‹ Les Israélites Algériens De 1830 à 1902Chapitre 75 sur 102 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Si coloniser n'est pas seulement défricher le sol et en tirer des profits, mais gagner les indigènes du pays conquis à la civilisation des conquérant{s, la France a remporté avec la population israélite d'Alger un succès exceptionnel.

En 1330, hormis les « Juifs francs » et quelques familles de l'arislocratie religieuse, les Israélites algériens constituaient un troupeau oriental, misérable, dénué de toute culture, avili par d'incessantes vexations, aussi éloigné des Français que les Musulmans eux-mêmes. Moins d'un siècle après, ils avaient conquis les droits de citoyen, vne place éminente dans l’économie du pays et le pouvoir de résister victorieusement à la coalition de l'Algérie entière.

On sexpliquerait mal cette réussite — unique dans nos annales coloniales — si or ne l’atlribuait qu'à l’action de l'administration francaise. Celle-ci a essayé d'assimiler ces Orientaux, elle en a fait, conformément à la politique libérale suivie depuis la révolution vis- ‘a-vis des Israélites français, des citoyens. El!e leur a donné des écoles, elle les a apoelés dans ses casernes, et ces mesures n’ont pas été inutiles au progrès des Juifs algériens. Mais, sauf en ce qui concerne la hpaluralisalion collective qu'ils repoussent, elle a agi de même pour Îles indigènes musulmans et les résultats qu'elle a acquis ont été infinirent moins brillants.

” Sans doute, les Israélites ont-ils compris plus vite que les Musulmans l'intérêt qu'il y avait pour eux à adopter les usages et la civilisation des nouveaux maîtres du pays, mais ils ne l'auraient pas fait sans la tutelle de leurs coreligionnaires français, el sans leur soumission à leurs chefs traditionnels.

‘Les dirigeants du judaïsme de la Métroçole se faisaient un devoir d'éclairer et d'améliorer le sort de leurs coreligionnaires d'Africue. ‘ls surent se faire écouter des gouvernements qui, sans cux, auraient probablement négligé cette minorité coloniale. Ils surent gagner un moment la sympathie des intellectuels révolutionnaires de la colonie, obtenir leur appui dans leur campagne pour l'émancipation des Juifs algériens. Que Crémieux et les membres du Consistoire Central se soient davantage préoccupés à ce moment de leur devoir israélite cue de l'intérêt de l'Algérie, cela est indéniable. La naturalisation, pensaient-ils, devait être le signal de l’évoution de leurs coreligionnaires

vers la civilisation occidentale qui, jusqu'alors, n'avait été le fait que de l'aristocratie, Soumis à des devoirs plus stricts, les Juifs aigériens devraient se débarrasser des traditions orientales plus berbères qu'hébraïques dont le respect les paralysait.

Le décret hâtif, pris par Crémieux dans un moment où les difficultés algériennes devaient être évitées à tout prix, eut dans ce sens des ef.ets heureux. Sans lui, les progrès des jeunes générations se seraient faits bien plus lentement, De ce point de vue, ce fut une mesure excellente et féconde. Fourtant, lorsqu'on vit ses premiers résullats, elle fut unanimement condamnée. Vingt ans après sa promul3ation, il r’était pas d'Algérien compétent qui ne déplorât l’entrée de ces orientaux dans la vie politique algérienne, On ne critiquait pas leur naturalisation en masse, l'obligation qu'on leur avait imposée de suivre le code civil. On n'admettait pas qu'ils fussent les grands électeurs du pays.

La constitution de leur société, restée à pèu près la même qu'autrefois, avec son aristocratie traditionnelle et sa clientèle toujours misérable et toujours avide, sa cohésion et sa discipline faisaient des électcurs israélites les arbitres des luttes politiques. Sollicités par les candidats, ils tirèrent d'appréciables avantages de cette josit:on, mais ils accumulèrent aussi les haines et se rendirent odieux à la populaton. Si, comme le croyaient ces anciens déportés de l’Empire qui les combattaient les premiers, fausser les élections constitue un crime, ils furent souvent coupables. Mais ces hommes HEoliticues, dont certains jouèrent un rô:e important dans l'histoire de la troisitine République, qui profitaient de ces abus, mais ces préiets, soucieux d avoir de bonnes élections et les engazeant à bien voter, n'étaient-ils jas plus coupables encore ?

Il convient de ne pas être trop sévère. A leur nlace, d'autres hommes auraient agi comme eux. Un candidat ne recherche pas la sainteté, mais une élection et il use de tous ses atouts. L'atout israélite était trop beau rour qu'on le négligeât. De là vint tout le mal.

L'erreur de Crémieux — et ce n’était pas son sentiment israélite qui lui faisait commettre — fut de croire, avec tous les colons algériens, à la politique d'assimilation et de doter la colonie d'institutions analogues à celles de la Métropole, le suffrage universel inclus. Dans une population hétérozène, formée de pelits groupes autonomes, fidèles à leurs coutumes traditionnelles, collaborant souvent, mais se détesant parïois, il n’était pas kon d’implanter le régime des partis. Où il aurait fallu fondre ces éléments disparates, on les divisait. La coalition des éléments algériens contre le groupe israélite dont la domination froissait et inquiétait les autres groupes en résulta. Un observateur aussi peu suspect d'hostilité à l'égard du régime démo-

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