LA CHANSON NAPOLITAINE
merci... Il y avait, par malheur, Aniello, le Camorriste, qui lui « voulait du bien i), à la ragaiia; il lui avait même offert sa protection; mais elle ne pouvait pas le voir. Alors, il s'est vengé. Il l'a épiée, il a su comment elle donnait des rendez-vous à Salvatore, et comment il s'annonçait, lui, en chantant la can-^onerra. Et un soir il s'est rendu avec deux de ses amis de la Camorra dans la rue de Concetta; les deux camorristes se sont cachés pour attendre Salvatore. Il est arrivé en chantant sa chanson, ils se sont jetés sur lui et ils l'ont arrangé à coups de couteau... C'est miracle qu'il n'en soit pas mort. Aniello, lui, s'était chargé de la ragana; elle allait au-devant de son amoureux quand il l'a saisie... Il avait toujours un rasoir dans sa poche... Et il l'a défigurée. Si bien qu'elle est folle à présent.
— On ne l'a pas pris?
— Non, il a pu se sauver. Vous savez, signa, dans ce quartier-là, un homme se faufile entre les maisons comme une souris qui a trouvé son trou. Et puis, Aniello était déjà puissant dans la Camorra. Homme d'honneur, pour le moins! en
attendant d'être nommé capo! On savait bien que c'était lui qui avait défiguré la pauvre Concetella, mais on n'aurait jamais osé le dénoncer. »
C'est une chanson napolitaine qui commence par une plainte dolente en mineur et s'achève en une invocation passionnée, qui monte vers les étoiles.
Sauvée et perdue
^^^/\^^ ceux qui ne craignent pas de se laisser (^7^\^ envahir par le tragique des grandes J^^^ catastrophes, comme par un océan de pitié et d'épouvante, on peut conseiller une promenade à travers les ruines de Messine-la-Morte. Après quatre ans, il n'y a rien de changé — ou presque — à cette horreur grandiose. La population s'abrite dans les baraquements trop étroits pour les nichées nombreuses, et l'on dirait d'une ville de romanichels, improvisée avec les roulottes, dont on aurait enlevé les roues : les services administratifs y campent comme les
j86 les italiennes
simples particuliers, et la pompe des liturgies se déroule dans une église métropolitaine que seule la croix de son clocheton distingue des chalets voisins. La vie a repris, mais apeurée encore par les souvenirs funèbres dont l'ombre plane sur la cité; elle n'ose pas faire de bruit, elle s'abstient des chansons et des rires, ce qui, sur une terre méridionale, ressemble à un angoissant prodige. Ce silence inhabituel vous oppresse.
Toutefois, la grande tristesse où l'on plonge, oïl l'on s'enlize, n'est pas là, dans ces bivouacs hâtivement dressés sur les récentes catacombes. Elle est plus loin, dans l'immense nécropole. Traversez-la, et vous verrez : Pompéi, près de Naples, les deux villes défuntes de Sélinonte ici même, en Sicile, ne sont rien à côté de cela. Sur la mer blanchâtre et bossuée de lames immobiles, que font les plâtras et la poussière entassée, des pans de murs tragiquement silhouettés surgissent comme des récifs ; l'ancienne cathédrale réduite à son chevet semble une nef coupée dont il ne resterait plus qu'une épave prête à sombrer, et cependant on aperçoit à Fin-