‹ Les ItaliennesChapitre 5 sur 13 · ROMANCE · texte numérisé non relu

ROMANCE

Si Testalonga l'avait voulu, les bravades de la Metella et sa résistance n'auraient pas duré bien longtemps. Un homme comme lui, entouré de ces rudes gaillards qui eussent tué le roi et le pape sur un signe du chef, serait vite venu à bout de cette insolente femelle. Mais justement, par une contradiction déconcertante de son caractère brusquement métamorphosé, il ne voulait pas.

C'était plus fort que lui, il ne pouvait pas vouloir cela, il n'osait pas se conduire en maître, en bandit, en homme. Quelque chose, en Metella, l'intimidait. D'abord, dès le premier

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contact, elle avait su lui montrer qu'il ne lui faisait pas peur; il l'avait bien senti, et cette constatation l'obligeait à une certaine estime pour le courage de sa prisonnière, le courage étant la seule qualité qu'il estimât chez autrui.

Puis, la chanteuse lui semblait un être à part qu'il n'arrivait pas à définir, et cela aussi le gênait; elle ne ressemblait ni à une paysanne hébétée de travail et de misère ni aux aristocratiques voyageuses qu'il avait arrêtées, et qui, devant lui, n'avaient su que gémir et pleurer en se cachant le visage avec leurs mouchoirs de dentelles. Surtout, elle ne ressemblait pas à la Nunziata, à son amante farouche et simple comme la passion, qui lui prodiguait baisers et morsures, puis restait silencieuse et adoratrice à le contempler.

La Metella n'était que rouerie, raillerie, coquetterie, raffinement, subtilité, perversité. Elle le déconcertait, il se faisait à lui-même l'effet d'une bête humaine quand il se comparait à elle, et il n'osait pas user de sa force pour la réduire. Au même moment il se sentait furieux de désir inutile, prêt à la briser, et il se reconnaissait

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indigne de toucher sa main, cette main polie aux ongles précieux, avivés de carmin. Une tempête de sentiments contradictoires qui se battaient en lui le secouait misérablement.

Quant à la Metella, elle s'amusait à l'excès de cette rencontre qui jetait de l'imprévu dans sa vie. Ses amants, à la ville, n'avaient jamais été que des seigneurs sans cervelle, parfaitement insipides; ou des banquiers grotesques comme celui qui avait actuellement l'avantage de l'entretenir. Au théâtre, elle n'avait trouvé dans ses camarades que des ruffians médiocres, des mendiants, des parasites ou des escrocs. Le type d'amoureux que lui présentait Antonio, brutal, sauvage et pourtant timide, la changeait.

Ils étaient une surprise l'un pour l'autre. Antonio s'imaginait en Metella une sorte de fée maligne, irritante, adorable ; Metella se divertissait d'Antonio avec une espièglerie où persistait un reste de vague frayeur, à peu près comme d'un fauve très soumis et qu'elle eût mené à la chaîne, mais fauve tout de même. Et justement, parce qu'il l'amusait et l'inquiétait à la fois, elle commençait à prendre un certain goût pour lui.

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Ils se voyaient presque tous les jours depuis une semaine, et elle ne lui avait encore rien accordé. Cette chose invraisemblable était vraie : le bandit Testalonga, Antonio-à-la-Longue-Caboche, faisait la cour à sa prisonnière, au lieu de la violer tout simplement. Cependant, il restait enfermé des heures avec elle. La Nunziata, en passant devant la porte de la chambre, où elle n'osait plus s'arrêter, entendait la voix du bandit, caressante, assouplie, et le rire de Metella, toujours ce rire, insolent et harmonieux.

Il cessa tout à coup. La Nunziata tressaillit. Un chant commençait.

« Yeux noirs comme le charbon et comme l'enfer, yeux de ténèbres; yeux brillants comme l'éclair et comme le soleil! Yeux sombres qui pourtant m'éblouissez ! Yeux éblouissants qui m'assombrissez de tristesse! Yeux de ma bienaimée, ne me regardez plus! Ne me regardez plus, yeux de Menica. Vous me faites mourir. »

Nunziata la connaît, cette chanson préférée d'Antonio, il la chantait dans les premiers jours où ils se connurent; il la chantait pour elle alors.

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Et maintenant, c'est pour cette femme. Une larme de rage lui monte aux yeux, elle se sent tout aussi complètement trahie que si Antonio avait pris l'étrangère dans ses bras.

A présent c'est quelque chose de plus douloureux encore, la Metella s'est mise à chanter, elle aussi; sa voix plus exercée et plus douce se marie avec celle d'Antonio. Et bientôt la fusion est si intime, si parfaite, qu'il semble que leurs âmes respirent ensemble, bien que ce soient deux interprètes si différents pour la même mélodie : une artiste de théâtre et un simple montagnard. Pour produire un pareil accord, une vibration presque identique, il faut une sympathie amoureuse des deux êtres : il faut s'aimer.

La double chanson s'est tue. Dans la chambre, maintenant, c'est un silence absolu, qui dure. L'imagination de la Nunziata le peuple avec des visions d'enfer... Metella n'a pas bougé, elle n'a rien dit, elle n'a opposé à l'entreprise d'Antonio ni les cris, ni la fuite, ni ce rire des femmes, ce rire moqueur qui est leur meilleure défense. Elle a donc cédé, subitement

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vaincue par la caresse de la musique et la voix voluptueuse d'Antonio?... La trahison est consommée ?

La Nunziata grince des dents. Elle ne peut plus douter. Une plainte s'élève, un gémissement fort et prolongé, un râle où la volupté demande grâce, traîne, se brise et recommence. Nunziata se sent devenir folle.

Antonio, que sa brusque victoire a surpris, n'a pas songé à fermer la porte à clef. Elle n'aurait donc qu'à entrer, et, comme son poignard est à sa ceinture, elle frapperait...

Mais si elle le manquait! Un coup de poignard appliqué par la main d'une femme, même par la sienne, ferait au bandit l'effet d'une piqûre de guêpe. Sans doute avant qu'elle n'eût frappé il l'aurait déjà désarmée. Il la tuerait, ou il la chasserait, ou encore il l'enfermerait, pieds et poings liés, dans quelque cachot naturel de la montagne. En tous cas, elle ne serait vengée ni de lui ni de l'autre.

iMaintenant, on entend de nouveau les deux voix dialoguer; celle de la Metella légère et

rieuse, celle de Testalonga toujours amoureuse et grave.

Avec effort, la Nunziata s'arrache au mauvais charme qui la cloue derrière la porte de cette chambre. Il ne faut pas qu'Antonio la surprenne encore, c'est déjà trop qu'il l'ait vue l'autre jour. S'il soupçonnait ce qu'elle prépare, il se garderait d'elle trop aisément.

Elle s'éloigne; avant de redescendre l'escalier, elle se retourne, elle regarde du côté delà porte, et, dans un geste de défi, elle secoue sur son front les épaisses boucles noires qui lui donnent l'air des Méduses échevelées sur les boucliers.

Maintenant, la voici au bas des marches. Le rez-de-chaussée est vide. Seul, à l'entrée de la grande salle basse où les bandits prennent leurs repas et délibèrent, en fumant leur pipe, du prochain coup à tenter, Leone se tient debout, les mains dans les poches, car il est d'humeur solitaire et taciturne, surtout depuis le meurtre de Gabriele, et demeure le plus qu'il peut à l'écart de ses camarades.

Nunziata n'aime guère cet homme qui l'a aimée jusqu'à tuer pour l'amour d'elle, et, d'ha-

bitude, quand elle le voit, elle détourne la tête, pour éviter de le saluer et de lui parler.

Aujourd'hui, au contraire, elle le regarde, lui sourit amicalement, et même daigne ajouter du bout des lèvres :

(( Tuona sera ! »

Leone tressaille, et sa bestiale figure, inondée tout à coup de joie à cause de cette grâce incroyable, devient en cette minute aussi douce et aussi ingénue que celle d'un enfant.

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