LE RIRE
Depuis que la Nunziata était la maîtresse d'Antonio de Blasi, ce loup et cette louve avaient toujours vécu en amour et en paix. L'entente régnait entre eux si complète qu'ils en étaient vite arrivés à se comprendre sans parole, qui est la plus forte marque d'une passion réciproque. Ils se communiquaient d'un regard, d'un serrement de main, les quelques sentiments et les quelques idées primitives qui faisaient le fond de leur vie. Il suffisait même que l'un fût présent quand l'autre pensait, désirait, voulait : leurs deux êtres se réfléchissaient mutuellement et rayonnaient pour ainsi dire l'un dans l'autre. C'est qu'ils s'aimaient avec simplicité; l'accord est plus facile entre deux âmes à peu près sauvages, ignorantes des subtilités et des nuan-
ces qui diversifient à l'infini les esprits et les caractères trop civilisés. Us s'étaient donnés l'un à l'autre une fois pour toutes et sans restrictions.
Tout cela changea le jour même oùMetella se montra entre eux. Pour la première fois, Nunziata devint ombrageuse et impérieuse envers son ami; pour la première fois, Antonio lui parla avec rudesse, non plus en époux et en amant, mais en chef.
Une chose offensa la Nunziata plus que ces façons si nouvelles : ce fut l'air de distraction que prenait Testalonga dès qu'il se trouvait avec elle en tête à tête.
Jadis, il n'était occupé que d'elle en ces moments; non qu'il lui parlât beaucoup, car il n'était guère loquace, mais il lui adressait par intervalles des mots très doux à entendre, et, quand il se taisait, il gardait entre ses doigts les anneaux de la chevelure noire, les roulant et les déroulant par manière de jeu tendre, et elle le voyait alors tressaillir faiblement de temps à autre, comme si le contact de la longue mèche serpentine, chaude de son sang jeune et toute parfumée d'elle-même, l'eût électrisé.
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Antonio évitait maintenant de rester seul avec elle; il ne jouait plus jamais avec ses cheveux.
Ils se retrouvaient la nuit; et la nuit aussi n'était plus la même qu'autrefois.
Antonio restait à côté d'elle silencieux, immobile comme un corps mort, sinon qu'il lui arrivait de soupirer, sans s'en apercevoir, et si, alors, elle lui demandait : « Qu'as-tu? » il lui répondait avec rudesse. Parfois, au contraire, il semblait devenu fou dans une crise lubrique; il la prenait brutalement, et ses baisers la meurtrissaient, avec une sorte de haine ; il était un ennemi affolé de rage plutôt qu'un amoureux. Etourdie, brisée, elle lui eût pardonné ces violences, elle les eût peut-être aimées, mais elle se disait : (( Ce n'est plus à moi qu'il pense, » et, pour cette trahison-là, celle entre toutes qu'une femme ne peut jamais excuser, elle commençait à se révolter contre lui.
Mais ce n'était pas tout : chaque jour, il allait voir la prisonnière, et il restait longtemps enfermé dans sa chambre, où il était seul avec elle. La Nunziata montait l'escalier derrière lui, se collait à la porte, l'oreille à la serrure.
Elle entendait la voix d'Antonio tantôt irritée, tantôt singulièrement adoucie, et même, si incroyable que ce fût — suppliante. Testalonga suppliant sa prisonnière!...
(( Il l'aime, » se disait-elle.
Puis, elle entendait l'autre voix, celle de la femme, légère, railleuse et claire, toujours vibrante et tintante de rires.
(( Elle se moque de lui. »
Elle triomphait, elle se sentait vengée par l'indifférence de sa rivale. Puis, l'instant d'après, cette même indifférence l'humiliait comme un outrage personnel.
Il y avait une femme pour qui son amant la trahissait, et cette femme, au lieu de recevoir avec une ferveur reconnaissante l'hommage du maître redouté, ne faisait qu'en rire. Elle riait de ces paroles dont la moindre aurait suffi pour remplir son âme à elle, Nunziata, et toute sa vie de fierté et de douceur.
Alors, il n'y avait plus dans son cœur que sa haine pour l'intruse, et elle oubliait d'en vouloir à l'amant infidèle. Elle songeait que ce serait une joie vraiment délicieuse de tenir Metella
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en son pouvoir, de bâillonner la bouche de la rieuse avec un bâillon de fer rouge, et d'enfoncer dans les yeux moqueurs la longue épingle d'argent qui traversait sa chevelure, la belle épingle ciselée, cadeau de Testalonga au retour de sa dernière expédition.
Un jour, comme elle restait derrière la porte, l'oreille tendue, elle entendit la Metella rire et se moquer davantage en réponse à une invocation chaleureuse d'Antonio. Celui-ci la priait avec plus d'insistance que jamais, puis il changeait de ton, sa voix s'élevait, devenait menaçante ; le fauve, sous la baguette de la magicienne, refusait de ramper plus longtemps; il commençait à gronder, à rugir, d'abord sourdement, puis par brusques éclats, dont vibrait le silence d'après-midi.
« Il va la tuer, » se dit la Nunziata avec une satisfaction féroce.
Mais de nouveau le rire de la Metella, strident, inextinguible, retentit, vraie musique du diable. Puis, il y eut un court moment pendant lequel on n'entendit plus rien.
Nunziaca voyait le bandit s'élancer sur sa provocatrice, qui reculait, le rire rentré dans sa gorge, en s'écrasant contre la muraille, terrifiée, les yeux écarquillés, jaillis hors de la tête.
Alors, une main se levait...
Mais non, ce n'était qu'un rêve. Brusquement la porte s'ouvrit, poussée avec une violence telle que la Nunziata manqua de tomber. Testalonga était devant elle, écumant.
Et furieux parce qu'il la surprenait en train de l'espionner, plus furieux encore parce qu'elle savait certainement son échec, son humiliation, parce qu'elle l'avait entendu bafouer par l'autre, il lui lança un soufflet formidable qui la renversa par terre.
Elle tomba sur les genoux, elle y resta étourdie, hébétée, sans pleurer, tandis qu'il descendait les marches en courant, décrochait une arme dans le couloir, passait la porte devant ses hommes interdits, et, tout seul, pareil à une bête échappée, se jetait dans la campagne pour se venger du rire de Metella sur le premier passant venu.