunal et celle de recouvrer tous les impôts. Il relevait du général en chef qui statuerait en cas de plainte contre lui. Il était renouvelable tous les ans, le général faisant son choix entre trois candidats que lui désignaient les principaux notables de la Nation.

- Le Conseil hébraïque fut rétabli le 21 juin 1831 par le général Berthezène. Composé de trois membres, nommés par le général, sur présentation d’une liste de neuf candidats par les notables, il était renouvelable par tiers tous les six mois, le sort désignant le membre sortant. Il devait surveiller le recouvrement des impôts, effectué non plus par le chef de la nation, mais par des commissaires que le Gouvernement désignait sur sa proposition. Un trésorier, membre du Conseil, veillait aux dépenses de la communauté, qui, pour être faites, devaient obtenir l’approbation du Conseil et du chef de la nation (1).

Le Conseil échappait donc à l'autorité de ce dernier, à la différence du Tobe-Hair turc que le MoKkadem nommait. On établissait ainsi une sorte de monarchie constitutionnelle qui donnait plus de garanties aux membres de la nation et permettait à l'Administration de mieux contrôler la gestion des dirigeants israélites, C'était le début d'une évolution qui devait aboutir à la suppression du chef de la nation. La justice restait confiée au tribunal des rabbins. On avait envisagé d’abord la création de tribunaux où des Maures ou des Israélites prendraient place quand un des leurs serait jugé (2), mais l'arrêté du 22 octobre 1830 prescrivit que Musulmans et Juifs conservaient leurs juges naturels, le cadi et le tribunal de rabbins. Au nombre de trois, ceux-ci jugeaient sans appel toutes les causes tant civiles que criminelles. Lorsque des contestations s'élevaient et n'étaient pas de la compétence des rabbins, le chef de la nation devait les régler de sa propre autorité. Des gendarmes maures assuraient l’exécution des jugements (3).

Les cadis gardaient la juridiction des causes entre Musulmans et Israélites, mais on pouvait faire appel de leurs décisions dans un délai de trois jours devant une cour de justice composée du membre du comité du gouvernement chargé de la section de la justice et de deux juges français.

(1) MENERYVILLE, Dictionnaîre de législation algérienne, article Israélites, page 380 b., édition de 1867.

2) BERTHEZENE, Dix-huit mois à Alger, p. 106. Un arrêté du 9 septembre 1830 créa ces tribunaux, mais ils ne fonctionnèrent jamais.

(3) Arrêté du 42 mars 19%. MENERVILIE, op. cit, p. 654 A.

A côté de ces anciennes institutions, on créait des organes nouveaux pour la collectivité tout entière où Juifs et Maures avaient leur place. Le Conseil Municipal d'Alger, créé par arrêté du 9 janvier 4831, comprenait sept Maures et deux Israélites ; la Chambre de Commerce était composée de cinq Français, un Maure et un Israélite nommés pour six mois, et qui devaient ensuite être librement élus :1).

Cette première organisation allait être complètement bouleversée après l'enquête de la Commission d'Afrique, qui aboutit à l'installation définitive des Francais à Alger. L'expérience avait montré l’insuffisance de l’organisation autonome juive. Bacri avait été remplacé par Aaron Moati qui, interrogé par les enquêteurs, avait déclaré que « tout Juif se reconnait dépendant des lois de la nation au milieu de laquelle il s'établit », et que ses compatriotes se soumettraient aux lois civiles et commerciales de France « pourvu qu'il n’y ait rien de contraire à la loi de Moïse » (2).

Cette opinion devait satisfaire les membres de la Commission ; elle répondait au désir d'assimilation du Gouvernement. L'attitude paeifique des Juifs pendant que les indigènes résistaient à la conquête française faisait penser qu'ils éfaient disposés à accepter la civilisation européenne et qu'ils étaient susceptibles d’entraîner, par leur exemple, les Maures et les Berbères. L'exemple de la rapide assimilation des Juifs européens depuis la Révolution, l’idée que leurs coreligionnaires de France pourraient avoir une heureuse influence sur eux, amenaient le Gouvernement de Louis-Philippe à prêter une grande attention à la minorité juive africaine et à tenter de l'émanciper la première (3). |

D'autre part, la justice rabbinique se révélait aussi détestable qu'au temps des Turcs. Les rabbins continuaient à se montrer injustes et avides, ils étaient unanimement décriés. La première Commission d'Afrique émet sur eux ce jugement sévère : « l’on a pu, à juste titre, soupçonner l’impartialité des juges musulmans et les accuser de vénalité, mais le tribunal rabbinique était bien autrement dégradé : il n’est point d'expression qui puisse rendre le degré de déconsidération et de mépris dans lequel il était tombé aux yeux des Israélites eux-mêmes ; depuis ils n’ont pas offert plus de garantie ».

Une réforme semblait indispensable, Déjà en 1832, on avait chargé, à Bone et à Oran, le juge royal de trancher les différends entre Juifs et Musulmans, puis, quelques mois après, on avait confié les procès

(1) PELLISSIER DE REYNAUD, Annales algériennes, tome L'ODAIIANELISEN

(2) Procèsverbaux et rapports de la Commission d'Enquête nommée par le roi le 7 juillet 1833, p. 177 et 178.

(3) Instructions pour la Commission d'Afrique du maréchal duc de Dalmatie président du Conseil, ministre de la Guerre. Ibid., p. 23, 6

(4) Idid., p. 187.

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des crimes commis par ces indigènes à la Cour criminelle ou au Tribunal de police correctionnelle. Enfin, la Cour criminelle avait reçu l'appel du jugement rendu par les rabbins et les cadis en cette matière (1).

La Commission proposa de réduire leur compétence aux cas religieux, aux différends relatifs aux mariages et aux répudiations : enfin, à la conciliation des partis comparaissant volontairement devant eux. L'ordonnance du 10 août 1834 ratifia cette proposition. C'était la première atteinte grave à l’autonomie juive. C'était aussi la fin d'abus qui lassaient les Israélites eux-mêmes.

Ceux-ci n'avaient pas assez de sens politique pour s'émouvoir de cet empiétement sur leur organisation traditionnelle, Ils n’élevèrent aucune protestation, Quelques jours après, l’arrêté réorganisant les conseils municipaux des villes algériennes accordait un adjoint aux Français, un aux Musulmans, et selon les localités, un aux Israéhites (2). Le Conseil d'Alger comprenait 19 membres dont 10 Français et trois Israélites (3). Ceux-e1 étant largement représentés au Conseil, il parut que leur chef de nation ne servait plus de rien, qu'il n'était qu'un personnage d'apparat, et en 1836 ses pouvoirs furent donnés à l'adjoint israélite Ange Saül Cohen-Solal (4), L’antique organisation juive disparaissait devant les institutions françaises.

Les criailleries que les Juifs élevaient contre leurs chefs ne furent pas étrangères à ce rapide revirement, Au sein de la nation, les querelles de partis avaient continué. Bacri, régnant, Durand le combaifait ; Durand au pouvoir (1835), ses ennemis dénonçaient sa mauvaise gestion au gouverneur général, l’accusant d’avoir été nommé par l'Administration contre leurs vœux et de persécuter ses adversaires, fl s’cpposait, disaient-ils, au rapprochement des Juifs et des Européens, allant jusquà faire chasser de la Synagogue, le jour de la fête des cabanes, un Israélite dont les filles étaient au service d’une dame française et le faisant bâtonner parce qu’il protestait. Durand répliquait en flétrissant le chef du clan adverse, son ancien commis et associé, Lévy-Bram (5).

Déjà, en 1832, la nomination du chef de la nation d'Oran, Amar, avait soulevé de tels cris que le ministre de la Guerre était intervenu el avait fait adopter un compromis. Le chef du parti adverse, Cohen- Scalli était devenu l’adjoint u’Amar, puis, ce dernier étant mort

(1) Arrêté du 16 août et du 8 octobre 1832. MENERVILLE, op. cit., tome I, p. 5$2 et seq.

(2) MENERVILLE, op. cil., page 206 et seq.

(3) PELISSIER DE REYNAUD, op. cit., tome II, p. 220.

(4) MENERVILLE, 09. cit., p. 380, b.

(5) Arch. Nat. F. 80 1631, plainte de David Ben-Simon contre Durand et réponse. Novembre-décembre 1835,

pendant l'épidémie de choléra de 1834, il avait exercé les deux fonctons jusqu'à la nomination de conseillers municipaux israélites. A cette date, l'emploi paraissant inutile, avait été supprimé par le sous-intendant civil. Malgré les demandes des Israélites, le Gouvernement général décida de ne pas rétablir cette magistrature (1). L'expérience d'Oran ayant semblé concluante, le Gouvernement rendit générale cette mesure,

Le tribunal des rabbins, privé d’une grande part de sa compétence, allait fonctionner encore quelques années. Mais il continuait à mécontenter tout le monde. Selon l'expression d’un notable maure, Ahmed Bouderba, « aucun Juif n’avait de confiance en ses juges » (2).

Cet état d'esprit devait aboutir à la suppression pure et simple du Tribunal. Les ordonnances du 28 février 1841 et du 26 septembre 1842 confièrent la juridiction des Israélites aux Tribunaux français. Mais, comme respectueux des croyances des indigènes, on continuait à les juger d’après la loi de Moïse, les rabbins donnaient un avis écrit sur les contestations relatives à l’état civil, aux mariages et aux répudiations (3).

En 12 ans, l’organisation de la nation juive avait été progressivement détruite. Une première assimilation était réalisée, tandis que les Musulmans gardaient intactes leurs anciennes institutions. Officiellement, les deux populations continuaient à être traitées en égales, mais les circonstances obligeaient les Français à avoir envers elles une politique différente ; en tâtonnant on s'était engagé sur la voie de l'assimilation des Juifs.

11, —— Les Juifs pendant la conquête,

Les démonstrations de joie des Juifs, lorsqu'ils avaient compris quelle était leur nouvelle situation, la colère des Maures qui avaient quitté Alger devant ce spectacle, devaient avoir une répercussion sur la vie des Israélites de l’intérieur. Apprenant que les chrétiens les protégeaient et que leurs frères d'Alger pouvaient rosser les Turcs à leur convenance, ceux-ci souhaïtèrent que la domination française s’étendit sur tout le territoire.

De leur côté, les Berbères qui prenaient les armes contre les Fran. çais ne le faisaient point au nom d’un principe national, mais au nom de l'Islam. On ne fait pas la guerre sainte sans recrudescence de fanatisme religieux. Les Musulmans redoublèrent donc de dureté

(1) 1bid., pétitions d’Israélites d'Oran ; rapport de l’intendant civil au gouverneur général 9%5 juillet 1835.

(à) Ibid F. 80 1671. Mémoire Bouderba au duc Decazes.

(3) MENERVILLE, 0p. cit., p. 409 b.

envers les Juifs qu'ils soupçonnaient de les trahir. De fait, ceux-ci fêtaient les troupes françaises victorieuses à leur entrée dans les villes. A Blida, ils participèrent au pillage des boutiques et des maisons des Musulmans ; au retour de l'expédition de Médéa, ils accablaient d'’injures le bey du Titeri, Bou-Mezrag, fait prisonnier, Partout, ils faisaient bon visage aux Français et n'épargnaïent pas les brocards aux vaincus (1). Cette attitude ne présentait peut-être pas toujours les caractères d’une parfaite sincérité, le désir de se concilier un acheteur dans le soldat n’y était pas étranger sans doute, mais, après de telles démonstrations, ils ne pouvaent plus retomber sous la domination arabe sans encourir de terribles représailles. C’est pourquoi, lorsque l’armée devait évacuer les places où ils avaient manifesté leur sympathie à son égard, les Juifs, traînant leur famille portant quelques hardes et se lamentant bruyamment, la suivaient (2). Le gouvernement d’Abd-el-Kader les traitait du reste avec une rigueur qui dépassait de beaucoup celle des Turcs. Après sa défaite de l’Habra, forcé d'évacuer sa capitale, Mascara, il l'avait mise à sac et l'avait fait évacuer par ses habitants, Les Israélites ayant voulu rester avaient été massacrés en grand nombre. Les survivants se retirèrent à Oran, beaucoup mourant de faim et de froid pendant la retraite. Leurs malheurs provoquèrent une vive . émotion dans les milieux européens, et le baron James de Rotschild adressa dix mile francs au Gouverneur pour les secourir (3).

En 1838, les Juifs de Miliana devaient se retirer de leur ville sur l'ordre d'Abd-el-Kader. Ils n’y rentrèrent que deux ans plus tard, mais sur les trois cents familles qui en étaient parties « plus de la moitié manquait au retour » (4). On ne parle pas de l'oppression fiscale destinée à organiser l’état de l’Emir : le frère d’Abd-El-Kader, Bey de Medea, frappait cette ville d’une contribution de 40.000 boudjou, dont 30.000 étaient payés par les Juifs (5).

Malgré ces souffrances ils ne prenaient jamais part aux hostilités. Leur esprit pacifique, facilement explicable par leur vie sous les Turcs, les faisait mépriser par les militaires presque autant que par les Musulmans. En une seule occasion, ils participèrent à la résistance : au siège d'Oran, Après l'échec de la principauté tunisienne, sous Clauzel (6), les tribus des environs s’agitaient et cessaient de fréquenter le marché. Les indigènes des faubourgs Karguentah et

(1) ROUSSET, L'Algérie de 1830 à 1840, tome I, p. 36, 48, 60.

@) Blida, prise sous Clauzel, le 19 novembre fut évacuée le 26 novembre 1830 ; Mascara, occupée après la victoire de l’Habra fut tout de suite après évacuée, Décembre 1835.

(3) Arch. Nat. F. 80 1631.

(4) Arch. is. de France, octobre 1854, page 559 et seq.

(5) Correspondance du général Damrémont, p. 165.

{6) Clauzel avait donné le titre de bey à un prince tunisien Ahmed, mais l'accord me fut pas ratifié par le Gouvernement.

Raz-El-Aïn le rejoignirent, La garnison française était assez faible et sa position s’'annonçait dangereuse. « Les Juifs, dit Rozet, à peu yrès les seuls habitants qui fussent restés dans Oran... venaient tous les jours annoncer au colonel Lefol qu'un corps considérable d’ennemis marchait pour l’attaquer. Non contents de donner l'alerte, ils prenaient eux-mêmes les armes et plaçaient des sentinelles sur les terrasses de leurs maisons ; ils sortirent quelquefois avec nous, pour repousser les Arabes et quand on voulut démolir deux villages. dans lesquels l'ennemi s’embusquait pour tirer. près de deux cents Juifs mirent la main à l'œuvre et travaillèrent avec nos sapeurs pendant qu’on se battait autour d’eux (1) ». Telle fut l’action guerrière dont on s’entretenait 25 ans après encore dans les milieux israélites algériens (2).

On ne peut pourtant pas, comme leurs contemporains, parler à leur sujet de lâcheté, car leur amour du gain les poussait à coarr des risques au moins égaux à ceux du champ de bataille. Etant se:ls, à parler l'arabe, ils avaient conservé le monopole du commerce avec les indigènes. Ils allaient dans les tribus vendre leur pacotille ou acheter sur les marchés les bestiaux et les grains. Mais ces expéditions présentaient de réels dangers ; la correspondance du capitaine Daumas, Consul de France à Mascara, prouve que, même en temps de paix, les indigènes des tribus les assassinaient et les volaient fréquent ment.

Le 25 mars 1838, Daumas fait un rapport au sujet de deux Juifs d'Oran dévalisés dans la tribu où ils ont couché ; le 15 juillet, il parle de l’arrestation de cinq Garabas qui ont tué des Juifs ; le 21 juin, una caravane composée de trois muletiers arabes, trois commerçants juifs et un nègre était dévalisée ; le 26 août, le Consul annonce l’assassinat de sept Juifs sur le territoire des Ouled-Aly. Le 9 septembre, c’est un Juif de Mostaganem dont les marchandises ont été pillées par les Medjahars ; le 22, un Israélite d'Oran était assomé par les Garabas. Tous ces crimes restaient impunis, car l'autorité de l'émir n'était pas assez établie pour que ses caïds inquiétassent les gens des tribus pour des Juifs. Après un simulacre d'enquête, pour sakis faire Daumas, on déclarait généralement que les assassins restaient inconnus (3).

Le Gouvernement d’Abd-el-Kader, fidèle aux traditions musulmanes, multipliait à leur encontre les avanies et les mesures arbitraires. Le 17 septembre 1838, le caïd de Mascara faisait emprisonner tous les

(1) ROZET, op. cil., p. 238.

(2) FRÉGIER, Les Juifs algériens, p. 465 (3) Correspondance du capiluine Dauma ; i CAT A Ma er pP duMuUS, CONSUL à Mascara, p. 143, 251, %65, 278 et

LA NATION JUIVE SOUS LA DOMINATION FRANÇAISE o]

Juifs d'Oran, qui partaient imprudemment sans guides, pour qu'il ne leur arrivât aucun mal. Comme le berger de Patelin qui tuait ses moutons pour les empêcher de mourir. Sur les démarches de Daumas, il les relâchait en protestant de la pureté de ses intentions {1). Le 20 août, un Juif d'Oran, battu par les fantassins de l’'Emir, ayank porté plainte, Abd-el-Kader donnait l’ordre à tous lies Juifs d'Oran de partir dans les 24 heures, sous peine dêtre pendus, ou sciés. Le Caïd des Juifs de Mascara était chargé de surveiller l'expulsion des Oranais, mais, étant fort cupide — Daumas l'appelle « un mauvais aueux » — il désignait comme sujets de l’Emir ceux qui lui donnaient un fort bachich. Six Israélites, dont son frère, durent partir, tandis que six autres — dont un espion — restaient (2). |

Malgré ces coups du sort, ils persistaient à se rendre dans la capitale de l’Emir, partant sans passeport lorsque les autorités le leur refusaient, même lorsque la guere semblait imminente (3).

Il est vrai que leurs gains étaient considérables et qu'ils ne dédar gnaient pas les larcins qui rendaient leurs voyages plus fructueux. « Avec eux, notait le Consul, c’est toujours disputes et réclamations, Ces Juifs nous donnent plus de mal que tous les Français réunis » (4). Tantôt les Israélites de Mascara dérobaient quarante-six douros à un coreligionnaire oranais, tantôt un Oranais escroquait trois cents dou ros à la mère de son hôte. Un autre épousait une jeune Juive et retour. nait dans sa ville avec sa dot ; un quatrième partait avec de l’argent emprunté et un cheval de Miloud ben Arrach qu'il avait loué à son domestique (5). Ils étaient prêts à tout pour gagner de l'argent, aux plus grandes souffrances comme aux plus détestables actions. Celles-ci leur donnaient un fâcheux renom et les officiers ayant l’expérience du pays éprouvaient peu de sympathie pour eux. Au sujet d’un Juif, qui avait médit de la puissance française, Daumas écrit : « il niera le fait comme un Juif » (6). A de tels mots on mesure le discrédit dans lequel ils étaient tombés.

Cependant, les milieux politiques les considéraient avec plus de bienveillance que les indigènes parce qu'ils étaient assurés de leur fidélité. « Rien de si facile que de faire entrer les Juifs dans tous nos systèmes administratifs et judiciaires, écrivait le lieutenant général Delort. Leur secte en France les a tous conquis à la civilisation moderne » (7) et le secrétaire général du Gouvernement, Caze

(1) Ibid, p. 334.

(2) Ibid. p. 519 et 520.

(3) Tbid., p. 506 et 510.

W) Ibid, p. 85 et 150.

&) 1bid., p. 73, 179, 188.

(6) Ibid., p. 520.

{7) DELORT, Notes sur l'ouvrage qu général Berthezene u Dix-huit mois en Algérie », page 57.

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p2 LES ISRAÉLITES ALGÉRIENS DE 1830 À 1902

« quand aux Juifs qui sont très nombreux, ils sont et seront toujours nos partisans les plus dévoués. Leur position s’est tellement améliorée qu'ils feraient tous les sacrifices possibles, même de l'argent qu'ils gagnaient au prix des plus cruelles vexations pour le conserver » (4).

La résistance opiniâtre des Musulmans faisait considérer toute entente avec ceux-ci comme « un rêve » (2). Avant longtemps, on ne pouvait pas espérer les civiliser. Avec les Juifs, on tablait sur leur intérêt qui les liait à la France. C’est pourquoi, malgré leur mauvaise réputation, les gouverneurs et les officiers généraux firent d'eux leurs négociateurs dans leurs pourparlers politiques avec les chefs indigènes de l'intérieur du pays.

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