‹ Les ItaliennesChapitre 11 sur 13 · SAUVÉE ET PERDUE · texte numérisé non relu

SAUVÉE ET PERDUE

teneur, quand on fait le tour, un fragment de fresque, dont les ors intacts flambent au soleil, qui luit impassiblement sur ce paysage de cataclysme. A l'infini le décor monotone poudroie et blanchoie. Le cœur se serre, on croirait que ce sont là, non pas les décombres des anciens édifices, mais leurs cadavres ou leurs spectres mutilés, comme si ces formes de pierres créées par les hommes avaient pu mourir, elles aussi, de même que les hommes. Le silence est absolu, sauf, par intervalles, le bruit d'une explosion : c'est la dynamite qui fait sauter un pan de mur encore.

Loin de ressusciter, la nécropole n'a même pas fini de mourir.

Toute la hanchiera de la mer sicilienne, jusqu'à Ganzirri, en allant vers le phare, est jonchée pareillement de décombres, alternant avec les baraques chétives ; le flot baise en chantant cette terre de désastre qui ne veut pas être consolée de son deuil, et rien ne peut rendre la tristesse de la rive lumineuse et mélodieuse où persiste implacablement le triomphe de la Mort. En face, presque toutes les Calabres ont

été aussi ravagées. La tragédie assombrit la splendeur du détroit célèbre par où le voyageur débouche sur les immensités radieuses de l'Orient.

Mais nulle part l'impression n'est plus forte qu'à Messine même, au centre de la ville, près de la cathédrale.

C'est là qu'on peut rencontrer chaque jour un misérable sans âge, à la face hébétée, aux cheveux tout blancs, et qui marche d'un pas incertain, titubant d'une ivresse étrange, qui ne peut être que celle de la démence ou du désespoir. Arrivé à une sorte de tranchée qui, autrefois, était une rue, il s'arrête; il demeure là planté sur ses maigres jambes, stupide en face d'une bâtisse lamentable, qui fut sa maison. Celle-ci a été exactement partagée en deux, comme d'un coup de hache. Une moitié s'est écroulée, l'autre est restée debout. Les habitants se souviennent que dans la chambre du haut.

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