LA METELLA
Pour une bonne prise, certes, ce fut une bonne ' prise que celle de la Metella. Cette femme, très riche, très belle, voyageait avec un tel attirail qu'on l'aurait crue princesse. Elle n'était pourtant qu'une petite chanteuse de Palerme, qui, grâce à ses beaux yeux et à sa taille friponne, avait eu l'heur de plaire à un banquier autrichien dont c'était la coutume de venir, chaque année, hiverner sur les rives de la Conca d'Oro. Le reste du temps, le financier marié à Vienne la laissait libre, se contentant de la faire venir trois ou quatre fois par an, quand son épouse et son toyer lui semblaient trop maussades. Elle
profitait de ses loisirs pour errer à pied, à cheval ou en carrosse, partout où son caprice l'appelait. Et c'est ainsi qu'elle était tombée dans une embuscade de brigands, commandés par Testalonga.
Metella était une personne orgueilleuse et vive, brave comme le sont assez souvent les femmes, c'est-à-dire par insouciance naturelle. Quand on l'arrêta, elle ne fit paraître aucune frayeur, et même elle affecta de regarder Anto-. nio à travers son face-à-main, ainsi qu'elle eût fait avec un nouveau courtisan qu'on lui eût présenté. C'était la première fois qu'on en usait ainsi avec le seigneur Testalonga, et il ne laissa pas d'en être étonné.
Il était fort humain et même galant, d'habitude, avec ses prisonnières. C'est qu'aussi, presque toujours, ces pauvrettes, à l'annonce seule de son nom, tremblaient comme la feuille, et commençaient l'entretien, d'ordinaire, en se jetant à ses pieds. Tandis que celle-ci le toisait du haut de ses talons pointus et semblait le détailler, sans trop de bienveillance, d'un air de dire :
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« Vraiment c'est là ce fameux Testalonga? Je l'aurais cru plus terrible. »
Il se promit de la faire changer d'attitude.
« Vous êtes la Metella, dit-il; et vous avez un amant très riche...
— Et vous, signor hrigante, vous n'êtes guère poli. Je suis la signera Metella, pour vous, et, si j'ai un amant, cela ne regarde que moi.
— Quand vous aurez été seulement deux jours ici, vous saurez qu'on ne me fait pas d'observations etque je parle à tout le monde comme il me plaît. — Donc votre amant est riche; il peut payer, s'il tient à vous revoir. Je me réserve de fixer votre rançon. En attendant, je vous avertis que si vous essayez de vous sauver, ce sera cinquante coups de corde — pour la première fois. »
La petite chanteuse le regarda en face, sans répondre. C'était un vrai défi. Antonio lui aussi la regarda. Et cela suffit pour que leurs dispositions réciproques fussent brusquement changées.
Ils venaient de se comprendre. Antonio reconnaissait le courage de celle qui lui tenait tête; elle devinait en lui cette impression.
« J'espère que vous resterez tranquille, reprit Testalonga, sur le même ton brusque, qu'il ne pouvait modifier tout de suite. Nous n'avons qu'une grange à vous offrir. Si vous avez besoin de quelque chose, vous voyez cette femme. (Il désignait la Martona, qui accompagnait les bandits dans leurs expéditions.) Adressez-vous à elle. »
Metella inclina légèrement le buste, pour remercier, avec un peu d'ironie, mais elle se donna la peine de sourire, presque imperceptiblement. Et ils se regardèrent une fois encore.
A ce moment, Nunziata revenait avec trois ou quatre hommes d'une petite expédition sans importance : elle était allée réquisitionner des vivres chez un riche paysan qui s'était un peu fait tirer l'oreille. Elle aperçut la Metella dans sa toilette somptueuse et la considéra un instant, d'abord avec satisfaction, parce qu'elle jugeait la capture intéressante, ensuite avec défiance et hostilité, parce que la captive était trop jolie.
Metella, froidement, la dévisageait et laissait voir une curiosité qui n'était point sans imperti-
nence pour cette grande fille travestie en homme, qui portait la culotte, la veste et le béret rouge aussi hardiment que le garçon le plus déluré. Tout à l'heure, il avait suffi d'un coup d'œil à l'étrangère et à Testalonga pour qu'ils sentissent naître en eux une sympathie, assez singulière dans les circonstances qui les réunissaient pour la première fois. Un autre coup d'œil suffit de même à Metella et à la Nunziata pour se convaincre aussitôt qu'elles se détestaient et qu'elles allaient être deux ennemies irréconciliables.
Quelques instants après, Nunziata se trouvait seule avec son amant. Elle se taisait, la mine sombre et dure. Elle avait passé machinalement la main dans ses cheveux, qui, dérangés, épars sur son front, lui donnaient son air de sorcière.
Puis elle dit brusquement :
« As-tu remarqué les yeux de cette femme?... je suis sûre qu'elle a lajenarura!
— Tu es folle, répliqua Testalonga en haussant les épaules.
— C'est possible. En tout cas, dépêche-toi de
te faire payer la rançon et tâche de la renvoyer vite.
— C'est bon, c'est bon, je sais ce que j'ai à faire.
— Antonio!...
— Ah! laisse-moi tranquille, n'est-ce pas? Je suis le chef, il me semble. »
La Nunziata se tut et se mit à mordre à belles dents un œillet rouge qu'elle tenait à la main. C'était Metella qu'elle aurait voulu mordre.
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