‹ Les ItaliennesChapitre 6 sur 13 · LA FAUVE · texte numérisé non relu

LA FAUVE

Antonio et la Metella ne cachaient nullement leurs amours, et l'on en parlait dans la petite troupe dès que le chef n'était plus là. Sans trop élever la voix, on s'en plaignait. La rançon de la prisonnière n'était pas fixée encore, et l'on trouvait que Testalonga mettait une singulière négligence à régler cette affaire qui importait grandement à l'intérêt commun. On craignait, non sans apparence de raison, qu'après avoir fait de la chanteuse sa maîtresse, il n'osât plus se montrer aussi intransigeant qu'on devait le souhaiter sur la question d'argent.

Certes, un autre brigand ne se fût guère em-

barrasse de tels scrupules. Ce n'était point parce qu'on avait trouvé de l'agrément dans la société d'une prisonnière qu'on devait renoncer aux bénéfices de la prise ni même se relâcher, si peu que ce fût, des exigences permises à de braves garçons qui risquent leur peau dans une opération commerciale aventureuse. Mais Testalonga n'était pas un bandit comme les autres, il se piquait de chevalerie et de délicatesse : il l'avait montré plusieurs fois. La Metella, de son côté, paraissait une gaillarde fort entendue à tirer parti des hommes, et qui saurait profiter de cette faiblesse ou de cette générosité d'Antonio.

D'avance, les compagnons s'indignaient. Car enfin de quel droit les priverait-il, en totalité ou partie, de leur gain légitime? Qu'il lui plût de renoncer à sa part, on l'admettrait, mais eux, ils n'avaient pas couché avec la prisonnière et peu leur souciait que leur chef s'en fût donné l'agrément. D'avance, ils protestaient contre des décisions qu'il n'avait pas encore fait connaître, mais ils protestaient tout bas.

Cependant Nunziata avait renoncé à espionner derrière la porte. La chambre communiquait

avec le grenier par un judas percé à l'angle du plafond. La brigande, quand elle avait vu Antonio entrer chez Metella, gagnait les combles. Elle s'agenouillait sur le plancher, près du judas qui n'était qu'entr'ouvert, et de là elle entendait à merveille; même, en se penchant avec précaution, elle pouvait voir sans être vue.

Ce jour-là, le bandit et la Metella avaient laissé de côté la bagatelle pour causer d'affaires sérieuses,

« Écoute, dit la chanteuse, j'ai bien réfléchi, et je crois que tu n'as qu'une chose à faire : la voici. Tu vas écrire à mon banquier, qui a l'audace de se croire mon amant, et qui ne saurait payer trop cher un titre pareil. Tu vas lui dire que tu ne peux pas me laisser partir à moins de vingt mille écus. Je le connais, il tient à moi, et lâchera la somme. D'autant plus que je lui écrirai en même temps : je lui raconterai dans ma lettre que je suis très malheureuse ici, que je dépéris à vue d'œil et qu'il doit se hâter s'il veut me retrouver vivante... Quand il t'aura payé, tu annonceras seulement à tes hommes

une somme de quatre mille écus; j'imagine que tu n'as pas d'autres comptes à leur rendre et qu'ils s'en rapportent à toi.

— Sans doute. Et après?

— Tu n'as pas deviné? Tu n'es guère subtil, mon pauvre Antonio. Nous garderons les seize mille écus restants pour vivre ensemble. J'ai toujours aimé le changement, vois-tu. J'ai assez fait la chanteuse, j'ai envie de faire la brigande, sans compter que l'air des montagnes convient tout à fait à ma santé. D'ailleurs tu me plais, cher bandit, tu le sais bien. C'est entendu ?

— Ah! Metella, Metella! »

Il la regardait avec extase.

(( Tu es la plus belle fleur de mon courtil, le plus beau raisin de ma vigne; tu es ma couronne de roses, » disait-il en lui répétant ces galanteries pastorales que depuis les idylles de Théocrite les paysans siciliens, fils des Grecs, n'ont pas encore désapprises.

« Si tu dois m'abandonner bientôt, continuat-il, si tu me rejettes comme un vêtement usé, une guirlande défraîchie, je ne t'en voudrai pas... Je te remercierai encore. »

LA BRIGANDE 6f

Il se ressaisit et reprit dans un mouvement de brusque fierté :

« Sais-tu, femme, qu'Antonio de Blasi, Testalonga, n'a jamais dit à aucune autre ce qu'il te dit maintenant? Et cependant beaucoup l'ont prié d'amour, beaucoup se sont offertes à lui. »

Elle jeta un de ces éclats de rire qui le déconcertaient toujours, bien qu'elle ne s'en servît plus comme d'une défense contre lui. Les simples ont peur, ainsi que les animaux, des mystères d'ironie que contient le rire humain, le rire féminin surtout. Il paraissait toujours à Antonio, quand Metella riait, qu'elle avait à propos de lui quelque pensée cruelle dont il ne pouvait se douter, et ce rire énigmatique, hostile, le glaçait. Fût-elle près de lui à le toucher, il lui semblait qu'elle s'était tout à coup enfuie dans un autre monde, pour lui inaccessible.

« J'apprécie l'honneur que tu me fais, mon beau loup montagnard, et je ne doute pas que mon sort ne me vaille bien des envieuses. C'est même ce qui m'effraye un peu dans mon bonheur. Je sens des haines autour de moi.

— Que veux-tu dire?

— Mais voyons, ton amie la Nunziata, ta louve, mon loup ! En voilà une qui me regarde de façon assez significative! Tu n'as pas remarqué comme elle crispe ses dix griffes? C'est à croire qu'elle va me les planter dans les yeux. Elle me fait peur, tu sais.

— Je te promets que la Nunziata ne te touchera pas. Elle a essayé de nous espionner, je l'ai surprise l'autre jour, et je crois que sa joue est encore chaude du soufflet qu'elle a reçu.

— Tu l'as frappée? Fi! le brutal! »

Et en même temps elle l'embrassait, triomphante, elle frottait sa tête contre la sienne, câline comme une chatte.

Puis elle ajouta :

(( Je ne lui veux pas de mal, moi, à la Nunziata. Tu le lui diras. C'est une belle fille, un peu sauvage, seulement. Sais-tu une chose, Tonio? tu devrais me la donner comme femme de chambre. Je la civiliserais, je lui apprendrais à s'habiller.

— Entendu. »

La Nunziata s'est redressée.

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La colère allume une flamme blanche sur son visage de marbre qui ne peut pas plus rougir que se hâler. Toute sa personne, âme, chair, sang, nerfs et cerveau n'est plus qu'un furieux instinct de vengeance.

Ce Tonio qui la trahit, comme il trahit ses frères dans le crime ! Elle vient de le condamner cette fois, irrémissiblement, à mort. Un reste d'amour l'a retenue jusqu'ici. Son plan était tout fait, elle différait de l'exécuter, elle hésitait à déchaîner la fatalité suspendue sur cette tête que naguère encore elle baisait avec emportement. Mais maintenant elle n'hésite plus.

Il est allé jusque-là! Quand cette femme stupide la lui demandait pour servante, pour en faire son jouet, son esclave, son souffre-douleur, pour l'humilier, la persécuter, lui infliger les cruautés rafîinées dont une femme est capable, il a dit oui!

Elle, la belle louve sauvage, tenue en laisse et sous le fouet de sa rivale! Il a consenti à cela, il a admis cela! Lui, s'il l'eût voulu, elle aurait continué à le servir à genoux toute sa vie, mais servir celle-là !

Elle descend, elle a repris son air tranquille et hautain. Elle aperçoit Leone qui rentre, lui fait signe; il s'approche.

« J'ai quelque chose à te dire. Pendant que les autres feront la sieste, viens me retrouver dans ma chambre. »

A cette heure la maison est plus silencieuse et plus endormie qu'au milieu de la nuit. La nuit, il arrive que quelqu'un se lève, aille à la fenêtre pour respirer le frais, que deux voisins de chambre réveillés en même temps se mettent à causer entre eux. Ou bien c'est un des brigands qui ne dort pas seul; l'amour est volontiers bavard. Mais en ce moment, écrasés de chaleur et de fatigue, tous semblent anéantis, domptés par le double joug du sommeil et de l'été. Parfois la chaleur fait craquer un meuble, une lame du plancher, c'est tout. Leone est auprès de la Nunziata.

Vraiment l'instant est propice pour l'échange des secrets que nul ne doit surprendre. Cependant l'homme et la femme se parlent à voix basse.

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(( Tu feras cela pour moi? dit-elle.

— Je te le jure. Je t'aime, Nunziata, tu le sais bien. J'ai tué Gabriele parce qu'il t'aimait. Je t'aiderai à tuer Antonio parce qu'il t'a outragée.

— Et Gigi? et Peppino?

— Us ont toujours été jaloux de lui, et, depuis cette histoire de la rançon qui n'arrive pas, ils se montrent très irrités.

— On peut compter sur eux?

— Sûrement. Ces garçons n'admettent pas que le chef les vole. Et quand je leur aurai dit ce que tu m'as rapporté...

— C'est bien après-demain que vous allez tous les quatre pour exiger la redevance de Giannotto, le fermier, du côté des cMaccaluhe}

— Oui, il montre de la mauvaise volonté, il dit qu'il n'a pas le sou, qu'il n'a rien récolté. Ce n'est pas vrai. Il possède la seule bonne terre de la contrée, et l'on sait que la moisson a été très belle.

— Est-ce que vous ne vous reposerez pas dans la cabane de Battista, le laboureur?

— Oui, et nous'y dînerons.

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— C'est bien. Maintenant, écoute-moi. »

Elle baisse encore la voix, car ce qui reste à dire est formidable. Leone l'écoute sans émotion. La pensée amoureuse qui le tyrannise le rend insensible à tout ce qui n'est pas elle. Il y a devant lui, pour l'attirer et lui faire franchir tous les abîmes, ce mirage : la possession de Nunziata.

Il promet, il jure. Pour que le serment soit plus sacré, elle lui tend la croix du petit chapelet de corail rose qu'elle porte au cou. Un souvenir d'Antonio, comme cette épingle d'argent qu'elle voulait enfoncer l'autre jour dans les yeux de la Metella.

Leone baise la croix.

Puis, humblement, timidement, de l'angoisse plein les yeux, le bandit à demi agenouillé murmure une prière.

Nunziata le regarde et hausse légèrement les épaules :

(( Mais oui, certainement, tu seras récompensé. ))

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