‹ Les Israélites Algériens De 1830 à 1902Chapitre 74 sur 102 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

l. — Effets des persécutions.

La violence des premières émeutes antijuives effraya les Israéliles. Ceux-ci craignant des troubles pendant la durée de la période électarale avaient acheté des armes pour se défendre depuis 1896, mais ils ne s'attendaient pas à des attaques aussi violentes (1). Ces bandes, hurlant des cris de mort, pillant leurs magasins, s’atlaquant aux syragogues, faisant des lambeaux des livres sacrés des trophées, leur firent croire que leur dernier jour était venu. A la nouvelle des troubles d'Oran, les gardiens de la synagogue d'Alger mettaient en sûreté les tables de la loi et les vases sacrés (2). Pendant les pillages des magasins israélites d'Alger, en janvier 1898, un publiciste israélite adressuit, à la nouvelle de la mort de Schebat, un télégramme à Jaurès lui annonçant que la ville était en feu et qu'on massacrait ses coreligionnaires par centaines.

Sous le danger, certains Israélites, le plus souvent jeunes et partisans de l’évolution, pensaient qu'il n'était pas digne de se laisser masacrer comme au temps des Turcs sans se défendre. A Oran, par exemple, les frères Chaloum se signalaient non seulement par la violence de leurs articles, mais par leur attitude en face des manifestants, contre lesquels Mardochée tirait des coups de feu et Vidal brandissait un revolver (4). À Alger, les Israéliles se défendaient spontanément. Après les journées de janvier 1898, à la moindre alerte ils fermaient leurs magasins et se barricadaient chez eux ; au passage des bandes anlijuives ils jetaient de leur balcon des tables, des chaises, de l'huile bouillante (5). Quelques-uns se servaient d'armes, mais les représailles que les partisans de Régis avaient exercées après le meurtre de Cayrol evaient fait rapidement abandonner ce système de défense. Ce n'était que le fait d’une minorité. La plupart des Israélites restaient terrés dans leur logis, attendant la fin de l'orage et priant pour que Dieu ies délivrât (6).

(1) Rapport Adam, commissaire enquêteur, 17 juin 1897.

(2) Echo d'Oran, 24 mai 1897.

(3) Temps, Libre Parole, 26 janvier 1898.

(4) Rapport Au commissaire Adam. Rapport de Malherbe, 92 mai 1897. (5) Ibid. Presse algérienne, janvier 1898.

(6) Lettre d'Ephraïm Chettrit d’Inkermann à Judas Saada, 93 mai 1897.

Is se sentaient à ce moment isolés, abandonnés de leurs alliés poli- : tiques et même du Gouvernement de la Colonie. Lépine était allé saluer la dépouille morteile de Cayrol ; un immense cortège avait suivi son char funèbre. Four l'Israélite que les antijuifs avaient mis à mort, personne ne se dérangeail. A la nuit tombante, sous la protecon de quelques soldats, suivi d’un rarbin, le cercueil de Schebat avait été emporté furtivement, comme si le respect de la mort n'était pas dû à un Israélite (1).

Voyant Que leur sécurité n’était plus assurée, beaucoup de membres de 1 élite décidèrent de s’expatrier. Ils se rendaient à Faris ou à Tunis, «omme leurs ancêtres l'avaient fait au début du siècle, après la mort de Nephtali-Busnach. A Constantine les Isaac, les Uhry avaient donné l'exemple de l'exode. À Alger, les Jaïs, les Azoulay, les Stora, les Aboucaya, les Levi-Bram, les Valensi, désespérés, craignant pour leur vie, partaient sans espril de retour. C'était presque toute P'aristocratie israélite de la ville qui s'élait enïuie, après avoir retiré des établissements de crédit de la ville près de quinze millions de francs (2).

Ceux qui s'obstinaient à rester, renonçant à leur esprit de çof se réconciliaient et s’unissaient contre leurs ennemis. Kanoui et Netter, « Hovahs », « FPanamistes » et « Dahoméens » faisaient des démarches collectives auprès des pouvoirs publies et du Consistoire Central rour Qu'on les protégeit. Leur collaboration pour l administration des communautés devenait d'autant plus nécessaire que les difficultés deveraient plus grandes. L'émigration des plus riches familles avait des répercussions graves sur les budgets consistoriaux el sur toute la soc.été israélite. Les pauvres qu'elles secouraient tombaient à la charge des Consistoires, au moment où leurs ressources étaient diminuées des plus fortes contributions, Four pouvoir subvenir à ces nuuveaux besoins, les autorités israélites avaient fait appel à la charité de leurs coreligonnaires et, aux lendemains des troubles de Mcslaganem et d'Oran, Rothschild adressait 10.009 francs au Consistoire d'Oran (3). Mais la guerre économique que les antijuifs organisèrent. après les troubles consomma la ruine des prolétaires israélites.

Après le pillage de leurs boutiques, les commerçants israélites avaient demandé la prorozation de leurs échéances pour pouvoir - rétablir leurs affaires (4). Mais la persistance de l’agitaticn rendait vaine cette espérance. Que Drumont arrivât ou partit, qu'un antijuif fût jugé par quelque tribunal ou qu'il plût à Régis d'organiser un

{i) Télégramme algérien, 10 février 1878

(2) Revue Algérienne, 93 janvier 1898. Enquête parlementaire, déposition Darmon, 5 juim 4200. TUBIANA, Le Jui! est-il francais? p. 5.

(3 Appel de Zadoc-Kahn, grand rabbin de France. Presse algérienne, 5 mai 1897.

(3) Télégramme Consistoire d’Cran à grand rabbin, 26 mai 1897, du Consistoire d’ Alger au Cons stoire Central, 2% janvier 1898.

cortège triomphal et, effrayés, les petits commerçants du quartier juif devaient fermer les volets de leur magasin pour ne pas voir les antijuifs le mettre à sac.

Le boycottage, préconisé par les journaux antijuifs, appliqué au moment où l'antijudaïsme était à peu près unanime, était encore plus funeste que ces manifestations bruyantes. Tous les Israélites étaient mis à l'index. Aux écoles supérieures, les jeunes compagnons de Max Régis empêchaient les étudiants israélites de suivre les cours (1). Le comité d'hivernage repoussait tout candidat israélte, l'Association des syndicats commerciaux leur était hostile. Aux élections consulaires, les électeurs écartaient les Israélites. Le Conseil de l Ordre des avocats demandait la démission de l'avocat Darmor, membre du conseil de discipline. Cet ostracisme moral ne suffisait pas, on essayait de ne plus commercer avec les Israélites, selon ia doctrine de l’Antijuif (2).

Soit par conviclion, soit par crainte, soit pour ne pas heurter les sentiments de la majorité, beaucoup d’Algériens renvoyaient leurs employés israélites ou n'achetaient plus chez des commersants juifs. Evincés à une période de crise où le travail devenait rare, les employés lombaient rapidement dans la misère (3). Le 7 septembre 1897, iis se réunissaient à Alger dans une salle prêtée par le Consistoire et, ayant déclaré Que leur chômage provenait de l'interdit jeté sur eux par « les chrétiens », ils demandaient au Consistoire d'inviter les Israélites à n'employer que leur coreligionnaires (4). Ces gens, pour la plupart très pauvres, n'ayant guère d'économnies, avaient été vite réduits à une misère extrême. Les Consisioires, détoidés par l’a fluence des misérables qui leur demandaient des secours, étaient obligés de les leur refuser ou de ne leur accorder que d'insuffisantes indemnités (5).

En juillet 1898, au plus fort de la crise, le nombre des indigents secourus par les Consistoires était de deux mille à Constantire, deux mille à Oran et neuf cents à Alger. Un sixième ce la poouiation israélite vivait d'aumônes (6). Quelques riches familles, réfugiées à Paris, essayaient bien de quêter en faveur de leurs co:elizionna res misérables. Ces produits de la charité individuelle n'atteignirent que quatrevingt mille franes, somme insuffisante pour l'étendue des misères

(1) Télégramme Sadoum à Zadoc-Kahn, 9 décemtre 1898...

(2) Enquête parlementaire. Journée du 5 juin 190. Dposition Honel et Damon.

(3) La maison Pernot, par exemple, renvoyait son représentant à Alccr, Tabet « pour £as de fo ce majeure » approuvée par le tribunal de Montbéliard, elle était condamnée à payer 3.000 rs de dommages et intérêts par la cour d'appel de Besançon, Presse algéxienne, 15 juillet 1899. |

(:) Presse algérienne, 10 septembre 1897.

(5) Honel télé raphiait le ‘6 janve” 1$9S an Consistaire Central : « Mille ouvriers envi'on Sans travail, sans nain, Extrême urgence, recevoir subsides. Ressources consistvrial insuffisantes et inefficaces.

(6) ATCR, Cons. Cent. IKuppoit Al. Lévy, 5 juillet 1898.

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à soulager. Il restait aux prolétaires israélites l'exode ou la misère,

Certains s'embarquèrent pour Alexandrie et se réugièrent soit à Tunis, soit au Maroc, Mais la plupart demeuraient dans le pays, ‘les uns résignés, les autres aigris, pleins de haine pour leurs persécuteurs et même pour les riches israéliles qui ne venaient pas suffsamment à leur aide.

Beaucoup, après avoir reçu les horions des antijuifs, avaient courbé l'échine et, terrorisés, avaient promis de ne pas se plaindre. Un Israélite d'Inkermann avouait naïvement : « les Européens sont venus rous trouver et nous ont déclaré que si l'un d’eux venait à être incarcéré, ils saccageraient tout et mettraient le feu dans la ville.

« En présence de ces événements, nous, Israélites, nous sommes réunis et rendus chez M. le Juge d’Instruction aucuel nous avons déclaré que nous leur pardonnions.

« Nous nous sommes alors réconciliés avec ces Euronéens et nous sommes allés ensemble au café (1) ».

Mais, dans les villes, certains jeunes Israélites turbulents, batailleurs, légers de scrupules, n'avaient pas la douceur du héros de celie scène bien algérienne, et ils avaient pour les membres des autres groupes sociaux une haine égale à celle qu'ils inspiraient. Lorsqu'ils étaient en nombre, ils n'hésitaient pas à attaquer des indigènes ou des Européens, aux abords de leur quartier {2). Far'ois, ils manifestaient hautement leurs opinions. A Médéa, le 3 mars 1898 ; à Oran, le 3 novembre 1899, les conscrits israélites se rendaient au Conseil de révision en criant : « À bas les Français, vivent les Juifs ! » À la gare de Sainte Barbe du Tlélat, un greffier israélite, à la suite d'un incident bénin aucuel était mêlé son jeune fils clamait : « Vous êles de sales Franca.s ! je suis dégoîté d’être Français ! je voudrais être Fru:sien ! » « À Saint Eugène, racontait le procureur de la Réputlique de la ville, une lande considérable de juifs se ruait sur un Français et l’assom- Miait à moitié. En se précipilant au massacre, les lâches hurlaient : A bas les Français ! il nous faut du sang français pour arroser nos cabinets » (3\. k

Ces cris de Colère n'avaient pas une grande signification : ils exprimaient l'exaspération des jeunes Israélites contre leurs persécuteurs. On aurait tort de les prendre à la leltre et de leur donner le sens précis

{!) Lettre d'Ephraïm Chettrit à Judas Saada, £3 mai 1697.

(2) A Constantine, le 28 octotre IS9S, les Israéltes manifestaient rue Th'ers, assaillaient les indigènes consommant dans un café Maure et en tuaient un. Les assassins furent condamnés à huit ans de réclusion, Même fait à Cran contre des agents de polie, 20 juillet 1599. Le même jour à Aige”, le docteur Rouquet, conseiller muncipal, était attaqué par 3 Israéltes. Le 8 juin 1901, même ia:t à Constantine pour Rejou, conseiller général.

(3) Chambre correctionnelle d’Alver, 11 juin 1898. Radical «algérien, 14 juin 1898. £ch@ d'Oran, 8 août 18:7. Presse algérienne, 4 inais 18984 novembre 1899.

d'un reniement. D'ailleurs cette fureur ne s'exerçait pas seulement. contre les étrangers au peuple juif. Le 1% mai 1899, rue de la Lyre,

des petits artisans et des chômeurs israélites se réunissa.ent et allaient

demander, à grands cris, du travail sous les fenêtres du rabbin Bloch,

criant : « Vive la révolution sociale ! À bas les capitalistes ! À bas les

riches » (1). |

Cette manifestation, ces mots révolutionnaires étaient d'étranges rouveautés dans l’histoire du judaïsme algérien. L'annce précédente, un ouvrier bijoutier sans travail, père de cinq enfants, avait frappé d'un coup de couteau le grand rabbin Bloch (2). La révolte gcrmait dans cette société si hiérarchisée jusqu'alors. Le boycotla e n'atteigrnait, en effet, que les pauvres gens. Les « grands Juifs », ceux out avaient soulevé la rage des Européens, s'étaient mis à l'a°ri de leurs coups ou continuaient paisiblement leurs af aires et il: ne Connaient même pas au prolétariat, qui souffrait pour eux, de Cuoi subsister. Les jeunes gens que l’école francaise avait détachés des vieux doxmes s'en indignaient. Ils répétaient les mots des discours des socialistes e! des radicaux qui se posaient en dé‘enseurs de leur cause. Ils rartageaient leurs croyances. À la faveur de la persécution, un noyau socialiste se constituait hostile aux autorités traditionnelles mais, du fait de l'antisémitisme, conservant le sentiment de clan cui faisait acclamer Israël et maudire les Français, après avoir prêehé l'égalité des hommes et la réconciliation des prolétaires de l’univerïs.

Cependant cette révolte n'était le fait que d’une minorité assez faible. La majorité restait fidèle aux « chefs de la Nation », elle se pliait aux consignes que ceux-ci lui donnaient et les exécutait fidèlement.

11, — La défense des Israëélites.

Les Consisloires algériens, organes régulateurs de la société Israélite, devaient diriger la résistance des communautés contre les anlijuifs. A plusieurs reprises dans le passé, ils avaient siinalé au Con- Sistoire Central l'hostilité des Algériens. A la nouvelle des premiers tiuubles, celui-ci se plaignait des sévices endur£s par ses corclizionmaires à Barthou qui lui promettait de donner des ordres sé.ères pour Gue de tels fails ne se renouvelassent pas (3).

Une délégation composée de Simon Kançui el Nelter, président du Consisloire et grand rabbin d'Oran, pro; osait au Cunsistoire Centrat

11) Presse algérienne 9 à 9 mai 1399, sur 6 manifestants arrêtés, 3 étaient âgés de moins de 18 ans.

, (2) Arcle Cons. Cent. % juillet 1898. Presse algérienne 4-7 juillet 1598, notamment les articles de Marchal dans le Télégramme et de Lys du Lac dans l'Étho d'Oran.

(3) Arch. Cons. Cenl., 25 mai 1897.

æl au gouvernement un plan de défense en neuf articles demandant la d'ssolution de la ligue antijuive, la suppression des sociétés refusant l'admission des Israélites, le retrait de la direction de la police aux municipalités, la punition des écarts de langage et des insultes envers les Israélites, le rétablissement du service militaire dans la Métropole pour les Israélites et l'admission de leurs malades dans les hôpitaux de toutes les villes (1).

Ce projet, qui devait être appliqué à l’époque de la « défense républicaine », fut présenté légèrement édulcoré au Ministre par le Consistoire Central qui demanda seulement la dissolution des grourements antijuifs, une plus grande sévérité des tribunaux vis à vis des manifestante antijuifs et une surveillance stricte de la police el des municipalités antijuives par l’administralion (2)

Ces mesures de défense pouvaient arrèter l’émeule, non les sentiments antijuifs. Régis venait de publier son « Antijuif » dont le succès était symptômatique. Certains Israélites songèrent à lui opposer un journal qui, usant des mêmes procédés de polémique, le discréditerait (3). Accueilli assez froidement, le pro:et parut un moment en voie d'exécution. Le publiciste socialiste Tubiana, disait-on, serait considéré comme le fondateur du journal, le journaliste de La Vigie algérienne ». Patail, jouerait le rô'e de gérant, enfin, un ancien offcier de cavalerie, chevalier de la Légion d'honneur, comte au surplus, bien quisraélite et possesseur d'antécédents déplorables, était chargé, en raison de ses qualités d’escrimeur, de signer les articles où l'on attaquerait personnellement les chefs antijuifs (4). Ce plan ne fut pas exécuté, mais les adversaires de Régis en gardèrent le souveni? et s’en servirent bien plus tard lorsqu'ils mont‘rent « la Revanche du Peuple » de Laberdesque. Les Israélites avaient rréféré pour se défendre et faire échec à Drumont, appeler les anarchistes que les antijuits malmenèrent (5) et renvoyèrent rossés et désabusés dans la Métropole. Toutes ces mesures étaient prises dans le plus grand secrel ; officicilement, à partir des émeutes d'Alger cui avaient montré Ia profondeur el la violence de l’antijudaïsme algérien, le Consistoire Central refssait de faire une démarche qui aurait permis aux anlijuifs de crier à la provocalion (6).

Les Consisloires d'Oran et d'Alger à plusieurs reprises demandèrent l'autorisation de poursuivre les journaux qui les diffamaient,

t1) Ihid., 2? juin 1897.

42) Arch. Cons. Cent., 97 juin 1897.

{3) Gouverneur Général à Ministre Intérieur. 22 septembre 1807.

(2) Raprort du Commissaire Nayrac, 24 septemlre 1897.

#5) La Litre Paro'e et certains 'raprorts @e sureté ‘aisaicnt remonter au baron Rotñschild l'origine de cette campanne. 11 a été impossible de vérifer ces affirmations. Rapports du ?3 octobre 197, 26 avr'1, £8 novemb'e 18'8.

(6) Arch. Cons. Cent. 25 janvier 189, Un rotatle avant dcmancé vne ‘ntervent'on, sa thèse soutenue par Masse ct Aaron fut repoussée par les autres membres du Cons stoire.

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Lies autorités israélites de Paris la leur refusèrent. En face de ca déchaînement de passions, leurs dirigeants pensaient que l’éternelle.

attitude d'Israël en face des persécuteurs, son repliement sur lui-même était la meilleure des tactiques. La force d'inertie qui lui avait fait supporter tant d'orages lui permettrait encore cette fois de traverser ces épreuves sans encombres, Aussi, malgré les cris de révolte des jeunes Israélites, dont les manifestations avaient pour effet de surexciler les manifestants antijuifs et de provoquer des actes plus graves que leurs hurlements traditionnels, les Consistoires algériens se soumirent à cette ligne de conduite prudente (1).

Dans toute la période qui suivit, les dirigeants des Consistoires et les grands rabbins se trouvèrent en liaison constante et amicale avec les agents du Gouvernement, Ils demandaient à leurs administrés de ne pas se montrer aux réunions antijuives, de ne pas sortir de leur logis aux moments critiques {2). En face des politiciens et des publicistes radicaux et socialistes qui poussaient les Israélites à la lutte eb se souciaient peu des conséquences que pouvaient avoir ces acticns, les dirigeants religieux des communautés exerçaient une influence hienfaisante qui évita, sans doute, de pires événements (3). Aux élections mêmes, la consigne de l’abstent'on était donnée, afin de ne pas soulever les critiques ou la colère de leurs adversaires (4). Israël altendait la lassitude de ses persécuteurs pour reraraître.

Malgré cet effacement apçarent, en eftet, ils ne renonçaient à aucun de leurs droits. Les Consistoires veillaient à l'inscription ces leurs sur les lisles électorales, comme au temps de l'Ordre moral. Contre le décret de Laferrière qui les scindait en plusieurs circonscriptions ef leur enlevait leur influence sociale, ils faisaient la même opposition que jadis à la proposition Sabatier, En plein accord avec le Consistoire Central, celui d'Oran se rourvoyait au Conseil d'Etat contre l'arrêté

délimitant les circonscriptions qui ne devait jamais être exécuté ( ).

En même temps une habile campagne de propazande exposait à

l'opinion publique métropolitaine les souffrances des Israélites. Sous

le pseudonyme de Durieu, un socialiste israélite, Blum, publiait un livre évidemment fort tendancieux, « Les Juifs algériens », où il s'é-

(1) Arch. Cons. Cent., 15 novembre, 27 décembre 1595, £1 janvier 1892.

(2) Les troubles d'O an eurent pour signal l'attentat de Ser:aty cont'e Irr. Les ea

d'Alccr eurent lieu le lendemain de la manifestation des Israélites cn ace du théâtre, et Jes attentats contre £Schebat et Azoulay, le jour de l'enterrement Ce Cayrol.

&) Rapport de Berseville secrétaire du Gouvernement Général, 16 juillet 1598, de Malherbe, préfet d’Cran, 14 septembre 1897.

(1) Rappoit de Berseville sur les agissements de « La Lanterne », u « Combat » et de N'eaise qui télés'aphiait à Brisson qu'en cas de troubles il y aurait 1.500 fusils dans Le rue, 20 juillet 1898.

(5) Presse algérienne, 18 septembre 1898.

({) UnRY, op. cit., p. 190. Arch. Cons. Cent., 7 mars, 30 novembre 1899. Presse algrienne 19 février 1902. Le décret du : septemb'e 1903 fit dépendre les indigents israélites des bureaux de bienfaisance alimentés par les revenus consistor:aux que gèrent jes receveurs de contributions diverses.

tendait complaisamment sur la misère du prolétariat israélite et sur le péril étranger. Le député socialiste Rouanet, qui tenait sa documenlution des rabbins au dire de Lalerrière, défendait la même thèse avec beaucoup de chaleur à la tribune de la Chambre, L'habileté des Israéhtes fut de présenter la question algérienne comme un épisode colonial de l'affaire Dreyfus, d'exploiter la réputation de Drumont iour dénoncer le mouvement antijui: comme réact.onnaire et clérical et de gagner à leur cause tous les partis et les organes favoiables à la révision du procès de Dreyius. Ils purent ainsi vaincie les antijuifs sans, à aucun moment, paraitre les combaitre, mais en laissant ce soin aux Français des autres partis. Dans l'ardeur de la lutte, la colère de leurs adversaires se portait sur les « judaïsants » et non plus sur eux. À ce jeu, les Israélites gagnaient une paix relative en attendant de faire triompher leurs déienseurs £ar leur appui électoral.

Dès 1900, le grand rabbin d'Alger pouvait déclarer : « Nous n’entendons presque plus/le cri de « A bas les juifs ! » et les Israélites peuvenk sorür et travailier au dehors (1). Les commerçants israélites victimes des troubles avaient été largement indemnisés rar les communes rendues responsables des dégits par les tribunaux. Peu à peu le boycollage Cussait. Les cunutierçants européens avaient profité du sentiment antijuif pour hau:ser le prix de leurs marcandises, mais avaient ainsi lésé leur clientèle qui, revenue à une compréhension plus claire de ses intérêts, avait repris le chemin du quartier israélite où les marchands étaient déteslables mais la marchandise avantageuse.

En 1902, au moment de l'échec électoral du parti antijuif, la vie des communautés israélites était redevenue à peu près normale. L'atmosphère de défiance et de mépris qui les entourait bien avant la campagne antijuive persistait (2), mais la lutte économ.uue était close. Les répercuss.ons de ces attaçues furieuses contre la population igraélite apparaissaient. très faibles. Il y avait presque une disproportion ridicule entre la violence du mouvement anti,uif et la faiblesse des résu:tats qu'il obtint. L exode des grandes familles d’Alzer et de Constantine diminua la richesse des communautés de ces villes. L'émigration de certains prolétaires arrêta temporairement, dans les grands centres algériens, l'accroissement de la porulation israélite (3). Mais on restait très loin de l’émigration massive dont avait rêvé Régis.

Le commerce israélite avait résisté à l'épreuve, Les antijuifs ne

1) Enquête paricmentaire, S'ance du 5 juin 1900. Déposition Abraham Bloch, p. 43.

42) lbid.

(3) À Oian, la population juive qui était passée de 7.188 en 1891 à 10.65: en 189%, restait “stationnaire en 1300 A Alger, elle était de 7.576 en 1831, 9.233 en 1896 et 10 871 seulement en 1900, mais à son anaexe de Mustapha, le chiftre des Israélites tombait de 579 en 1816 À 436 en 1900.

réussirent guère qu'à éliminer quelques petits boutiquiers et des colporteurs, les petits vendeurs de fil et d’aiguilles, de journaux, de Loissons rafraichissantes et les crieurs de journaux dont les industries passèrent aux mains des jeunes indigènes et d'étrangers (1). L'Algérie avait lutté pendant cinq ans pour assurer le privilèze de la vente des journaux aux yaouleds.

L'effet moral était-il plus considérable ? Avant la crise antijuive, les Algériens avaient demandé aux Israélites de renoncer à leur tradition pour se fondre dans le peuple algérien. Cet appel n'avait été entendu que d'une faible minorité, mais une lente évolution pouvait étendre l'assimilation morale à un nombre toujours croissant d’Israélites. L'effet le plus net de la persécution fut d'arrêter ce mouvement et de grouper plus étroitement les Israélites autour de leurs chefs religieux.

L'Alliance israélite universelle ouvrit des ateliers d'apprentissage, des fermes modèles et surtout des écoles religieuses qui, à la place des raidraschim où des maîtres sans valeur ne donnaient qu’un enseignement formaliste, eurent pour tâche de donner à la jeunesse une direclion morale conforme à la loi religieuse (2). Les enfants qui jusqu'alors avaient bredouillé quelques mots d’hébreu et n'étaient pour la plupart qu'au stade de l’alphabet, reçurent désormais des connaissances assez étendues. Leurs maîtres leur déve'oppaient notamment certaines idées morales propres à exalter leurs sentiments judaïques : « quelle part le judaïsme a pris dans l'élaboration de la morale moderne, en quoi ces aspirations coïncident avec celles de l'humanité actuelle, pourquoi et comment il faut se sentir honoré d'être Israélite » (3). Le caractère universel du reuple juif que la plèbe israélite d'Algérie ignorait à peu près complètement, lui était désormais révélé. On avait voulu dissocier le bloc juif, on en avait renforcé l'unité morale.

Ce renforcement du judaïsme algérien r'entravait pourtant pas les x rogrès intellectuels. La fréquentation des écoles françaises par Îles jeunes Israélites n'avait à aucun moment diminué. Le nombre d'étudiants israélites dans les écoles supérieures d'Alger ou les universités de la Métropole s’accroissait (4). L'évolution continuait malgré les altaques de l'extérieur el sans que celles-ci y fussent pour rien, Le groupe social israélite continuait à vivre isolé, à avoir son existence propre dans la société algérienne, adoptant l'instruction et — parfois seulement en apparence — les mœurs françaises mais restant fidèle aux traditions orientales du pays et gardant, de ce fait, une originalité profonde.

(1) Presse algér'enne, 4, 7 ju'llet 1898.

(2) Ces écoles ouvertes en 1300 eurent un franc succès. L'école d’Alcer reçut f00 élèves. la section pour les jeunes filles 8:3. À Constantine 730 £gaiçons et 40 filles. LEVEN, 08. cil., p. 140 et sed.

(3) LEVEN, 0p. cil., livre Il, chap. II

(4) DEMONTES, « Le leuple al,érien », p. 480.

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