L ENFER DE LA BOUE
Antonio de Blasi et ses lieutenants viennent de rendre visite au fermier. Celui-ci a fait un peu le récalcitrant, mais ses hôtes n'étaient pas en humeur de discuter longtemps; devant les fusils braqués, il a compris son véritable intérêt, et il s'est exécuté en gémissant. La sacoche de Testalonga est maintenant toute gonflée. Les bandits sont partis, suivis par la malédiction silencieuse du paysan, et maintenant ils se retrouvent dans la maison de Battista, le laboureur, une mauvaise cahute, mais qu'on est bien heureux de rencontrer, vers midi, avant de traverser le désert insalubre qui commence
tout près de là, et la région maudite des cMaccdluhc.
Prudemment et discrètement, Battista et sa femme, qui savent que les bandits aiment à causer sans témoins lorsqu'ils sont en affaires, se sont retirés après avoir préparé et servi la colaiione; ils reviendront ce soir seulement, quand les rudes visiteurs seront partis. Testalonga et ses compagnons mangent et boivent. Le chef explique à ses hommes qu'il vient d'écrire à l'amant de la Metella, que la rançon va bientôt arriver, mais qu'elle ne sera pas aussi forte qu'on pouvait l'espérer d'abord. Le banquier autrichien est, paraît-il, fort avare, plus encore qu'amoureux, et il serait imprudent de lui montrer trop d'exigence : on s'exposerait à un refus. « Mieux vaut être raisonnable et se contenter de ce qu'on peut obtenir, que risquer de perdre tout, n'est-ce pas, les garçons? »
Les garçons approuvent, ils n'ont rien d'autre à faire quand le chef a parlé. Ils affectent une soumission qui étonne un peu Testalonga.
« Bah! pense-t-il, ils sont vexés de ne pas réaliser une plus belle affaire, et puis ils sont sans
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doute jaloux de" la Metella. Us ont le sang chaud, mes gaillards : ils ne peuvent pas voir une jolie fille sans avoir envie d'en tâter. Mais Metella n'est pas pour eux : c'est un trop fin morceau, un morceau de roi ou de chef. Et je suis leur chef, je le leur ai fait voir assez souvent, je le leur ferai voir encore... »
Malgré les volets clos, la chaleur est entrée dans la maison. On étouffe. Antonio a toujours soif, il ne fait que vider son verre, les autres s'observent. A présent, la tête lui tourne un peu.
« Allons faire un somme, dit-il. Nous ne repartirons qu'à la nuit. Nous avons bien employé notre journée chez ce vieux Giannotto, nous avons le droit de nous reposer. »
Il se lève, les autres en font autant. Il n'y a qu'un lit dans la cahute; usant de son privilège, il s'en empare. Au bout de quelques minutes, il s'est endormi. On entend dans la maison vide et sonore sa forte respiration.
Antonio rêve.
La folle image dansante de Metella voltige
SOUS ses paupières closes, va, vient, passe, repasse, se dérobe et s'enfuit. La légère créature joue à se faire poursuivre. Il veut la rattraper : il lui semble qu'il ne peut pas courir; il en éprouve de l'irritation, et aussi une sorte d'angoisse physique. Cette sensation est fréquente dans les rêves, ainsi que d'autres analogues : impuissance de parler, impossibilité de trouver ce qu'on cherche. L'esprit divague librement, mais le corps immobile ne peut le suivre, et de cette incapacité naissent toutes les impressions d'inertie forcée que l'on éprouve.
Cependant celle que subit Antonio s'accuse toujours davantage; il semble au dormeur que ses jambes sont littéralement paralysées. Chose étrange, le même engourdissement gagne ses bras, qui sont pour ainsi dire collés à son corps. On dirait aussi que quelque chose lui serre la poitrine. L'angoisse augmente à tel point qu'il se réveille, et d'instinct, pour secouer le cauchemar qui persiste encore et l'ankylose, il veut agiter ses membres, se lever, sauter à bas du lit.
Il ne peut pas.
LA BRIGANDE 7f
Ses chevilles et ses poignets sont attachés solidement, une corde lui coupe la poitrine. Ce sont ces liens qu'il sentait en dormant et qui sont la cause de son rêve.
Peppino, Gigi, Leone se tiennent debout devant lui et le regardent en silence.
La Nunziata est là aussi. Elle a dû monter à cheval après leur départ et les a rejoints ici.
Elle se penche sur le lit, un poignard à la main, ses yeux dans les yeux d'Antonio.
(cTu as voulu me donner à la Metella : je t'ai entendu, l'autre jour. Je t'aurais peut-être pardonné le reste, mais, pour cela, tu vas mourir, Antonio. Et l'autre, la chienne que tu traînais après tes talons, elle sera à qui voudra la prendre, »
A ces derniers mots, Antonio tente un effort terrible pour se dégager; il n'arrive qu'à faire entrer plus profondément les cordes dans ses chairs qui saignent.
(( Tu peux te secouer, lui dit la brigande. Ils t'ont bien attaché, va! Tu les as trahis, eux aussi, tu voulais les voler, tu étais d'accord avec elle. Us te haïssent presque autant que moi. )>
"jS LES ITALIENNES
Testalonga ne prononce pas une parole, il ne bouge plus. Elle lève le poignard.
« Ils m'ont laissé la joie de te tuer, ils sont généreux. C'est moi qui te percerai le cœur, ton misérable cœur de traître. »
Il voit venir le coup, il ne sourcille pas. Il le reçoit sans jeter un cri. Il meurt sans une parole.
Antonio de Blasi, surnommé Testalonga, était un brave.
Machinalement, les trois autres brigands se sont signés. Même Peppino est tombé à genoux et murmure une prière. Demande-t-il pardon pour lui-même qui vient d'assister à ce meurtre sans avoir rien fait pour l'empêcher? Implore-t-il la clémence de Dieu en faveur de celui qui fut son chef, après tout? S'il eut des torts récents, Antonio a bien mérité de ses hommes autrefois.
La Nunziata est demeurée immobile, elle regarde le cadavre longuement.
La nuit est tombée.
Ni lune ni étoiles : une nuit absolue. Sur le
plateau où fument et suppurent les maccaluhe^ et que de gros nuages écrasent de leurs masses, les trois hommes marchent comme des ombres, portant le cadavre toujours ficelé, tel qu'une momie. Personne ne peut les voir; les âmes des guillotinés, sanctifiées par le supplice, errent seules autour d'eux sous la forme de feux follets. Le gargouillement des maccaluhe est plus sinistre dans le noir.
« La chaudière du diable bout pour lui, » dit la Nunziata.
Arrivés devant la plus haute des éminences qui crèvent la peau lépreuse du désert, les porteurs s'arrêtent pour prendre haleine, puis ils la gravissent avec effort; à cause de leur fardeau leurs pieds enfoncent dans le terrain pourri.
Us se sont piétés. Maniant le cadavre garrotté, la momie inerte, ils le dressent sur le ciel lugubre, le brandissent un instant, puis, la tête en bas, l'enfoncent ainsi qu'un pal dans le cratère de boue.
« Adieu, Antonio, » crie la Nunziata en éclatant de rire.
yS LES ITALIENNES
Un hibou s'envole, ululant de peur. La femme reste immobile, les bras croisés.
Alors, ainsi que cela arrive quand l'Etna s'éteint, toutes les maccaluhe explosent à la fois. On dirait que ces hommes viennent de communiquer leur âme atroce à la nature et de l'entraîner dans leur vengeance. Du cratère où ils ont précipité Antonio, un immense et fétide geyser fuse tout à coup et jaillit à cent pieds vers le ciel violacé d'éclairs.
Le lendemain, Leone exigea de la Nunziata le prix de son dévouement. Elle le repoussa. Comme il insistait un peu trop, elle le perça du même poignard qui avait troué le cœur, infidèle d'Antonio. Les bandits, qui étaient dans la terreur et dans l'admiration devant ce diable femelle, la prirent pour chef à la place de Testalonga.
Comme lui, elle se fit aimer des paysans. Et lorsque, selon la destinée naturelle des brigands, elle fut prise, jugée et guillotinée, le peuple fit de son supplice une apothéose; il s'empara de sa tête, féroce et belle, et la trans-
LA BRICANDE 79
porta à Palerme, ceinte d'une couronne de roses par-dessus le béret rouge galonné d'or.
Ainsi vécut et mourut Nunziata la Brigande, belle comme une madone, terrible comme une diablesse et vénérée comme une sainte.
La Vierge de Montefalco
I quelqu'un écrit jamais un nouveau recueil des Vies admirables et s'il y réserve quelque place aux humbles, il fera bien de ne pas oublier le custode de Montefalco. Pour ma part, je conserve dans ma mémoire, comme une enluminure de quelque naïf et précieux manuscrit, la physionomie de ce petit vieillard avec lequel je n'ai pas passé plus de deux heures dans le paradis ombrien où il est né, où il mourra, où m'avait attiré, par
hasard, l'amour des belles peintures et des beaux paysages.
Je visitais alors le nord de l'Italie. J'avais vu Imola, cité dévote qui ne s'est pas encore réveillée, au xx" siècle, des rêves mystiques du moyen âge, et la citadelle des Sforza sur laquelle se dresse l'ombre de la farouche Catherine jetant son défi aux rebelles qui l'assiégeaient : « Vous me dites que mon fils est entre vos mains, que vous le tuerez si je ne me rends pas. Tuez-le donc : j'en porte un second dans mon ventre, et j'ai de quoi en faire un troisième. » Et elle faisait tirer le canon sur les révoltés. D'Imola j'avais gagné Rimini, mélancolique et monumentale, et je m'étais arrêté longuement devant la Rocca Malatestiana, où vécut Francesca, l'amante de Paolo, grâce amoureuse enfermée dans ce bastion formidable, qui se dresse sur la colline comme un ouvrage d'enfer menaçant la paix des vallées.
Puis j'avais fait le pèlerinage de Ravenne, la ville la plus triste et la plus grandiose de l'univers. J'avais erré du tombeau de Galla Placidia, l'impératrice byzantine, tel qu'une chapelle
des Catacombes, à celui de Théodoric, le roi arien et wisigoth, qui ressemble à une forteresse barbare; j'avais rêvé de Justinien et de Théodora sous les voûtes de San- Vitale, éclairées par le flamboiement des mosaïques; je m'étais laissé fasciner par la double théorie des saintes et des saints qui, sur les murs d'or de Sant'-Appollinare-Nuovo, semblent, quoique immobiles, processionner sous un dais de palmes; j'avais connu la majesté désolée de Sant'-Appolinare-in- Classe, la basilique du désert qui surgit des herbages fiévreux et qui épanouit, au fond d'un chœur gigantesque, la merveille de sa grande fresque minérale où le Christ imberbe, aux traits d'Orphée, fait paître douze agneaux qui sont les douze apôtres, dans des pâturages d'un vert attendrissant, clairsemés de grandes fleurs pâles, sous de hauts et frêles arbustes en parasols, qui rappellent la pinera.
Quittant Ravenne, j'avais salué de loin la blanche Ancône, assise sur son promontoire audessus d'une baie aussi belle que celle de Naples. Le train m'avait emporté à travers les Mar-
ches, et je n'oublierai plus cette ruée fantastique vers les plus prodigieuses montagnes, infiniment plus belles de lignes que celles de la Suisse, et dont les granits, les schistes, les sables, les argiles croulantes au long des pentes, sont colorés de tous les tons les plus hardis et les plus somptueux qu'ait jamais étalés une palette vénitienne : la pourpre, l'ocre, le vert véronèse, la terre de sienne, avivée par des filets écarlates. Un chaos violent mais harmonieux de cimes, de gorges, de pitons, de gouffres, de vallées se bousculait dans le cadre de la portière : désordre qu'on eût dit composé par un grand peintre, tant il paraissait ordonné en vue d'un idéal fantastique. La nature, en Italie, au milieu de ses plus fougueux caprices, n'oublie jamais d'être artiste.
Et maintenant, ayant dépassé Fabriano, où ces sauvages enchantements se manifestent avec le plus de puissance, j'étais en Ombrie, j'étais en paradis. Je vis Spolète, sottement délaissée par la plupart des voyageurs, et ces deux merveilles : le pont romain qui est bien le plus formidable ouvrage de l'antiquité, le Monte-Luco,
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le mont des brigands et des ermites, si beau qu'il fit crier d'enthousiasme Michel-Ange, belvédère aérien d'où l'on aperçoit un tumulte de montagnes violettes et des vallées calmes et profondes comme des lacs d'ombre ou de lumière. Je m'accoudai, sur la place de Pérouse, au (( balcon de l'Ombrie », qui surplombe la région la plus douce de toute la terre italienne, celle que Virgile et saint François aimèrent. Et je m'enivrai du grand enchantement d'Assise dans la triple basilique, souterraine, terrestre et aérienne, bâtie à la gloire du Petit Pauvre de Dieu, parmi les fresques de Cimabue et de Giotto.
Maintenant, j'étais à Foligno, patrie charmante de sainte Angèle. Je ne pouvais manquer d'aller voir à Montefalco, bourg distant de quelques lieues, les peintures des maîtres siennois et ombriens, de Duccio et de Benozzo Gozzoli.
La route que l'on suit pour y parvenir est attrayante et magnifique : serpentant d'une façon presque continue au flanc des collines, elle domine la pastorale vallée du Clitumne. Le
court trajet se fait lentement, dans une voiture prise à la gare, attelée d'un maigre cheval auquel le conducteur ajoute parfois le renfort d'un baudet, d'un somaro, recruté le long du chemin chez des paysans.
Tandis que le véhicule escalade la rampe comme il peut, on contemple un cirque de montagnes, dont les contours bleus ou mauves ondulent dans une lumière divine ; une plaine immense, mais sans monotonie, semée de claires bourgades, animée par le frisson blanchâtre des oliviers. C'est un paysage fluide moins riche de couleurs que celui de Naples, mais plus léger et, pour ainsi dire, spirituel et céleste. Enfin, c'est l'Ombrie.
On entre dans le village aux belles fresques par une porte seigneuriale, qui a vu passer sans doute, aux temps où Duccio et Benozzo peignaient, des cortèges somptueux et de hautaines cavalcades; on a un peu honte de la franchir en si mince équipage. On abandonne la carriole et le cocher devant une osteria quelconque, et l'on s'en va rendre visite aux chefsd'œuvre.
La clef est aux mains d'un petit vieillard, secrétaire de la mairie et custode ou gardien du sanctuaire. Ce jour-là, il n'était pas à son poste, car c'était fête. Mais on m'apprit qu'il devait se trouver avec des amis sur une petite place du bourg, une sorte de point de vue où l'on vient ■jouir du coup d'œil sur l'église suburbaine et la campagne environnante, tout en se reposant sur le banc qu'une édilité bien inspirée a fait disposer en cet endroit. Je m'y rendis, je rencontrai en effet le custode, et je lui exposai mon désir de visiter le musée religieux dont il avait la garde. Je me trouvai en face d'un petit homme empressé et cérémonieux sans être humble, propret, vêtu de noir, avec un visage pâle, ascétique, et une belle barbe blanche. Il se mit en marche à travers les rues montueuses, et je le suivis. Nous arrivâmes à l'église.
Tout d'abord, quand le rai de lumière entré par la porte eut fait revivre le temple, je n'eus d'yeux que pour les apparitions qui venaient d'éclore sur les murs. C'est à peine si j'écoutais le guide qui faisait l'historique et la critique des tableaux. Cette njadone, me disait-il, est d'après la femme du peintre; dans ce Crucifiement, un des bourreaux du Christ, celui dont la laideur paraît plus farouche et plus barbare que celle de tous les autres, vous ofTre la charge d'un ennemi particulier de maître Benozzo : l'artiste savait se venger avec son pinceau mieux que d'autres avec une épée.
Cependant, peu à peu, quand la surprise et l'émerveillement se furent dissipés, je prêtai l'oreille à la spiegajione du petit vieillard. Il par-
lait doucement, et sa voix s'imprégnait d'onction pour dire les mérites des fresques, de « ses » fresques; un dévot parlerait ainsi de son Dieu, avec un respect affectueux et familier. Il « exquait », « il expliquait » toujours, puisque c'était sa fonction, mais non point en cicérone bavard par état : plutôt comme un prêtre récitant l'office du culte. Et, en effet, ainsi que j'allais bientôt le savoir, il était le prêtre très humble, le très passionné servant de la beauté.
Il s'était aperçu de l'attention que je lui prêtais et se sentait compris par cet étranger qui n'était point tout à fait un profane. La spiegalione, rapidement, inclina vers la confidence. J'appris alors de surprenantes choses.
Toutes ces fresques, hormis une seule, celle de la Vierge couronnée, étaient dissimulées, il y a trente ans, par un grossier badigeon. Ce fut lui qui les débarrassa de cette croûte infâme, qui fit tomber la taie derrière laquelle se cachait le bleu regard des vierges et des anges, qui raviva l'or des nimbes, l'azur des robes, la pourpre des manteaux, qui fit sortir du mur tout ce peuple de figures héroïques et saintes. Cela
pour rien, pour l'amour de l'art, comme Fra Angelico peignait pour l'amour de Dieu. Et il était pauvre; il vivait comme aujourd'hui, de son emploi à la mairie.
Déjà j'étais touché, et malgré moi j'admirais. En notre siècle, ce petit homme pâle à barbe blanche, et dont le vêtement noir, qui se râpait, avait l'air d'une lévite, me rappelait à la fois les moines mystiques du moyen âge et les amants de l'art dont se glorifie la Renaissance. Mais il y avait mieux. Ce chétif personnage, qui tenait du sacristain, du cicérone et du petit bureaucrate, n'était pas uniquement un découvreur et un décapeur de chefs-d'œuvre. C'était un artiste.
Humblement, et pourtant adroitement, il avait exécuté des raccords indispensables pour restituer dans l'intégrité de leur composition les fresques mutilées; il les avait restaurées comme il aurait réparé le voile du tabernacle, et sans doute peignait-il à genoux, comme le peintre angélique de Fiesole.
« Mais vous comprenez, signorino, ajouta-t-il, je ne suis pas un peintre, moi; je ne voulais pas tromper les ignorants, les simples, qui auraient
pu confondre mon travail avec celui des maîtres. Je tenais à bien faire voir ce qui n'était que de moi à côté de ce qui était leur œuvre à eux. Alors, vous voyez, signer ino : j'ai eu soin de peindre un ton en dessous du modèle. »
Et c'était vrai. A côté des parties originales où triomphaient, après des siècles, les splendeurs d'une palette incorruptible, on distinguait l'œuvre du pieux restaurateur à sa teinte discrète, presque neutre. Elle nous avertissait ellemême qu'elle n'était qu'un reflet, une nuance; elle semblait ne s'attribuer, pour ainsi dire, que la valeur d'une reconstitution. Elle ne s'imposait pas à VOUS; timide à l'excès, elle se proposait simplement.
Est-ce que cette abnégation ingénue n'est pas sublime ? Combien de grands et glorieux artistes auront aimé leur art avec autant de sincérité que cet humble petit vieillard à mine de bedeau, auquel les visiteurs généreux donnaient une lire en quittant l'église, et qui les en remerciait en retirant sa calotte de soie déteinte?
J'aurais voulu dire tout cela au bonhomme, pendant qu'il continuait sa dissertation sur les
Siennois et les Ombriens, mais d'abord je n'osais pas l'interrompre, et puis je craignais qu'il ne me comprît pas. Certes, lui, il ne trouvait rien d'admirable à ce qu'il avait fait, et il lui paraissait tout simple qu'un homme embrasé par l'amour de l'art, mais, au demeurant, sans génie, eût consacré son existence à entretenir, à soigner l'œuvre des aînés et des maîtres.
C'est pourquoi je ne lui dis rien. Mes yeux allaient sans cesse de lui à ses fresques, et à la façon dont je les regardais, elles et lui, s'il ne vit pas que je l'admirais, il sentit du moins que nous étions d'intelligence, que j'adorais les mêmes dieux qu'il avait servis si dévotieusement. Aussi fut-il bientôt tout à fait en confiance avec moi; peu à peu il quitta le ton obséquieux pour un ton presque amical. Au fait nous étions déjà des amis.
Je regardais sans me lasser Vincoronata du divin Duccio. Certes j'aime Benozzo Gozzoli, sa fraîcheur, son caprice, son abondance, sa grâce toscane, mordante, fine et pour ainsi dire attique; il est de ces Florentins qu'on peut appeler les Athéniens de l'Italie. Mais j'ai un faible
très tendre pour Duccio. Les dames qui ont presque compromis la gloire de Botticelli, qui citent volontiers Benozzo et même ont l'air de connaître Melozzo da Forli et ses anges, l'ignorent heureusement, celui-là. Les critiques même n'en parlent guère, à l'exception de Rio, l'écrivain catholique. On peut donc l'admirer sans être gêné le moins du monde par l'enthousiasme des voisins. Il y a dans les figures de Duccio une sérénité plus qu'humaine, une extase qui noie toute la chair, une majesté et aussi une morbidesse qui sont ineffables : c'est le seul peintre qui ait exprimé ce que je voudrais appeler la langueur du paradis, telle qu'elle se dégage des tercets de Dante, à la fois suaves et solennels. Cette expression-là, vous ne la trouverez pas dans les anges-vierges de Fra Angelico, précis et vifs comme des personnages de missel ou de vitrail. Est-ce que le maître siennois a vraiment créé ces types féminins d'une humanité à part, d'une séduction si étrange? Les a-t-il imaginés d'après un idéal subtil, et par une sorte de parti pris, pour se rapprocher autant que possible des formes byzantines? Nullement : il n'a fait qu'in-
terpréter, en la sublimant, la beauté vivante qu'il avait sous les yeux. Promenez-vous autour de Sienne : vous rencontrerez dans la campagne des jeunes filles et des jeunes femmes dont le visage, parfaitement ovale, montre sous le traditionnel chapeau à trois pièces cet éclat attendri, cette noble et lumineuse douceur qui rendent les vierges de Duccio plus célestes que toutes les autres. Il n'y manque vraiment que le rêve paradisiaque du peintre, pour illuminer leurs yeux vides de campagnardes.
Je regardais Vlncoronata comme un véritable amoureux. Le petit vieillard s'en aperçut. Une pensée soudaine, douloureuse probablement, crispa ses traits d'ascète, il soupira dans sa barbe blanche, qui remua comme si ses lèvres s'étaient agitées d'une sorte de tremblement, ainsi qu'il arrive quand on a tout à coup envie de pleurer.
« N'est-ce pas, me dit-il, qu'elle est très belle? ^
Il parut ravaler un sanglot, et, la gorge serrée, il murmura :
(( Ah! signorinol signorino 1 »
Il était tout pâle, ses mains tremblaient un
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peu, et en même temps il paraissait confus, humilié, comme quelqu'un qui vient de trahir devant un étranger le secret d'une faute, d'une faiblesse ou d'un chagrin qu'il aurait dû taire. Et en même temps, plus forte que sa gêne, une peine que je ne pouvais pas deviner l'étouffait, au milieu de ses gémissements et de ses excuses. Il y avait dans son humble personne une si évidente détresse que, d'un geste instinctif commandé par la fraternité humaine, je lui pris la main.
« Pardonnez-moi, signorino, balbutia-t-il. Ce n'est rien... Un souvenir... J'ai vu que vous admiriez Vlncoronata... Moi aussi, je l'admire. C'est une très belle peinture, en vérité. Et puis, elle me rappelle... Mais non, je ne veux plus songer à cela... du moins en ce moment... parce que... oublier... non, ce ne serait guère possible... Ce n'est rien, je me suis ressaisi. Vous allez me croire fou, signorino. A vrai dire, je l'ai été un peu, autrefois. Mais à présent, non... Ah! signorino l signorino l Sï je pouvais vous dire ce que je n'ai encore dit à personne!... »
L'étrange petit vieillard! Il m'avait ému, il
avait piqué aussi ma curiosité. De nouveau, je lui pris la main.
« Ecoutez, lui dis-je, vous avez vu que j'aime bien vos fresques et que je sais un peu les comprendre. Je ne veux pas être indiscret, mais je pense qu'il y a quelque chose qui vous tient à cœur autant qu'elles, et que, si vous pouviez en parler à quelqu'un qui vous comprendrait, vous aussi... cela ne vous ferait pas de mal. »
Il secouait la tête.
« Ces choses-là ne peuvent intéresser personne, répondit-il.
— Si, moi, )) répliquai-je.
Il me regarda, et tout à coup je vis qu'il avait confiance ou que la tentation était trop forte. Je songeai qu'un secret de cœur — ce ne pouvait être que cela — est lourd à garder toute une vie — une vie passée dans ce bourg du moyen âge, ce Montefalco, solitude aérienne, qui évoque la montagne et le nid du faucon.
Et je fus bien sûr qu'il parlerait.
Quoiqu'il ne fût pas tard, le jour commençait à baisser un peu, car on était en automne, j'avais choisi pour ce pèlerinage en Ombrie une délicieuse oîwhrata, qui faisait la lumière plus claire, l'atmosphère sonore et cristalline, les horizons infiniment doux, mais abrégeait de façon sensible les journées. Eclairé moins vivement, le sanctuaire d'art ombrien prenait un air de mystère et de tranquillité monastique, les vierges se décoloraient par degrés, comme de belles femmes qui, après avoir resplendi d'amour, s'apaisent et s'éteignent pour ainsi dire^ en s'enveloppant des voiles du sommeil.
Le jour se mourait.
Quelle mélancolie sans nom cette phrase peut
exprimer! Quelle vision riche, solennelle et poignante à la fois elle suscite pour qui sait voir avec les yeux de l'âme! Il a fallu le génie de Dante qui la trouva, dans son divin Turgaroire, pour concentrer en quatre mots deux infinis, la clarté et la tristesse; toute la clarté, puisqu'on y trouve le jour, toute la tristesse puisque c'est un jour qui se meurt. Quelle harmonie de la lumière et de la mort, dans cette inspiration du poète souverain!
En même temps que la tragédie somptueuse qui s'accomplissait là-haut, c'étaient devant mes yeux d'autres agonies, presque humaines : tous les anges, toutes les saintes s'atténuaient, s'effaçaient insensiblement sur les parois, comme des fantômes auxquels la vie n'a été concédée que pour quelques heures, le temps de se faire regretter. Le crépuscule qui envahissait toutes choses me noyait le cœur d'une sorte d'ivresse, pure et douloureuse comme lui. Et j'écoutais, telle qu'une voix montant des limbes, la voix du petit vieillard, qui dans la pâleur de l'heure me semblait plus pâle sous ses vêtements noirs.
«c Votre bonté, signorino, poursuivit-il, me
LA VIERGE DE MONTEFALCO ÇÇ
rend indiscret et présomptueux... Ce n'est point mon habitude d'importuner les signori avec le récit de mes chagrins. Mais vous m'avez tenté par votre excessive bienveillance, et je continue donc.
« Je vous disais que j'étais un enfant quand la petite Costanza, fillette, est venue habiter à Montefalco avec ses parents, Siennois d'origine. Vous remarquiez tout à l'heure que Duccio a pris ses modèles autour de lui parmi les contadines des environs de Sienne et que, la race n'ayant guère changé, on croit les y rencontrer encore. Eh bien, Costanza, je vous assure, avait l'air d'être la sœur cadette de Vincoronara, la seule peinture qui fût visible alors sur les murs de l'église, celle qui devait me donner l'envie de ressusciter les autres. Je l'ai aimée tout de suite, à la fois comme un homme et comme un enfant. On a tort, voyez-vous, signorino^ de ne pas avoir pitié des enfants amoureux; on en rit. Si on savait ce qu'ils souffrent! Il y avait des moments où je voulais mourir. Quand c'était plus fort que moi, quand je n'y tenais plus, je me sauvais de la maison, je courais du côté des
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anciens remparts, je me jetais à plat ventre dans l'herbe, et je pleurais, je pleurais !
(( Mais je serais mort plutôt que de laisser deviner que j'aimais et qui j'aimais. J'avais trop entendu les gens se moquer d'un de mes camarades, du même âge que moi, qui s'appelait Menico, et qui s'était pris de passion pour une fanciuUa^ Teresina, sa voisine. On ne s'est plus moqué quand on l'a trouvé pendu un jour dans la grange, parce que Teresina, qui était déjà cruelle comme une femme, s'était raillée de lui avec les autres, à cause qu'il était laid et toujours mal habillé.
« Moi aussi, signorino, j'ai eu l'idée de me tuer. Je ne pouvais rien espérer de l'avenir, j'avais beau être un enfant, je me rendais compte des choses. Avec leur pauvre commerce de mercerie, mes parents gagnaient juste de quoi vivre et nous élever, mes deux frères et moi; il n'y avait jamais d'argent à la maison. Je n'épouserais jamais Costanza, dont la famille possédait un gros bien du côté de Foligno.
« Malgré cela, je ne fis pas comme Menico, ni alors ni plus tard. Ce n'est pas par religion,
LA VIERGE DE MONTEFALCO lOI
je pense. Menico, lui aussi, avait été au catéchisme, et cela ne l'a pas empêché de se passer la corde au cou. Il y a des moments où l'on est fou, et je l'étais assez pour faire n'importe quoi. Mais, dans ma folie, il y avait une telle douceur d'âme pour Costanza, une telle tendresse, que, si je pensais à elle, et j'y pensais toujours, il me devenait impossible de commettre une action violente contre les autres ni contre moi-même. Je m'attendrissais, je pleurais, je souhaitais de mourir, c'était tout.
« Je pouvais d'ailleurs languir et me dessécher à mon aise, mes parents n'y voyaient rien. Il faut dire la vérité, leur existence était dure; je m'en rends mieux compte maintenant, ils n'avaient pas le temps de se demander à quoi je rêvais. Mon père, quelquefois, me bourrait de coups de poing quand il me voyait préoccupé sans rien faire. Comme j e ne m'entendais pas au commerce et que j'avais une certaine instruction, étant capable d'écrire presque sans faute, on m'employa à la mairie pour les écritures et les courses : c'est ainsi que je suis parvenu avec le temps à ce petit poste qui me fait vivre encore aujourd'hui, avec
les pourboires des étrangers auxquels je montre l'église.
«c Des années se passèrent. J'étais devenu un jeune homme. J'avais fini par ne plus être tout à fait aussi malheureux. Je m'étais résigné à n'aimer la Costanzaque de loin, et je vais vous dire une chose dont vous rirez : je me comparais, moi, le pauvre Giuseppino, le petit scribe de mairie, le fils du mercier Bernardone, à notre sublime poète Dante quand il aimait Bice, Signorino, j'avais appris par cœur la Viranuova;]e me récitais ce que j'en avais pu comprendre, et j'étais parfois obligé de m'arrêter au milieu d'un sonnet, parce que les larmes m'étouffaient... Vous savez le sonnet du salut et du sourire? Ah! ce qu'il m'a fait pleurer, celui-là!
(( Hélas! j'étais moins heureux que Dante! Ma dame à moi, quand elle passait, ne me saluait pas, ne me souriait pas. Elle ne m'avait jamais parlé; mais je l'avais entendue quand elle parlait aux autres, et j'en avais chaque fois pour tout le reste du jour à écouter cette voix qui s'était tue. Je l'apercevais à la promenade le dimanche ; elle venait s'asseoir avec son père et sa mère sur
le banc oîi vous m'avez vu assis tout à l'heure, sur la petite place qui domine la vallée. Je la retrouvais à l'église; je pouvais la contempler pendant tout l'office, et cela, voyez-vous, signorino, c'était le paradis. Cosranza agenouillée, pendant qu'on chantait les belles hymmes de notre religion, pendant que le soleil dorait les brouillards d'encens qui flottaient sur sa tête, c'était trop beau, trop suave, trop divin, et mon cœur en éclatait.
« Et puis, tout cela a fini. — Costanza a quitté notre Montefalco, elle est allée je ne sais où, pour se marier... Je ne l'ai plus revue... »
Il s'arrêta. Le sanctuaire se remplissait déjà d'une pénombre encore hésitante, où des lueurs s'obstinaient à vivre avec des palpitations, des défaillances comme les existences près de s'éteindre. Des coins de l'église sortaient les vagues murmures du soir, qui s'exhalent sans cause connue du sein des choses, lasses de la journée ou secrètement inquiètes de la nuit qui va venir. Qui ne les a entendus au fond des forêts, des maisons désertes et des temples abandonnés ?
Plus près de moi, un gémissement, vite étouffé, me fit tourner la tête. C'était le petit vieillard qui avait poussé cette plainte, douce et frêle comme lui-même. Je vis même dans la demi-clarté du crépuscule une larme briller entre ses paupières.
En vérité, l'église à demi enténébrée, où ne persistait plus que le souvenir et comme le regret lumineux du jour, le visage ascétique de mon guide, la confidence de ce lointain amour d'un jeune homme, chuchotée par un homme à barbe blanche avec une émotion que trente années n'avaient pas pu vaincre, tout cela était d'une poésie navrante et suave qui me prenait l'âme. A peine visibles maintenant, les vierges de Duccio flottaient vaguement sur les murailles: autour de nous, au-dessus de nous, je devinais des visages et des mains de prière, la cour du ciel, ailes repliées, doigts joints, mêlant à l'éternel hosanna des implorations pour les vivants de la terre qui demeurent soumis aux passions, aux troubles de la chair, aux égarements de la sensibilité. Non je n'oublierai jamais cette heure crépusculaire, cette heure
LA VIERGE DE MONTEFALCO lOf
de limbes, où je sentis palpiter tout près de moi le grand cœur de ce pauvre homme si modeste, qui était, en amour et en art, un si noble croyant.
Io6 LES ITALIENNES
Maintenant, il continuait:
« A ce moment-là, signorino, je crois bien que je suis devenu fou. Je ne me rappelle pas exactement. Vous savez ce qui arrive après une violente maladie : il y a toute une période dont on ne se souvient plus sinon comme d'un long évanouissement où l'on n'a senti que l'angoisse de la nuit, du vide, et la brûlure de la fièvre. Quand on se réveille, on se dit : « J'ai dû avoir le délire. » Et c'est tout... Cette sensation-là, que j'ai eue, et ce que mes parents m'ont raconté sur mes extravagances, quand j'ai été guéri, m'ont fait penser que pendant des semaines, des mois peut-être, j'ai été privé de ma raison.
(.(. En reprenant conscience, au milieu de l'abrutissement douloureux où j'étais plongé, comme l'épilepcique après une attaque, la première pensée qui m'est revenue fut exactement pareille à la dernière qui avait précédé l'accès : « Costanza est partie. Je ne la reverrai plus. » Seulement, ma force de rébellion contre la destinée, je l'avais usée dans la maladie, de sorte que je n'éprouvais plus qu'un accablement stupide, une léthargie qui m'aurait acheminé à la mort.
« Une chose me sauva. Ce fut cette peinture. »
Il me montra de la main V Incoronata^ qui peu à peu s'effaçait dans l'obscurité du sanctuaire et se mourait doucement, dans la nuit, de la mort des couleurs, des lignes et de toutes les apparences diurnes. Il considéra un instant avec tendresse la fresque devenue fantôme avant de rentrer dans le néant temporaire de la nuit jusqu'à la prochaine aurore.
Puis il reprit :
(r Lorsque je retournai pour la première fois à la messe du dimanche, après cette longue ré-
Io8 LES ITALIENNES
clusion chez mes parents, je regardai machinalement V Incoronata^ et je tressaillis d'une joie telle que je faillis jeter un cri. C'était comme si j'avais retrouvé Costanza, puisque j'avais retrouvé son image, qui, elle, ne me quitterait plus.
« C'est de ce jour-là, signorino^ que je suis devenu, non certes un artiste, mais un très modeste et très pieux serviteur de l'art, en reconnaissance de la consolation divine qu'il venait de m'accorder.
« Il faut vous dire que j'avais toujours eu une tendance à m'intéresser aux choses de la peinture : c'était même un grand sujet de querelles entre mon père et moi, et une des raisons qui me faisaient considérer par lui comme un rêveur et un fainéant. Tout jeune, je rôdais autour des peintres qui venaient parfois à Montefalco pour copier les belles collines ombriennes et la vallée du Clitumne. L'un d'eux, un Français comme vous, sîgnorino, en pension à l'Académie de Rome, voyant combien j'aimais l'art, s'amusa à me donner quelques leçons qui me permirent de travailler tout seul par la
suite. Sans doute, ces messieurs de la Villa Médicis n'auraient fait que rire de mes barbouillages, et à Pérouse même on les eût pris en pitié, mais à Montefalco ils trouvaient des admirateurs.
« Or cette belle fresque de Vincoronata dans laquelle, cinq siècles à l'avance, notre Duccio avait deviné la grâce de Costanza, cette image de mon cher amour, qui me devenait aussi chère que cet amour même, avait beaucoup souffert de l'humidité de l'église, des vapeurs de l'encens, de la rouille inévitable des siècles. Il devenait urgent de la réparer, sans quoi elle s'effriterait et dans quelques années il ne resterait peut-être plus rien de cette Costanza triomphante qui me consolait de Costanza absente.
<( J'offris en tremblant mes services au curé. Je craignais tant qu'il n'acceptât pas, ou qu'il confiât cette tâche à quelque autre ! Celui-ci n'aurait pu que gâter la fresque, puisqu'il n'aurait pas connu Costanza.
« Le curé consentit. C'était un homme tout simple et qui ne s'entendait guère aux délicatesses de l'art. Mes services bénévoles ne cou-
IIO LES ITALIENNES
teraient rien à l'église : c'était l'essentiel, il n'en demandait pas davantage.
(( Je fus donc autorisé à commencer ma besogne. Je l'accomplis, vous pouvez m'en croire, sîgnorino, avec toute la foi et l'ardeur d'un dévot, mais aussi avec la modestie et la réserve qui convenaient à mon indignité. Toucher à l'œuvre de Duccio, à l'image de Costanza I Songez donc ! Je n'ai pas besoin de vous dire ce que j'éprouvai pendant ce travail. J'avais hâte de l'achever, et en même temps j'aurais voulu qu'il ne finît jamais. J'étais comme fou de chagrin et d'exaltation à la fois, à travailler ainsi pour la glorification de ma bien-aimée, quand tout le monde croyait que je m'acquittais d'une tâche de manœuvre.
« Des artistes, des archéologues, passant par Montefalco, eurent occasion de voir mon œuvre et la louèrent. Le curé, influencé par leur rapport, me prit en grande considération.
« Cependant, comme j'employais à des lectures le temps que me laissait mon petit poste à la mairie, j'avais vu dans un livre que tout l'intérieur de l'église avait été jadis peint à
fresque par Duccio, Benozzo Gozzoli et quelques, autres : un badigeon recouvrait ces peintures mais elles étaient là-dessous vivantes quoique ensevelies. Il serait donc possible de les délivrer, de les faire de nouveau apparaître à la clarté du jour.
(( Je m'enthousiasmai à cette pensée. Pour l'amour de la Costânza, je résolus de sauver toutes ses sœurs emmurées sous le plâtre. J'exposai mon idée au curé; le souvenir de mon premier succès le décida à autoriser l'entreprise. Je la commençai aussitôt. »
J'écoutais le vieillard dans l'église, maintenant presque obscure, où nous étions toujours seuls, et je songeais avec plus d'émotion encore que tout à l'heure à la beauté de cette vie où il n'y avait eu véritablement que Tamôur et l'art. Ce fut là l'idéal de bien des artistes qui avaient du génie. Us ne l'ont pas réalisé: mille influences mesquines, mille préoccupations inférieures imposées par les circonstances se sont mêlées à leur existence. Et voici que là où ces êtres exceptionnels avaient échoué, cet humble, ce pauvre, ce déshérité de tous biens, avait
réussi! Oui, véritablement, il aurait eu droit de figurer parmi les héros des Vies admirables.
« J'ai continué, ajouta-t-il, et vous avez vu, signorino, les résultats de mon labeur. Vous avez bien voulu les approuver. On m'a dénigré parfois, des critiques ont été très sévères pour le pauvre custode de Montetalco, qui s'avisait de faire l'artiste. D'autres, au contraire, m'ont loué. Jetez, s'il vous plaît, un coup d'œil sur cet album. »
Il le tira de sa vaste poche, et, ayant allumé une bougie, il me le donna à parcourir. Je reconnus des noms illustres, je lus des témoignages rendus par des savants d'Italie, de France et d'Angleterre, au désintéressement magnanime, à la piété artistique du vieillard. Je lui rendis ce livre, où se trouvaient formulés les plus beaux titres de noblesse intellectuelle et morale, et de nouveau je lui serrai la main qu'il osait à peine me tendre.
« Je voudrais bien aussi avoir la signature du signorinOy -» dit-il, continuant, selon l'habitude des ciceroni, des cochers et des guides, à me donner cette appellation à la fois respectueuse
et caressante, dont ils se servent également envers un quinquagénaire ou un jeune garçon : formule et habitude bien italiennes.
Je ne me fis pas prier. Quoique, à vrai dire, je me sentisse un peu confus d'inscrire mon nom parmi ces noms, de figurer, moi chétif voyageur, parmi tous ces illustres. Louer après eux, et avec quelle moindre autorité! tout ce que j'avais admiré autant qu'eux, certes, dans cet étrange vieillard, me parut une entreprise inutile et un peu téméraire ; je me contentai d'une ligne sincère, et je remis l'album au cusrode, qui me remercia poliment.
Et pourtant que de choses j'aurais eu à dire sur lui si j'avais pu les signer de quelques syllabes consacrées par la gloire !
Custode de Montefalco, qui reçois nos pourboires à la porte du sanctuaire de la beauté, de cette beauté que tu ne gardes pas seulement, mais que tu as fait revivre, en tirant de la prison du plâtre ce peuple de vierges et d'anges, ranimé par toi ! Tu n'as pas de génie, le monde t'ignore au même degré que les élèves anonymes des Duccio et des Gozzoli, dont la tâche
fut d'allumer le feu, de balayer l'atelier du maître et de préparer sa palette d'après ses indications. Tu n'as rien non plus, avec tes allures de bureau et de sacristie, du Werther de Gœthe ni du Jacopo Ortis de ton compatriote Foscolo. Mais tu t'es haussé simplement, sans effort, par le seul effet d'un de ces instincts sublimes que le hasard fait naître dans certaines âmes d'exception, à cette perfection : le renoncement dans l'amour de la femme et dans l'amour de l'art, aimés réellement pour eux-mêmes, sans le moindre retour sur soi, A ton double idéal tu as fait le don de ta vie entière, sans te rien réserver que la joie du sacrifice, d'autant plus enivrant qu'il est plus obscur et plus ignoré. Quand tu seras au petit Campo-santo que j'apercevais tout à l'heure dans la vallée, il n'y aura que ton nom inconnu sur ta tombe, pas un mot qui glorifie le cœur mystique de celui qui adora saintement la Jeune Fille et la Vierge de Montefalco, si intimement mêlées et confondues que son culte ne distinguait plus entre ces deux objets. Comme ta vie aura été belle et harmonieuse, et comme elle est bien une fleur
LA VIERGE DE MONTEFALCO Ilf
naturelle du sol ombrien, où germèrent la sainteté de François d'Assise et sa tendresse pour Claire, sa douce sœur en Jésus-Christ! Adieu, homme d'abnégation et de bonne volonté, âme amoureuse et évangélique... Tu achèveras de vivre dans ce paradis élevé tout près du ciel sur les collines transparentes ; tu continueras jusqu'à la mort le rêve de cette existence parfumée d'ingénuité et d'héroïcité. Moi je vais retrouver des hommes et des artistes qui ne te ressemblent guère, pauvre âme primitive. Eux et toi, j'espère bien que vous vous ignorerez toujours.
La Pia
N lointain printemps, un printemps du XI II** siècle, achève de s'épanouir sur ^^:;fg^ la Maremme toscane dans la paix du soir. Le château délia Pietra, près de Sienne, domine la mer des herbages ; immense, il est presque inhabité. Sur la terrasse une femme seule, Catarina, se tient debout, et toute son attitude révèle une attente anxieuse qui suspend sa marche, son geste, son souffle. Des pas, montant l'escalier, la font tressaillir. Un homme, vêtu
Il8 LES ITALIENNES
comme les pâtres de la Maremme, apparaît brusquement et vient à elle.
« Salut! dit-il.
— Enfin! c'est toi, Orso! Eh bien? Tu l'as vu, messer Nello, il va venir?
— Oui.
— Il te l'a promis, c'est sûr?
— Il sera là avant la nuit. Tu peux l'annoncer à ta maîtresse.
— Oui, sitôt qu'elle s'éveillera. Elle vient de s'endormir. Elle est si faible! C'est sa dernière journée, sûrement. »
Catarina se tait. Orso reste immobile devant elle, ne trouvant rien à dire, dans sa rusticité de pâtre, gêné autant qu'apitoyé par la douleur de la servante. Les yeux fixés à terre, il songe qu'en ce moment, derrière la porte de gauche qu'une draperie couvre, une femme se meurt : c'est la maîtresse de Catarina, madonna Piade' Tolomei, femme de messer Nello délia Pietra de' Pannocchieschi, qui l'a condamnée, pour un crime inconnu, à mourir de la fièvre dans ce château, au milieu des Maremmes pestilentielles.
Or Pia moribonde n'a pas voulu achever sa
journée suprême sans revoir l'époux impitoyable et cependant toujours cher, sans avoir reposé sur les traits de cet ennemi bien-aimé ses yeux d'émeraude, plus doux que ceux de la colombe. Et sur son ordre Catarina sa nourrice a mandé Orso, le pâtre, vers messer Nello, pour le supplier d'accorder cette entrevue à la mourante.
Au milieu du silence on entend un son de cloches arrivant de très loin à travers l'étendue limpide, par-dessus les collines et les plaines herbues. La nourrice dit en frissonnant :
« Oh! ces cloches !... J'ai peur!
— C'est Vc4ve cMaria, répond Orso.
— Oui, mais c'est aussi l'heure où la mort passe et rôde pour faire sa moisson d'âmes... Ah! qu'est-ce que j'ai dit? On appelle la mort quand on la nomme. Si elle m'avait entendue!... Si elle était là!... Attends!... »
Elle se dirige vers la draperie qu'elle soulève, et elle regarde un instant en silence.
« Eh bien! demande Orso, que la même anxiété a gagné aussi.
— Non, elle dort. Elle sourit à sa pensée. Et
quel sourire! Elle en est toute éclairée. Tandis qu'elle rêve, un esprit d'amour sort de sa bouche... Orso, si tu la voyais! Son déclin est aussi limpide que celui du jour, et son visage se décolore en même temps que le ciel. Tous les deux sont encore plus divins, d'être pâles ainsi. O ma Pia !
— Tu la chéris, n'est-ce pas, femme?
— Hélas! c'est mon enfant plus que ma maîtresse. Mon cœur se fend, vois-tu, à songer que c'est elle qui va partir et que je reste, moi! Je ne l'ai point quittée depuis son enfance jusqu'à maintenant. Tu me comprends, Orso?
— Oui, femme.
— J'ai vécu chez ses parents, les Tolomei, qui descendent des Ptolémées. Une race auguste de seigneurs et de chefs.
— Je sais. »
Le visage de Catarina s'est durci; de la haine paraît dans ses yeux.
« Ah! continue-t-elle, c'est dans une heure mauvaise que l'enfant a rencontré ce cœur de pierre, ce Nello délia Pietra, le bien nommé...
— Avant de l'épouser, elle l'aimait?
— Sans doute! Elle si douce, lui si farouche, elle devait Taimer, elle l'aima. C'est toujours ainsi, depuis qu'il y a des femmes comme elle et des hommes comme lui. On les maria. Sa couche reçut le dur guerrier un soir, dans la saison des roses. C'était le malheur qui entrait dans la maison des Tolomei!... »
Elle se tait quelques instants. On n'entend que le lai des hirondelles qui font sur la tour un léger tumulte de battements d'ailes et de cris menus.
(( Dans les deux ans qui suivirent, reprend Catarina, le père et la mère de Pia moururent. Et elle resta seule avec l'homme jaloux. .
— Il l'aimait donc alors, puisqu'il en était jaloux?
— Oui, comme les loups savent aimer; il l'aimait comme une bête de carnage aime sa proie. J'avais déjà des pressentiments, je tremblais pour elle. Et puis, parce qu'elle paraissait heureuse avec lui, parce qu'elle était belle et triomphante à l'égal du mois de mai, j'oubliai mes terreurs peu à peu. J'en étais venue à me
réjouir de la voir unie à cet homme qu'elle avait choisi. J'étais folle. »
Des souvenirs l'accablent, et leur pesanteur maintient sa tête penchée sur sa poitrine. Cependant la curiosité d'Orso s'impatiente.
« Achève, dit-il. Apprends-moi d'où peut venir au maître une haine si noire contre celle qu'il a tenue naguère entre ses bras. Tu es la nourrice de Pia, tu ne l'as jamais quittée, disaistu. Alors tu dois savoir pourquoi messer Nello a voué sa femme bien-aimée à la prison où elle meurt, par la malice de l'air et de la terre.
— Comment? on ne t'a jamais dit?
— Non. Chaque année, quand la Maremme cesse d'être insalubre, nous arrivons ici, parfois de bien loin, en poussant devant nous nos bêtes qui se vautrent à plein poitrail dans l'herbage épais. Nous mettons un doigt sur notre bouche quand nous passons devant le Château de la Fièvre. Quelques-uns d'entre nous ont bien cru voir parfois une forme toute blanche qui se montrait derrière les créneaux ou à la fenêtre. Mais pourquoi ta maîtresse subit un tel martyre, pour quel crime elle meurt, nous l'ignorons.
— Pour quel crime, dis-tu, malheureux? d Catarina s'est redressée, ses yeux flambent,
elle marche sur le pâtre.
« Ma Pia criminelle? Abomination! Ce n'est pas elle, l'innocente, c'est lui qu'il faut appeler de ce nom-là... Hélas! c'est lui seul que Dieu devrait faire mourir!
— Calme-toi, femme. J'ai parlé sans savoir. » Mais Catarina a mis la main sur l'épaule
d'Orso. Elle le force à s'asseoir sur le banc de pierre à l'angle de la terrasse. Elle s'assied à côté de lui.
« Ecoute, lui dit-elle, tu vas savoir, et quand nous serons mortes toutes les deux, elle et moi, tu pourras répéter mes paroles, afin que la vérité soit connue parmi le peuple de Toscane et qu'on rende à chacun selon ses mérites. A lui l'opprobre et l'infamie qui sont le partage des damnés, à elle la gloire très pure due aux âmes bienheureuses. H)
Sa voix s'est affermie, et elle commence son récit.
Jaloux, messer Nello délia Pietra suspectait sans motifs son épouse. Il advint, par malheur.
qu'un certain été, comme la chaleur était devenue intolérable dans Sienne, Pia sortit de la ville pour quelques jours. Son amie d'enfance, Margherita Aldobrandeschi, possédait une villa dans la campagne, avec des prés et des vignes : ce fut là que madonna Pia résolut de s'installer pour fuir l'ardeur de la canicule. Une nuit, messer Nello, qui était resté à Sienne, arriva ivre de colère et de soupçon; sans doute lui avait-on fait quelque rapport calomniateur sur sa femme. Comme un voleur, il se cacha dans le verger. Que vit-il ou plutôt que crut-il voir? Le lendemain matin, tandis que Pia et sa nourrice dormaient encore, son écuyer, Guido, frappa rudement à la porte de sa chambre, et, sans le moindre respect pour sa maîtresse, cria rudement : (( Levez-vous et venez, femmes. y> Pia comprit qu'il agissait par l'ordre de son mari : terrifiée, mais obéissante, elle se leva et s'habilla. Des chevaux étaient déjà préparés et harnachés dans la cour. (( Montez, » dit Guido aux deux femmes. Son air féroce les glaça. Catarina essaya de l'interroger. « Où veux-tu nous mener, Guido? lui demanda-t-elle. Il ne répondit pas, et sa mine
LA PIA I2f
se fit encore plus dure. On partit. Jusqu'au soir, ce fut une chevauchée par des chemins que ni Pia ni sa nourrice ne connaissaient.
Elles virent avec terreur qu'elles étaient venues au pays de silence et de suprême angoisse, à la terre de la fièvre et de la mort : la Maremme. L'affreux château se dressait devant elles. Elle mirent pied à terre. Et à genoux, les bras tendus vers le valet impitoyable, elles le supplièrent. « Guido, dirent-elles, nous avons peur. » Il leur répondit : « Femmes, j'obéis à messer Nello. » Il désigna du geste Catarina : « Celle-ci peut partir, » dit-il. Puis montrant Pia, livide et à demi-morte : « Mais celle-ci restera, car elle a, cette nuit même, sans honte, ouvert sa porte à l'adultère. — Moi! dit Pia. — Ton amant, messer Nello l'a vu sortir. — Ta bouche ment, esclave, » cria-t-elle.
« Alors, dit Catarina, achevant l'histoire, Guido ne répondit pas. Il se tourna vers moi et me demanda: « Viens-tu? » Je répondis: « Je reste. » Et je restai. La mort n'a pas voulu de moi, mais d'elle.
— J'ai pitié d'elle et de toi, femme, dit gra-
vement le pâtre. Ainsi donc, elle l'aime encore ce cruel Nello?
— L'aimer? Elle l'adore, cet assassin. Au moment de mourir, elle ne songe qu'à le revoir, je te l'ai dit. Et c'est pour cela que je t'ai envoyé vers lui, pour que le dernier désir de son cœur en détresse fût exaucé. »
« Catarina! »
C'est la voix de Pia qui vient de résonner faiblement derrière la draperie.
(( EUe s'est réveillée, dit la nourrice. Allons auprès d'elle... Qu'est-ce que tu as? Cette douce voix t'a fait frémir.
— Oui, répond Orso avec embarras... Tant de souffrance doit être une chose terrible à voir. Tu n'as plus besoin de moi, laisse-moi partir.
— Es-tu donc lâche? Ne pas pouvoir seulement regarder ce qu'endure une femme!
— J'ai peur.
— Catarina, viens, répète la voix de l'invisible malade.
— Me voici, madonna! y>
Mais à ce moment une forme frêle, embarrassée de longs voiles, surgit de derrière la draperie, un fantôme avance en tâtant le mur d'une main transparente. Pia vient d'entrer.
« O Sienne, soupire-t-elle, 6 chère ville! O toi, mon jeune et divin amour! Je rêvais... Pourquoi ai-je rouvert les yeux? Soutiens-moi, nourrice. »
Elle aperçoit Orso et s'étonne :
« Que veut cet homme ici?...
— Je suis un pâtre, et je m'appelle Orso, répond-il. C'est celle-ci qui m'a envoyé vers votre époux.
— Qu'a-t-il dit? »
Elle pose la main gauche sur son cœur, qui s'est mis à battre au nom de son maître. (( Qu'il serait bientôt près de vous.
— Mais quand?
— Avant la nuit. »
Le visage douloureux se transfigure.
« Seigneur, je vous remercie. J'espère être encore vivante. »
Elle fait quelques pas en avant, puis s'arrête. « Ah! je suis lasse! Ton bras, Catarina. y>
La nourrice est déjà près d'elle.
(( Me voici, madame. Où faut-il vous conduire?
— Là, près de ce banc. Je veux m'y asseoir pour le voir de plus loin. »
Elle s'est assise. La Maremme, pourpre au couchant, s'ouvre sous son regard, à l'infini.
« Comme il est beau, ce soir! Mon dernier soir! »
Elle n'entend pas un sanglot de Catarina, elle songe...
« Adieu, Maremme toscane, toi qui m'as tuée! Je ne t'en veux pas. De toi, j'accepte ma mort. Vous dont le souffle épand la vapeur funeste qui semble me tisser un suaire avant mon heure, je n'ai rien contre vous, ô terre, 6 ciel, mes bourreaux! Vous servez la vengeance de l'époux mêlant à ce qu'il croit une œuvre de sa justice la sourde et muette nature. A lui non plus je ne reproche rien : je meurs sans l'accuser, lui que j'ai élu autrefois. Il ne m'aime plus, il peut bien me tuer. Je me soumets. Ce ne sont ni des geôliers ni des sentinelles qui m'ont gardée en ce tombeau : c'est moi-même. C'est
ma résolution farouche et tendre qui fit respecter l'ordre cruel de Nello sur moi. »
Elle a l'air de prier tandis que ses lèvres murmurent :
« Nello, je lui pardonne comme une épouse chrétienne... Mais qu'il vienne vite, mon très cher et très doux meurtrier : qu'avant de mourir je puisse lui crier mon innocence et ce triste amour, qu'il lui plut de méconnaître. »
Elle se lève, elle tend les bras vers la plaine, et, d'une voix qui est redevenue presque forte, elle s'écrie :
« Vois, Nello! mes bras grands ouverts attendent ta venue. »
Un moment, elle reste ainsi, magnétisée par l'attente. Puis elle chancelle.
(( Mais j'étouffe!... Monseigneur... par pitié!... hâte-toi!... je meurs... Nourrice, soutiens-moi!... Vous aussi, pâtre!... »
Et voici qu'elle défaille dans les bras de la nourrice, qui se penche sur elle, ainsi que le pâtre. Catarina s'affole :
(t Ces yeux clos! Morte?
— Noni Elle est évanouie. )>
Pia soupire, du fond de cet évanouissement :
(( Nello! Nello, je t'aime ! »
Orso, confondu, s'étonne et s'écrie :
« Vois, femme, quelle merveille inouïe d'une tendresse qu'aucune autre certainement n'égale en ce monde ! La victime agonise, et voilà qu'au moment de glisser à l'abîme elle nomme son bourreau avec amour.
m — Nello, Nello! » gémit de nouveau Pia. W La nourrice se désespère.
« Cet homme ne viendra donc jamais? Que faire? »
Orso s'écarte, va se pencher sur la balustrade et revient en s'écriant :
« Il vient! il vient! Vois-tu, là-bas, un cheval pâle, un cavalier vêtu de deuil? C'est lui, messer Nello! »
Catarina dépose avec précaution sur le banc de pierre Pia toujours évanouie. Elle va vers le balcon et regarde.
« C'est Nello! Dieu soit loué! Ma Pia, ma chère âme, consolez-vous, c'est Nello! »
Pia, qui se réveille peu à peu et qui a entendu, répète faiblement :
(( C'est Nello. »
Elle se réveille tout à fait et regarde autour d'elle, comme si elle le cherchait des yeux. Catarina l'aide à se lever.
« Laissons-la, » dit-elle à Orso.
Us sortent. Pia reste debout, tournée du côté du perron par lequel Nello va venir.
« Lui! »
Nello entre. Sa figure est sévère et douloureuse, ses traits sont creusés durement : sa physionomie peut être aussi bien celle d'un bourreau ou d'un supplicié.
(( Pia! D
Il détourne la tête. Sa vengeance, qu'il croit toujours juste, l'épouvante à présent.
Pia, cependant, a fait un pas vers lui.
« Seigneur, ne te détourne pas de ta servante. Ne suis-je plus Pia? Ne suis-je plus celle que tu disais tes seules amours?
— Non, non, répond-il, l'écartant du geste. Avec tes yeux caves, ta face exténuée, tu n'es plus que le spectre de ma revanche. Ma victime!
— Je suis le passé, réplique-t-elle doucement.
— Non, la mort. La mort!... Ah! je frissonne devant toi. Et cependant j'ai tort de craindre. J'ai usé de mon droit. Justicier, j'ai fait justice.
— Le crois-tu?
— Je sais le nom dont on me nomme : Assassin! »
Il hausse les épaules.
(( Assassin ! Les enfants, les bergers, tout en tremblant, répètent sur ma route : « Assassin! assassin ! » Oh ! malgré la crainte, la haine brille dans les yeux. Assassin! Clameur inextinguible qui me poursuivra dans mon éternité! Je lis ce mot, arrêté par un respect vil, sur les lèvres du poltron qui, de terreur, m'acclame quand je passe. Ce mot-là, ton blanc fantôme, ô femme, ne jaillit-il pas pour le crier, le bras étendu vers moi?
— Tu te trompes, Nello, réplique-t-elle avec la même douceur. Je ne t'accuse pas. »
Il la regarde, sans comprendre, puis revient à sa pensée.
(f Et pourtant, si l'on savait!... Si tu savais toimême, ô toi si terrible et lamentable, toute l'atrocité de mes souffrances!... On pourrait
LA PIA I3f
bien en remplir mille siècles d'enfer. Toi qui brûles de fièvre, Pia, tu ne connais pas la jalousie. Je la connais, moi. »
Il s'est mis à marcher, comme ces malades qui croient, par le mouvement, user leur mal.
« Avoir sans cesse sur les lèvres la saveur d'un baiser qui devient un poison parce qu'une autre lèvre y goûta! Ma force, ma raison, ma valeur, chassées de moi-même, m'ont quitté. Et me voilà seul, faible, pauvre et dépourvu de tout bien sur terre, depuis que mes yeux ont vu ce qu'ils ont vu.
— Nello!
— Triste Pia, toi que je n'ose pas regarder, regarde-moi, si tu veux voir un cadavre. Oui, moi, Nello, le fort entre les forts! Rends-toi compte de ce que tu as fait de moi. »
Il s'est arrêté, il se tient en face d'elle. Ses yeux brillent d'une folie croissante, à mesure qu'il parle.
« Tu m'as fait descendre au rang des morts, tout vivant que je parais être. Je suis dans l'enfer, dans son caveau le plus profond, qui s'appelle le Désespoir. Ton nom s'inscrit en traits
de flamme aux parois funèbres, et c'est notre amour que Dieu me donne pour géhenne.
— Ah ! Nello, tu m'aimes toujours. »
C'est un cri de triomphe que vient de jeter Pia, pour un moment ressuscitée.
« Oui, tu m'aimes toujours! La bonté divine en soit louée! Tu viens d'avouer ta passion par ce seul rugissement, comme un lion blessé. Tiens, je donnerais le ciel pour cet instant. A présent que le sort s'accomplisse! Tu m'aimes. »
Nello lui a saisi le bras, il plonge ses yeux dans les siens, et son regard crie tout l'emportement, toute la misère de son formidable amour.
« Est-ce que je t'aurais condamnée à ce supplice si je ne t'aimais pas? Si je ne t'aimais pas, réponds-moi, femme, aurais-je inventé cette mort quotidienne qui plaît à ma vengeance lente? Aurais-je dit à la fièvre : « Prends-la, tor- « ture-la longuement, à ton aise. Consume sa (( beauté, qui fut la joie et le plaisir de mes yeux, « du temps qu'elle m'était fidèle, et, si tu peux, « fais tant qu'il ne reste plus d'elle qu'un spectre « dont elle ait horreur elle-même » ? La haine
n'aurait pas été aussi féroce; il fallait l'amour pour cela. Tu vois bien que je t'aime. »
Le visage de Pia s'illumine d'une joie paisible, souriante. Sa voix sonne claire comme une voix de paradis.
« Alors, puisque tu m'as gardé ton cœur, 6 mon époux, réjouis-toi donc en ce moment, suprême pour nous deux. Le mot que tu vas entendre te sera plus doux que la chute silencieuse des célestes rosées n'est douce à la terre le matin. Je suis innocente, entends-tu? »
Nello a tressailli : un rayon merveilleux lutte avec l'ombre de l'enfer sur son visage.
« Qu'as-tu dit?... Innocente!... Mais non, c'est impossible. Non!
— Je suis innocente.
— O mon cœur insensible, qu'as-tu donc? Je me trouble et j'hésite. Pourtant j'ai vu ce que j'ai vu.
— Je meurs, Nello; Dieu m'attend. Un seul mensonge, tu le sais bien, peut précipiter mon âme dans le gouffre de feu inextinguible. Vois, devant le Seigneur et les anges, j'engage en souriant mon avenir éternel. Vois donc comme
je le dis ce seul mot : Innocente! Innocente!... Tu me crois ? »
Nello se tait. Pia gémit, accablée :
ce Elle n'est donc plus toute-puissante, la vérité ? y>
Et Nello répète, accablé comme elle :
« La vérité ! »
Hélas! ou est-elle? Qui la fera jaillir des ténèbres?
Pia reprend, dans l'angoisse :
« Dois-je partir déshonorée? Enfin, il ne sortira donc pas de ces murs une voix qui renforce la mienne? Un miracle, mon Dieu ! Accordez-lemoi I Un miracle !
— Tais-toi, femme. Le martyr, le damné, c'est moi, à présent. Sois satisfaite : le doute est né en moi. Ai-je vu? Ai-je cru voir? O nuit effroyable!
— Oui, Nello, je suis innocente.
— Comme ta voix résonne sans pitié!
— Elle résonnera encore quand je serai morte. Elle déchirera jour et nuit ta conscience.
— Oui, je l'entendrai toujours. Je le sens bien.
— Prends pitié de moi, prends pitié de toi-
même. Pendant qu'il en est temps, avant que la mort ne me prenne, crois-moi, Nello ! »
Mais il gémit :
« Je ne peux pas, je ne peux pas ! »
Elle se rapproche de lui; elle ose lui prendre la main.
« Ecoute donc, ô cœur cher et cruel! Si tu cèdes enfin, si je m'en vais absoute par toi de ce péché que je n'ai point commis, j'obtiendrai de Dieu qu'il te remette le tien envers moi. Rappelle-toi : la justice éternelle désarme pour un acte de foi, pour une larme pénitente. J'ai pardonné! Crois-moi, et Dieu te pardonnera, Nello. »
L'homme martyrisé soupire.
(( Certes, entre tous ceux que jamais éclaira ta lumière, antique soleil, nous formons à nous deux un couple misérable. Je donnerais mon sang, je livrerais ma chair en proie aux bûchers infernaux pour te croire, Pia : je ne peux pas! O rage! je ne peux pas. Je l'ai vu, ce jeune homme, ce page qui sortait de la chambre où tu dormais, dans la maison de Margherita Aldobrandeschi.
— Mais puisque je t'ai dit que je n'y dormais pas, cette nuit-là! Tu sais bien que je l'avais quittée pour une autre chambre, défendue par le couvert des bois contre la chaleur.
— Mais alors où donc allait-il, ce voleur d'amour qui s'est enfui dans les pâles ténèbres de l'été?
— Je l'ignore!
— Tu l'ignores ? Et lui, torturé sous mes yeux, c'est ton nom qu'il a dit! Ton nom!
— Oui, déchiré par les ongles de fer et par les fourches de feu. Tu crois la chair qui hurle; tu n'entends pas mon âme.
— Hélas! j'écoute en moi-même deux voix, deux voix éternelles qui me crient des oracles opposés. L'une gronde : « Elle est coupable. «L'abîme de sa honte appelle l'abîme de ta «haine. » Et puis j'entendsl'autre, qui ressemble à la tienne : « Meurtrier ! meurtrier ! » Celle-là, plus faible, est plus terrible. Ah! quelle torture! Penser, chercher, passer au crible l'illusion, l'erreur, le mensonge! Hésiter, croire, nier, douter toujours! Douter! douter!
— Il ne faut plus douter, Nello, il faut croire,
maintenant. Regarde-moi: je sors de ce tombeau qui fut ma vie, et des sanglots et des tourments. Sur mon front vient d'éclore le diadème, fait de lumière et non d'or vil, que la main de Dieu y pose avec douceur. La mort et le ciel à la fois sont dans ma parole où vibre un son d'éternité. Écoute-la, Nello : qu'elle tombe dans ton âme pour jamais. Je descends très pure dans mon sépulcre, je n'ai point peur des justices d'en haut, et mon chaste linceul sera moins blanc que moi-même. Oui, je suis innocente. Voilà le seul oracle qu'il faut croire. »
Une femme, soulevant la draperie, est apparue : c'est Margherita Aldobrandeschi. Elle s'avance vers Pia et Nello, qui ne la voient que quand elle est tout près d'eux, et elle prononce lentement ces paroles, d'une voix douce, lointaine, qui est comme la voix du destin :
(( Pia, tu voulais un miracle tout à l'heure. Je te l'apporte. Grâce à moi, tu mourras heureuse et sans regrets, triste sœur.
— ■ Que veux-tu, Margherita? demande la moribonde.
— Ta joie éternelle. O Pia, Dieu t'octroie ce que tu souhaitais dans la soif de ton cœur. A la fin, ton amour magnanime triomphe, et Nello va te croire, et tu seras pleurée avec des pleurs de sang, ô sainte victime.
— Parlez, madonna, » s'écrie Nello, qui sent cette fois le signe de Dieu prêt d'éclater.
Madonna Aldobrandeschi, qui est très pâle et toute vêtue de noir, commence avec quelque peine :
« Excusez-moi si ma voix se défend mal contre les sanglots. Gino, mon doux enfant, touché du doigt au front par l'ange exterminateur, vient de mourir. Moi-même, ce matin, j'ai coupé de légers anneaux blonds... puis je suis venue. Ah ! comme il était long ce chemin à travers la Maremme! J'étais seule, je songeais à toi, Pia, que l'ombre gagne comme la nuit qui tombe occupe au loin les champs que voici, et j'avais peur d'arriver trop tard vers ton couchant. Mais je suis là, enfin. Désormais plus rien au monde ne saurait empêcher que le mystère qui te couvre, et dont tu meurs, ne soit éclairci à l'instant, puisque tu vis encore, puisque je suis ici. »
Elle lève les yeux, prend le ciel à témoin, et d'une voix raffermie prononce :
« Par mon fils mort et par le salut de mon âme chrétienne, devant Dieu, librement, hau-
tement, je proclame que tu meurs innocente, ayant gardé la foi du lien conjugal. Je le jure. »
Pia se retourne vers Nello et lui demande :
« Nello, me crois-tu? »
Mais il secoue la tête :
« Pas encore!... Il faudrait jeter au vautour du doute, pour qu'il s'envole, une pâture, un nom...
— Un nom? dit Margherita.
— Oui.
— Le nom de l'autre, qui pécha?
— Oui.
— C'est...
— Vous hésitez, madonna ?
— Non. Celle qui s'est donnée à l'amour criminel, pécheresse damnable et folle, et qui mériterait l'arrêt dont ta colère absurde, insensé, châtia l'innocence de ton épouse, de la sainte Pia, — l'adultère en un mot...
— Eh bien?
— C'était moi-même... Oui, c'est moi que| devrait écraser l'anathème et la fièvre brûler! dans un palais pestilentiel, car j'ai souillé laj terre et bravé les cieux. Ce matin, quand GinoJ
LA PIA I4f
fut porté vers la tombe, dans sa bière étroite et blanche sous les fleurs, j'ai cru qu'à travers les ais funèbres sa voix douce arrivait jusqu'à moi et me disait : « Hâte-toi, ma mère, et, si tu veux « que je monte des limbes vers la lumière du « paradis, va-t'en trouver messer Nello sur « l'heure, et dis-lui ton secret. Ouvre-moi, mère, « le purgatoire! » Vous voyez, j'ai rempli la tâche réparatrice. »
Immobile, Nello tient les yeux baissés à terre sans répondre.
« Mais, reprend Margherita, mon lâche silence a trop pesé sur vous deux. O Pia, vois, je fléchis les genoux devant toi. Pardon 1 »
Et elle s'agenouille à la droite de Pia. Nello s'agenouille à sa gauche.
« Pia, moi aussi je t'implore. Hélas! me voici courbé sous un fardeau bien plus redoutable que celui de Margherita. Car moi, j'ai tué la grâce et la pudeur. Je fus cruel, injuste et monstrueux plus que nul criminel ne l'a jamais été.
— Je t'aime, répond seulement Pia.
— O ma Pia, colombe assassinée, je n'ose
seulement contempler ta face. Mes yeux craignent les tiens si tendres, et ta douceur me damne en m'absolvant.
— Je t'aime, répèce-t-elle encore.
— Chaque mot qui sort de tes lèvres clémentes est un charbon enflammé qui me touche.
— Je t'aime.
— Ta parole, ô ma bien- aimée, avive mes remords comme le vent réveille un tas de tisons que l'on croyait éteints. Ta voix, ô Pia, ta voix caressante, ta voix qui me pardonne, retentit en mon cœur plus haut que le tonnerre. Ta bonté me foudroie et me jette à tes pieds, céleste amie.
— Nello!
— Et vous, crimes inexpiés, votre horreur est sur moi comme un manteau d'infamie. Je sais la grandeur et le compte de mes forfaits. Ma folie homicide a péché quotidiennement contre la vérité, contre la justice et contre l'amour. »
Pia se lève, lentement, et les domine tous deux, les yeux au ciel, comme si elle en recevait l'inspiration qui dicte ses paroles.
« Bienheureux, dit-elle, le péché d'où jaillit la tendresse! Bienheureuse la mort qui donne la joie! O mon noble seigneur, ô mon bien unique, Nello, cesse de t'accuser, car moi je ne regrette rien.
— Pia!
— Mon cœur, empli d'un tel bonheur, dédaigne de pleurer sur ce monde et son règne frivole. A d'autres la vieillesse avec les longues destinées. La vie, en ce peu de matins et de soirs, m'a tout donné : la joie immense la déborde, et j'ai connu du ciel tout ce qu'il nous accorde de lui-même avant la mort. C'est pourquoi, Nello, je te le dis : cesse de t'accuser. y>
D'une voix tremblante, il soupire :
« Qui rachètera mon crime?
— Ce baiser. »
Et, se penchant vers lui, elle lui donne ses lèvres.
« Vois, Nello, ce n'est plus le pardon : je te rends grâce, mon bien-aimé. Ce n'est plus l'attentat déjà oublié qui s'efface de notre vie, c'est tout mon être heureux, tremblant, épanoui à la félicité qui l'illumine. Figure-toi, ô mon cher
amant, c'est ton amante qui te retrouve. C'est l'heure auguste où notre hymen renaît pour ne plus se flétrir jamais. Ah! la joie est vécue, je puis bien mourir. »
Nello se relève, il la regarde, le visage éclairé par une pensée qui l'exalte et le transfigure. On devine qu'il vient de prendre une décision suprême.
(( Non, répond-il, tout n'est pas encore fini, ma chère bien-aimée. Justice n'est pas faite.
— Que veux-tu dire? y>
Nello délia Pietra se dirige vers la porte, il appelle :
« Orso! Catarina! »
La nourrice et le pâtre entrent, intimidés par quelque chose d'auguste et de solennel qui plane sur cette heure. Nello se tourne vers eux,
(( Écoutez-moi tous, amis, et retenez. »
Il prononce d'une voix forte :
« Moi, Nello, châtelain de la Pietra, près Sienne, fils des Pannocchieschi, né de race ancienne et noble, j'affirme et je jure que j'inculpai Pia, ma femme, très faussement et très injustement du crime et du péché damnable d'adultère; qu'elle fut chaste plus qu'aucune autre en ce monde; que j'ai grièvement fait tort à sa loyauté et causé sa mort par un traitement cruel. De quoi je me repens et m'accuse aussi, à voix haute devant vous tous. »
Pia parle à son tour :
IfO LES ITALIENNES
« Que le Dieu tout-puissant te remette donc ta faute, comme de tout mon cœur, moi, je te la remets.
— Amen, répondent tous les assistants.
— Et qu'il nous unisse à jamais dans sa gloire, )) achève-t-elle,
« Mais, reprend Nello, afin d'expier cette injure comme il sied, voici ce que je jure à vous tous ici présents, sous peine de honte et de damnation. y>
Un frémissement redresse les têtes inclinées sous la majesté de la mort.
(( Voulant que la punition égale le forfait, selon la loi sacrée, je m'enferme aujourd'hui, pour n'en sortir jamais plus, dans la prison d'où va bientôt partir celle qu'attendent déjà le triomphe et la palme. C'est là, si Dieu le permet, que j'achèverai de vivre, trouvant, bien que coupable, une sérénité dans la peine acceptée et la conformité de nos destins et de nos deux fins amoureuses — jusqu'à l'heure où la mort, allumant son fanal attendu, jettera ses clartés éternelles sur mon front de captif régénéré. »
LA PIA Ifl
Pia, tendre, s'émeut.
« Tu veux mourir, ami? La mort est cruelle.
— Dis plutôt que je veux naître à l'immortelle vie.
— Il te reste encore bien des devoirs sur terre.
— Je ne puis plus rien voir que le ciel et toi.
— Mais si mon dernier vœu te commandait de vivre encore?
— M'envierais-tu donc la gloire de te suivre?
— Non, je te l'accorde, époux généreux. Ton sacrifice, je l'accepte.
— Il m'est si doux!
— Je cède : que ta fin soit donc unie à la mienne !
— Qu'il advienne de moi selon mon serment !
— J'aurai pitié de toi, là-haut, et je t'appellerai.
— Pia, je te remercie. Mon âme se juge graciée en cet instant. y>
Le visage de l'épouse se transfigure.
« Nello, bien-aimé! voici venir parmi ce calme notre nuit nuptiale en attendant le cieL Le ciel, vois comme il est beau sur cette terre
If2 LES ITALIENNES
homicide! Comme sa douceur sans parole invite notre âme, pèlerine émue, à voyager vers les ports de l'azur! Vois ce flocon léger qui flotte, naviguant dans l'éther. Sans doute, ce sont les anges qui l'élèvent dans l'espace. Messagers divins aux tuniques d'argent, prenez-nous dans vos bras, beaux anges ! Loin de ce sol où l'on souffre, ravissez-nous d'un vol diligent vers la Jérusalem rayonnante et céleste. Et vous, cloches, ne pleurez plus sur le jour qui se meurt. Cloches, n'attristez pas d'une plainte inutile les voyageurs qui vont s'embarquer sur la mer de l'éternité, ou bien, si le rite saint vous défend de vous taire, sonnez du moins joyeusement, sonnez allègrement pour ceux que le ciel appelle à lui. y>
Les assistants chuchotent entre eux :
« Déjà son désir la précipite vers Dieu, dit Margherita.
— Son corps reste avec nous, mais son esprit nous quitte, répond Catarina.
— Pia, ma bien-aimée! y> soupire Nello. Elle sourit.
« Ami, c'est toi que j'entends! c'est toi que
LA PIA If3
ma main touche! c'est toi que je vois. C'est toi que je sens mien tout autant que je suis tienne, mon maître!... Mais où donc suis-je, où donc? Attends ! les églises de Sienne font tinter clair la joie à leurs campaniles, mai rayonne et fleurit, les airs aujourd'hui sont tremblants de tendresse tel un cœur d'amoureuse. Comme le monde est beau! Vous marchez près de moi, mon seigneur, tout souriant; l'autel est étoile de feux en notre honneur, et je suis belle, et l'on chuchote, et l'on m'envie, sans que je daigne entendre ou voir, toute pâle, toute heureuse! On est dans la saison douce entre les saisons, et tu m'aimes, et je t'aime : la terre et le ciel se parent pour nos noces. Voici des jeux, des chants, des joutes. En vérité, c'est un merveilleux gala. Sur l'émeraude des gazons, qu'étoile un printanier semis de roses, tu m'entraînes dans la danse. O fatigue, ô douceur! Mais je suis lasse, mon Nello : il faut me reposer un peu. Tu veux bien?... Je défaille... Un baiser! un baiser!... »
Sa tête retombe sur l'épaule de Nello.
If4 LES ITALIENNES
« Me voilà seul, y> dit-il.
Puis le seigneur de la Pietra se tourne vers les trois qui restent là, agenouillés devant la mort :
« Mettez un drap noir sur le seuil. Partez. Laissez-moi mourir, puisqu'elle est morte. »
La Fille de Dante
E sirocco souffle à travers la pinède de Ravenne; il balance avec lenteur les parasols gigantesques des arbres : les oiseaux qu'il berce dans les ramures hautes n'interrompent pas pour cela leurs pépiements de joie. Les eaux coulent très pures dans les canaux
* Cette fiction repose sur un fond de vérité. Certains détails relatifs à Antonia Alighieri, la fille de Dante, sont empruntés à l'étude de M. Bacci, dans le Giornale Dantesco. Presque toutes les paroles que l'auteur prête à Dante sont tirées de sa Divine Comédie ou de ses autres œuvres.
IfÔ LES ITALIENNES
rectilignes où se reflètent, entre les pins, de longues bandes de ciel. Au-dessus de la forêt l'air bleuit, encore humide de pluie. Dans cet azur mouillé les grands végétaux élèvent leurs cimes, élargies en disques vert sombre. Ils opposent leurs attitudes solennelles ou mélancoliques : les uns jaillissent droits dans un élan robuste; d'autres, avec mollesse, s'inclinent. Çà et là, le rideau de feuillage s'interrompt : par la déchirure, un hallier apparaît, une flaque d'eau pâle, une tourbière. La forêt frémit de vie : autour des buis en sève, les abeilles vibrent dans les ronds de soleil, de chaque terrier déboule un lièvre, des chevaux sauvages hennissent dans les clairières. Le présent s'agite et bruit : planant sur ces rumeurs éphémères, le vent d'Adriatique passe et repasse, et recommence les psaumes de l'éternité.
Sur le bord d'un canal, une ombre avance, penchée et lente. Un homme vêtu d'un mince pourpoint noir chemine, les yeux à terre; ses épaules se voûtent sous le poids de sa pensée; médiocre, sa stature, incurvée comme une arche, se grandit par la méditation, le silence et la soli-
LA FILLE DE DANTE If7
tude. Il surgit d'entre les choses avec mystère. Enfin, il relève sa face, encadrée d'un camail : il montre des traits violents et immobiles, un profil étrusque, des prunelles fixes dans des orbites profondes. Elles flambent d'enthousiasme, tandis que, surplombée par un rostre d'aigle, la bouche se détend de lassitude et que tout le dégoût de vivre se manifeste par cette lèvre inférieure, qui retombe.
Messer Dante Alighieri, exilé de Florence pour crime de baraterie, et chargé par le seigneur Guido da Polenta d'enseigner à Ravennela rhétorique vulgaire, se promène à travers la forêt des pins en composant les derniers chants du Taradis.
Son génie aime ce paysage et s'y reconnaît. Ici même, lorsqu'il finissait le Turgatoire, il rêva l'éden où lui apparut Béatrice, vêtue d'une couleur de flamme vive, sous un vert manteau, et le front ceint d'olivier. La pinède devint dans son poème « la divine forêt épaisse et vive qui tempérait aux yeux le jour nouveau » ; le canal sur lequel les arbres étendaient leurs ombelles d'émeraude se changea en la mystique rivière
iy8 LES ITALIENNES
épandue à travers le paradis terrestre. Aujourd'hui, ces lieux demeurent les mêmes dans leur sérénité lumineuse. Toujours, sous la mélodie des oiseaux, une rumeur profonde, courant à travers les cimes, se propage, s'enfle, diminue et reprend à l'infini, comme un bourdon solennel.
Voici que, pour rappeler sans doute la Béatrice disparue, retournée à son trône de gloire, une forme de jeune fille, éclose tout à coup le long des eaux, accourt en glissant sur les gazons. La belle créature, vêtue de blanc, vient au poète.
Elle ne trouble pas sa contemplation intérieure. Elle ressemble aux anges qui traversent ses visions en ventilant son front de leurs ailes et en l'éblouissant avec leurs faces qui scintillent comme l'étoile matinière.
« Qu'y a-t-il, Antonia? demande-t-il avec douceur.
— Mon père, l'heure de votre leçon approche.
— C'est vrai. Rentrons, d
Ils se mettent en marche vers la cité qui se
cache derrière lès verdures. Antonia fait mieux que de respecter la méditation de son père : on dirait qu'elle y participe. Elle semble s'associer docilement à la pensée formidable, comme le jeune lévite, à demi initié, partage, selon ses lumières, la vision du grand-prêtre admis à la science totale du divin. On s'effraie de la gravité et de l'éclat répandus sur ce visage juvénile. La fille de messer Dante, en son adolescence, n'a pas l'air d'une vierge terrestre, mais d'un de ces chérubins, tout intellect et tout ardeur, tels que des feux incorporels. On devine qu'elle s'est habituée sous son despotisme à vivre hors de la vie, à ne respirer que du côté du ciel. Le rayonnement trop proche d'une pensée sublime a brûlé sa jeunesse comme un soleil trop fort dessèche une fleur. Il semble qu'elle appartienne aux mondes créés par son père et qu'elle ne soit point faite pour la simple destinée humaine. Comment la fille de Dante pourraitelle aimer, souffrir et jouir à la façon des autres créatures?
Voici plusieurs années qu'elle partage l'exil errant du poète. Sitôt qu'il fut assuré contre la
l6o LES ITALIENNES
misère, messer Dante a fait venir près de lui cette enfant préférée. Bien qu'elle lui soit née de Gemma Donati, elle lui rend, dans l'innocence de son aspect, quelque chose de sa Béatrice, qui a laissé ce monde pour le siècle immortel. Il a mis en elle toutes les complaisances de son cœur. Elle l'a suivi à Vérone, auprès des Scaliger; elle habite maintenant avec lui la cité de l'Adriatique que gouverne le seigneur Guido da Polenta, l'ami des poètes.
Guido Novello est le frère de cette Francesca de Rimini que la tempête éternelle emporte dans son tourbillon, parce qu'elle est morte ayant encore sur les lèvres le baiser adultère de Paolo Malatesta. Bien qu'il soit issu d'une race violente et que son aïeul Guido le Vieux ait été un homme de sang et de rapines, il possède une âme douce comme celle de sa sœur, la victime amoureuse. Son autorité se fait clémente et son joug léger. Jadis Guido le Vieux, sortant de Rimini comme un loup de son fort, s'est jeté sur Ravenne, épuisée par les discordes civiles, et y a installé la tyrannie; devenu, à son tour, seigneur de la ville, Guido le Jeune a le souci
LA FILLE DE DANTE l6l
de ranimer, dans l'ancienne capitale de l'Occident, les lettres et les arts. Il confie à maître Giotto di Bondone la décoration de Saint-Jeanl'Evangéliste, et il a fait venir, pour en orner son école, deux savants docteurs : Giovanni del Virgilio, qui enseigne aux jeunes gens la poésie latine; Dante Alighieri, qui professe l'éloquence vulgaire, sur laquelle il a écrit un docte traité.
Messer Dante se plaît au séjour de Ravenne. Nulle ville ne s'accommoderait mieux au grand rêve politique et chrétien de toute sa vie : celui de la monarchie universelle assurant la paix du monde et la prospérité de l'Église. Sa vision des peuples catholiques rangés en un seul troupeau, sous le sceptre de César, triomphe devant lui dès qu'il pénètre dans le chœur de San-Vitale. Une ombre auguste l'environne, descendue des cintres silencieux, et s'épaissit entre les piliers de marbre rouge. Il marche vers l'abside, et les mosaïques de pierreries l'éblouissent. Les verts, les ors, les bleus lumineux, les violets aux irisations frémissantes palpitent à la fois. Le Christ imberbe, au milieu des nues, siège en majesté sur le globe du monde; la cour ce-
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leste l'environne, fronts auréolés, grandes ailes sombres noyées dans la lumière. L'empereur Justinien, l'impératrice Théodora, au milieu d'une pompe byzantine, dédient l'église à Dieu. Accostés par les évêques, les guerriers, les dames d'honneur et tous les dignitaires, ils semblent des idoles mystérieuses, chargées d'orfèvreries, brillantes de nacres et de gemmes. Ainsi la basilique présente sur ses murailles, consacrée par la religion même, l'apothéose de la monarchie et de son droit divin. Dans l'âme de messer Dante, qui s'irritait de trouver l'Italie et la papauté rebelles à son rêve, tombe de ces voûtes une consolation.
En sortant de l'église, il gagne, à quelques pas, le mausolée de Galla Placidia, la fille de Théodose. Il médite sur sa destinée, qui manifeste si expressément les desseins de la Providence en faveur de l'Augusta. Prisonnière d'Alaric, après le sac de Rome, Placidia a suivi le vainqueur sur les bords de la Garonne, et sa beauté a touché le frère du roi wisigoth; le prince l'épouse. Après son veuvage, elle rentre dans Ravenne. Pendant vingt-cinq années, sa
prudence, sa fermeté, son génie suspendent les destinées de l'empire et retardent sa chute.
Cil qu'il aille, dans la morte cité, messer Dante retrouve la puissance impériale célébrée, la Rome des Césars exaltée comme la mère et la reine de l'univers. Même le tombeau de Théodoric lui rappelle que ce roi, arien de religion et barbare d'origine, se glorifia pourtant d'être appelé le propagateur du nom romain. Ravenne se conforme à son idéal et à son génie. La rosace du Baptistère-des-Crthodoxes, qui tournoie comme un zodiaque étoile de figures bienheureuses, ressemble aux cercles enflammés de son Taradis. La longue procession de saintes qui, dans la nef de Sant' Appolinare- Nuovo, s'avance sur un fond d'or a l'air de sortir du Turgatoire pour faire cortège à Béatrice. Dans ses rêves d'apocalypse, messer Dante a déjà vu ces femmes aux yeux étranges se suivre, toutes pareilles de vêtements, de visage et d'expression, monotones, innombrables, fascinatrices, vivante litanie dont chaque invocation se serait incarnée en une forme de vierge, sous la voûte des palmiers.
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Tout ici est d'une mélancolie digne de s'apparier à la sienne. Souvent, il erre dans les champs marécageux où fut Classis, le port de Ravenne, du temps que l'Adriatique n'avait point encore déserté ses anciens rivages. Il salue la maison de Notre-Dame-de-la-Mer, Santa- Maria-in-Porto-fuori, où jadis officia Pierre Damien, et les couvents abandonnés qui rendaient autrefois au ciel une si riche moisson : maintenant, la malaria grandissante en a chassé les cénobites vers les cloîtres de la ville. Au milieu du désert, sévère et nue, avec son campanile en forme de cylindre, surgit la merveille de Classis : Saint-Apollinaire. Il n'est rien d'aussi grand ni d'aussi triste. Cette basilique est seule, dans le pays de la fièvre. Lorsqu'on entre dans son immense nef, on se sent hors du monde ; on marche d'un pas ralenti par une crainte mystérieuse vers le chœur que des gradins surélèvent. Au fond resplendit la mosaïque où, sous l'envergure colossale d'une croix gemmée, faite pour embrasser l'univers, les brebis du Christ paissent autour du Pasteur dans un paysage d'émeraude, parmi des arbres semblables à ceux
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de la Tineta. Ici meurent les derniers bruits de la terre et l'au-delà commence.
C'est là, au pied de l'autel, que messer Dante vient déposer son fardeau de tristesse, purifier dans l'amour divin les rancunes et les haines du proscrit.
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La leçon est finie ; l'Alighieri descend de sa chaire.
Aujourd'hui, traitant de la poésie en langue vulgaire, il vient d'expliquer à ses élèves les règles de la canione, forme élégante et noble entre toutes, comparable à l'ode des anciens. Il a pris pour exemple, dans sa démonstration, une de ses propres œuvres, parmi les plus célèbres, le poème de la Vita IT^ova qui commence par ces paroles :
(( "Dames, vous qui avei V intelligence des choses de l'amour. »
Il l'a récité à ses jeunes auditeurs, en l'illustrant de beaux commentaires. Peut-être l'intellect de quelques-uns, encore mal dégrossi, est-U demeuré rebelle à la scolastique savante de ces
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gloses, mais tous ont ressenti la passion qui s'exalte dans les strophes divines.
(( Dames, qui avez l'intelligence des choses de l'amour, c'est avec vous que je veux parler de ma Dame. Non que je prétende achever sa louange infinie; j'en discourrai seulement pour m' apaiser le cœur. En vérité, je vous le dis : quand je pense à cette merveille, Amour se fait sentir à moi si doucement que si, tout à coup, je ne perdais hardiesse, je ferais, avec mes paroles, devenir tout le monde amoureux. »
Le même frémissement qui agitait le poète, il y a trente années, vient de gagner ses disciples. Ils sont à l'âge où l'on suit, en pâlissant de désir, le sillage d'une robe blanche, sans même savoir ce qu'on attend de la vierge qui passe. Les rimes énamourées retentissent encore dans leurs cœurs, tandis qu'ils sont déjà dans la rue, sous le soleil adouci de cette Italie du Nord, mystérieuse et décolorée, qui rappelle la mollesse des Flandres. Ici tout respire la langueur et la fièvre : le pays, l'air et le ciel. Autour de Ravenne rôde un souffle de maladie et de volupté.
Messer Dante sort le dernier, l'âme troublée.
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lui aussi, comme ces écoliers, par la magie des belles rimes d'amour. L'ancienne flamme est demeurée vivace; même il semble qu'aux approches de la vieillesse s'accroisse encore la mystique ardeur qu'entretient en lui le souvenir de Madonna Béatrice. La Gentucca lucquoise, la Pietra padouane, toutes ces femmes qu'il aima d'un amour frivole et sensuel, ne laissent au chrétien assagi que le remords et le goût de cendre des anciens péchés; mais, dans l'amour de Béatrice, il n'y eut jamais de péché. Il y eut, au contraire, une force salutaire et impérieuse, qui l'a poussé de sommet en sommet jusqu'à Dieu. La morte, après trente ans, conserve sur lui son pouvoir; en récitant tout à l'heure ces vers de sa jeunesse où il est parlé d'elle, il s'est brûlé les lèvres à son nom.
A côté du poète marche un homme qui paraît à peu près de son âge et qui, pendant la leçon, s'est trouvé mêlé à ses auditeurs. Son visage rayonne singulièrement par la laideur et le génie. Maître Giotto, le peintre toscan, compte parmi les amis de messer Dante, qui lui rendit jadis visite à Padoue, lorsqu'il peignait à Santa-
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Maria dell'Arena — l'église votive des Scrovegni — la 'Déposition de Croix et la T{ésurrection de Laiare. L'Alighieri, dans un tercet du Turgatoire, l'a proclamé vainqueur du Cimabue, son maître. Une tendre amitié les unit. Sollicités par les mêmes objets, la religion, la nature, la vie, leurs génies communiquent familièrement et parfois s'inspirent. Messer Dante, qui fut toujours épris de belles peintures, et qui, jadis, en rêvant de Béatrice morte, se complaisait à dessiner des figures d'anges, transporte dans son poème le mouvement et l'ordonnance qui triomphent dans les fresques de son ami. Maître Giotto, pour ses représentations de la vie éternelle et des saints mystères, recourt à la science symbolique du poète théologien. L'un, en son Taradis, a enchâssé la légende de saint François, « le petit pauvre de Dieu », dans des rimes de lumière; l'autre en a peint, de la base au faîte, la cathédrale d'Assise, cette église du ciel.
Maître Giotto touche légèrement de la main l'épaule de son compagnon.
(( Comme vous voilà songeur, messer Dante! Sans doute, le souvenir de Madonna Béatrice?
— Oui, réplique l'Alighieri, cette Béatrice bienheureuse, qui vit dans le ciel avec les anges, vit sur terre avec mon âme. Son nom refleurit sans cesse dans ma pensée. Je sens toujours la grande puissance de l'ancien amour, le glaive de feu qui me transperça lorsque je sortais à peine de l'enfance. »
Son visage rayonne.
(( Oh ! Béatrice, doux et cher guide ! elle me soutenait avec ses yeux. En me montrant son beau visage de jeune fille, elle me menait avec elle par le droit chemin. »
Brusquement, ses traits s'assombrissent.
Comme sous un poids de honte, sa tête s'est inclinée. Il se souvient amèrement de son infidélité envers la disparue, engouffrée dans la splendeur du paradis.
« Hélas! quand elle eut franchi le seuil de sa seconde vie, quand elle monta de la chair à l'esprit, au moment où elle croissait en beauté et en grâces, voici qu'elle me devint moins précieuse et moins chère. Sitôt que son visage se fut caché, je me mis à suivre les fausses images du bonheur, à soupirer après les biens présents
et les apparences qui ne tiennent aucune de leurs promesses. A quoi bon, insensé? Puisque le souverain plaisir m'était enlevé ainsi par la mort de ma Dame, rien de mortel ne méritait plus de moi un désir. »
Il continue à marcher lentement : le fardeau de la repentance alourdit ses pas. Puis, il songe que le pardon de Béatrice a couvert ses péchés, qu'il est rentre en grâce auprès de la morte et qu'elle l'a ravi jusqu'à elle dans la vision béatifique du Paradis, par quoi il achève en extase sa Comédie commencée sous l'aiguillon du remords. Il poursuit avec un saint enthousiasme :
(( Elle a eu compassion de moi là-haut. Elle m'a rendu son regard et son sourire, qui sont pour moi les deux aspects de la félicité. Me voici encore sous le rayonnement de ses yeux, des émeraudes qui fournirent à l'Amour ses premiers traits contre moi. Elle emparadise mon âme, et je m'élève avec elle, de sphère en sphère, tandis que sa beauté s'enflamme toujours davantage, en montant les escaliers du palais éternel. »
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Il reste un moment silencieux, enivré de sa propre parole. Puis une pensée tout humaine le rabat vers la terre. Comme pour avouer une faiblesse dont on a la pudeur, il baisse la voix.
(( Oh! ami Giotto, si ce poème sacré, cette Comédie à laquelle ont mis la main et le ciel et la terre, pouvait vaincre jamais la cruauté qui me proscrit de Florence, du doux bercail où j'ai dormi agneau!... Je retournerais là-bas, poète, et, sur les fonts de mon baptême, je prendrais le chapeau de laurier. Me vaudra-t-elle cette grâce suprême, celle en qui mon espoir vit? Avec le rapatriement dans la cité céleste, m'obtiendra-t-elle aussi l'autre?
— Peut-être, répond gravement maître Giotto.
— Que dites-vous? s'écrie messer Dante, qui malgré lui change de visage.
— Un de mes élèves, qui revient de Florence, assure que là-bas, pour effacer le souvenir des discordes civiles, on songe à rappeler les bannis. »
Près de la fenêtre, Antonia est assise. A travers Vimpannata de papier huilé, qui tient lieu de vitrail dans les habitations particulières, une lumière hésitante se glisse et dore faiblement le visage de la vierge ascétique. Elle éclaire aussi l'humble chambre et les meubles grossiers : une armoire, une table à écrire, une haute cathèdre de bois. Une image de la Vierge rappelle le culte du proscrit pour « la belle Fleur qu'il invoque le matin et le soir ». Dans le rayon de soleil qui blanchit la pénombre, la poussière tournoie : naguère, messer Dante, en regardant ici même cette danse des atomes dans la clarté, la comparait à la ronde des bienheureux sous la pluie des splendeurs éternelles. Nul bruit n'arrive du dehors dans cette chambre de nonne : la rue se tait.
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Comme celles de la femme forte, les mains de la vierge sage ne sont jamais oisives. Assise sur son escabelle, le buste droit et mince, les bras frêles serrés dans les manches de sa tunique, Antonia est occupée à filer, à tirer la chevelure de sa quenouille, selon l'expression de messer Dante, lorsqu'il dépeint avec complaisance, dans le Taradis, la vie et les travaux des Florentines d'autrefois. Elle ressemble ellemême aux femmes de l'ancienne Florence sobre et pudique, « qui ne portaient ni chaînes précieuses, ni sandales de pourpre ou de vair, ni ceintures dorées et qui parussent de plus de conséquence que leur propre personne ». Son expression est ingénue et grave; elle ignore tout des joies de cette vie, mais elle en connaît les plus austères devoirs. Son visage ressemble à celui que les peintres donnent à Marie adolescente recevant la visite de l'ange : on pourrait y lire, gravée, cette formule des âmes nées pour le sacrifice et l'obéissance : « Voici la servante du Seigneur. Ecce ancilla Vomini. »
Cependant la pensée de la jeune fille ne suit
pas le travail de ses mains. En ce moment où la présence paternelle redoutable et chère a cessé de peser sur elle, Antonia se laisse aller insensiblement à ces rêveries de reCluse qui sont la délectation morose des cloîtres. Peu à peu son imagination s'est libérée des chaînes de l'habitude et de l'instinct: la solitude lui a rendu quelque indépendance, et elle en a profité pour fuir Ravenne, pour retourner à tired'aile vers Florence.
Là-bas, près des eaux blondes de l'Arno, elle s'étend dans la plaine, la Cité au nom de fleur que jamais ses enfants n'oublient. Comme elle apparaît riante et divine surtout au fond des exils! Elle s'épanouit très blanche entre des collines de paradis : San-Miniato, Fiesole. Elle surgit toute bruissante de sonneries mystiques, de chants dévots et aussi de mélodies plus tendres qui s'envolent, aux calendes de mai, de la bouche des jeunes filles couronnées de roses, pressant contre leurs seins des brassées d'aubépines. Naître dans cette ville impose à l'âme un angoissant besoin d'y vivre et d'y mourir.
Antonia, tout en déroulant la chevelure
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soyeuse de la quenouille^ sous ses doigts qui ressemblent à des fleurs étiolées, songe avec tristesse et douceur à Florence lointaine, à sa mère, Gemma, à Jacopo et à Pietro, ses frères; à ce jeune parent qui prit part aux jeux de son enfance. Durante Brunacci. La mélancolie envahit le visage ascétique et dérange son immobilité. C'est comme si un ange du Cimabue, figé depuis des années dans sa contemplation sur la toile d'azur et d'or, s'animait miraculeusement d'une émotion terrestre.
Antonia tressaille. On a frappé à la porte.
Un jeune homme entre. Elle l'a reconnu : c'est Durante Brunacci, son parent, l'ami de ses années puériles, auquel tout à l'heure elle pensait.
Elle s'est levée de l'escabelle; elle reste immobile un instant, joyeuse, interdite. Elle allait courir à lui, l'embrasser comme jadis; une honte pudique l'arrête. Ils se sont quittés enfants; jeune fille, elle se trouve maintenant devant un jeune homme.
« Durante, murmure-t-elle en rougissant, c'est vous? Mais comment êtes-vous ici? »
Son parent ne s'ofFense point de la réserve toute nouvelle qu'elle lui montre. Il éprouve lui-même une timitidé inaccoutumée en la revoyant si grave, si belle, si différente.
11 répond avec modestie :
« Je voyage à travers les Romagnes par l'ordre de mon père, pour des affaires qui intéressent son négoce en ces pays. J'ai su que vous vous trouviez à Ravenne avec messer Alighieri; j'ai tenu à venir saluer des parents qu'une injuste fortune me rend encore plus chers.
— Merci, réplique Antonia, dont la voix tremble un peu. L'affection de leur famille est doublement précieuse aux proscrits. »
Le jeune homme ouvre la bouche pour une réponse que ce dernier mot, à peine prononcé, semble amener aux bord de ses lèvres. Il hésite, il se tait quelques secondes, et son silence trahit une lutte intérieure. Enfin, il se décide à parler.
« Antonia, dit-il, ce n'est pas seulement pour vous saluer que je me suis détourné de ma route. J'arrive, Dieu en soit loué! comme un messager de joie. Il ne faut plus parler désormais de
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proscription ni d'exil. Un ordre miséricordieux va rappeler bientôt tous les bannis. Vous reverrez Florence.
— Est-ce possible ?
— Je vous le promets. Il y a de grands changements dans notre ville. Ser Lando da Gubbio, l'homme intraitable et féroce, n'est plus podestat. Le comte Guido da Battifolle a pris sa place; son cœur s'est ouvert à la justice et à la pitié. Il a décidé de rendre la patrie aux proscrits. Il ne reste plus qu'à fixer les conditions de leur retour. »
Depuis un instant, Antonia ne l'écoute plus. Elle a saisi la main de l'envoyé qui porte la bonne nouvelle : elle plonge ses yeux dans les siens. Dans les prunelles du jeune homme, toutes radieuses, elle aperçoit une vision qui l'enivre : Florence retrouvée, la petite maison du quartier San-Giovanni, où la table se couvre de mets et de fleurs pour le retour des exilés.
De nouveau la porte s'ouvre et donne passage, cette fois, à une forme noire : messer Dante vient d'entrer. Il s'arrête un instant à considérer l'hôte inattendu qu'il ne reconnaît
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point. Avant qu'il ait parlé, son regard interroge.
« Père, s'écrie Antonia, père, écoutez. » Mais elle s'interrompt, et, désignant Brunacci, qu'elle lui nomme :
(c Non! qu'il vous dise plutôt, lui. » Le jeune homme obéit, il répète ses explications. Messer Dante était déjà préparé par l'espérance à la certitude. Quand son hôte a fini, il ne lui répond rien ; il ouvre les bras en silence et les referme sur le jeune Florentin, passionnément. C'est Florence injuste, maudite, adorée, qu'il étreint sur son cœur.
Florence! Il l'aime encore, en amant furieux, malgré toutes les persécutions dont elle l'accable, et après tant d'années d'exil. A travers son oeuvre retentit un rugissement d'amoureuse colère, qui manifeste toute son âme restée florentine malgré Florence et malgré lui. Il crie à l'univers les fautes de la patrie; il dénonce l'orgueil, l'envie et l'avarice, les trois brandons qui ont incendié le cœur des citoyens; elle est pour lui un nid de malice, le repaire des bêtes de Fiesole, des complices de Catilina, la fille du
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Révolté, « de celui qui le premier tourna le dos à son créateur ». Mais sa haine déguise mal une tendresse inguérissable; il salue, l'instant d'après, la noble patrie dont il est natif, la grande ville assise près du fleuve royal, la très belle et très illustre fille, non plus de Satan, mais de Rome même. Car il se souvient que c'est à Florence qu'il commença de sentir la douceur de l'air toscan.
Aux endroits même où sa sublime satire s'exaspère dans la violence et l'ironie, la caresse se mêle à l'invective, et, qu'il flétrisse ou qu'il raille la ville ingrate, il ne peut pas s'empêcher, en l'injuriant, de l'appeler : ce Ma Florence! »
N'est-ce pas là aussi qu'elle a daigné naître, celle qui, pendant sa vie mortelle, « fut des chrétiens du xiii^ siècle », en Italie, la fille de Folco Portinari, la 'Béatrice heata ?
Florence! L'église de son baptême! La tombe de son amour ! Il va les revoir.
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Le sirocco souffle aujourd'hui plus doucement à travers la pinède de Ravenne. Les oiseaux continuent de pépier dans la joie de l'été qui ruisselle. Le long du canal, qui miroite comme une large bande d'acier sous les jeux du vent et de la lumière, messer Dante Alighieri se promène avec les deux jeunes gens.
Il se laisse devancer par eux, absorbé dans une rêverie solennelle. Son poème l'a repris. Le Taradiso touche à sa fin; il ne peut plus s'en distraire, et, tant que le dernier tercet n'aura pas été forgé, suprême chaînon d'une chaîne merveilleuse, l'ouvrier demeurera prisonnier de son œuvre. Cependant, il attend encore de connaître les conditions prescrites
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pour son retour. Le père de Durante, demeuré à Florence, doit les lui apprendre par une lettre qui ne saurait tarder maintenant. Cette attente même ne trouble pas la paix majestueuse dont sa vision l'inonde.
Il contemple, plus haut que les tempêtes du monde et que les espoirs humains, dans la sérénité du ciel empyrée, l'Eglise triomphante sous la forme d'une rose de neige au cœur lumineux. Chacun de ses pétales est une âme élue, et c'est la splendeur divine elle-même qui rayonne dans ce cœur éblouissant, dans ce cœur de lumière. Telle s'épanouit, éclate et embaume la rose éternelle.
Habitant en extase, dès cette vie, la patrie divine, comment ne prendrait-il pas en patience les retards que Dieu prescrit à sa réintégration dans la patrie terrestre?
Antonia et Durante marchent en avant, pour ne pas importuner par leur causerie le père et le maître vénérable. La gêne du premier jour disparaît entre eux, peu à peu; ils retrouvent insensiblement, dans le jeune homme et dans la jeune fille nouveaux et troublants pour cha-
cun d'eux, le compagnon puéril, la compagne naïve d'autrefois. Leur intimité de jadis se renoue. Mais non si complètement qu'il ne subsiste une réserve qui donne un charme exquis à leur amitié recommençante. En cheminant sous les pins, ils se rapprochent dans un instinct de confiance et d'abandon, puis, brusquement, ils s'écartent, se ressouvenant tout à coup d'être devenus des jeunes gens, que la pudeur sépare. — Antonia ressemble ainsi à une biche familière, qui, tour à tour, s'enhardit et s'effarouche lorsqu'on l'appelle, et ne sait si elle doit fuir ou courir vers la main tendue.
« Vous rappelez-vous, Antonia, dit le jeune homme, notre première rencontre? J'allais atteindre ma neuvième année et vous la huitième de votre âge, et bien qu'assez proches parents nous ne nous étions jamais vus. Car Monna Gemma, dans la tristesse où la réduisait l'absence de son mari, s'était retirée à la campagne : pendant longtemps elle y avait vécu, loin de Florence où tout lui était sujet de larmes. Quand elle fut revenue, elle dut, malgré son chagrin, assister à une réunion qui se tenait
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dans la maison de mon père pour le mariage de ma sœur aînée; elle vous y mena avec elle, et je vous aperçus. Vous étiez vêtue, ainsi qu'il convenait à votre gracieuse enfance, d'une robe rouge dont la couleur était aussi vive que la flamme, et je me souviens que j'en fus ébloui. Vous m'avez regardé alors, et vous avez ri, Antonia. »
Il ajouta d'une voix plus grave :
« Maintenant, vous êtes vêtue de blanc, comme les anges, et votre visage est devenu pensif. »
Elle ne répond pas et détourne la tête.
Antonia est de nouveau assise dans sa petite chambre, tandis que messer Dante enseigne ses disciples et que Brunacci a dû sortir pour quelque affaire. Un trouble qu'elle n'a jamais connu la gagne. C'est la première fois qu'elle a conversé aussi longuement, aussi familièrement avec un jeune homme. Celui-là, il est vrai, est son parent, et ils n'ont parlé ensemble que de leur enfance et de leur pays. Est-ce donc le seul pouvoir de ces souvenirs qui Témeut? La
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vierge s'interroge. Elle connaît à présent un sentiment ignoré d'elle jusqu'alors : la pudeur devant sa propre conscience.
Il lui semble aussi que la vie s'est transformée, que le monde s'est tout à coup élargi autour d'elle; en même temps que son âme, il a changé aujourd'hui. L'existence, qui lui apparaissait jusqu'à cet instant comme une voie étroite et monotone, conduisant droit au terme du salut, s'amplifie miraculeusement. Elle découvre l'univers réel.
La fille de Dante n'avait prévu pour ellemême qu'un avenir : sous l'autorité de son père, tant qu'il vivrait ; dans son souvenir, quand il ne serait plus. Jusqu'au bout, elle resterait le pieux témoin, la servante dévouée de cette vie sublime et solitaire, elle se perdrait dans le rayonnement de ce génie, elle s'abîmerait dans une immense religion filiale. Ce serait assez pour elle de recevoir sur son front le reflet delà pensée paternelle, de vaquer aux humbles soins de la vie quotidienne, transfigurés par l'enthousiasme dont sa tâche s'embellissait. Elle s'était fait un dieu de ce père, si voisin de
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la divinité, familier avec les secrets de la vie éternelle, et qui, même à travers la médiocrité de l'existence ordinaire, ne lui apparaissait que penché sur l'abîme ou soulevé de terre parles souffles d'en haut.
Lorsque messer Dante serait mort et que sa face, éclairée par les visions de saint Jean et d'Ezéchiel, serait devenue à jamais rigide sous le drap funèbre, elle irait au cloître. Elle quitterait sa chambre d'exilée pour la cellule douce aux âmes orphelines. L'ombre des voiles sacrés couvrirait sa tête rase; jusqu'à la mort, elle dormirait et veillerait avec l'époux qui accepte tous les amours sincères, tous les vœux conformes à la très sainte charité. A Ravenne même, il existait un monastère placé sous l'invocation de Saint-Etienne-de-l'Olive; des religieuses dominicaines y cultivaient les roses de la terre derrière la grille, en attendant de fleurir elles-mêmes pour le ciel. Là s'achèverait sa vie.
Tout a changé. L'exil paternel va cesser; la tâche filiale va donc finir. Messer Dante et son
enfant vont être rendus au monde. Antonia, à la veille d'être relevée de sa mission et rejetée dans la vie, éprouve une joie étrangement mêlée de peur.
L'inconnu l'attend.
Son avenir mélancolique prend des traits nouveaux, la forme, la figure, la voix d'un jeune homme, de messer Durante Brunacci.
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Comme le jour où il est venu lui apporter la bonne nouvelle, Antonia entend frapper doucement à la porte.
C'est encore lui.
Cette fois, la vierge éprouve une émotion bien plus forte. Il y a quelques jours, ce n'était que le trouble d'une recluse qui n'est pas habituée aux visites et qui s'effare du moindre bruit, du moindre mot jeté dans sa solitude comme une pierre dans un lac. Aujourd'hui, elle est déjà, sans le savoir, une amoureuse. Avant même qu'il n'eût franchi le seuil, elle était siâre que c'était lui qui avait frappé de cette façon légère et pourtant impérieuse, comme si le destin lui-même avait heurté à la porte. Elle
l'attendait. Sans s'en rendre compte, de son plus intime désir, elle l'appelait.
Le jeune homme à présent est devant elle, qui demeure interdite, effrayée de ce qu'elle a souhaité.
(( Antonia, lui murmure-t-il, il faut que je vous parle. Ecoutez-moi. »
Elle se tient debout, un peu tremblante, mais soumise d'avance. L'heure est arrivée. Elle baisse la tête : le rose pudique a chassé la pâleur de ses joues, comme si une flamme intérieure éclairait la nacre du visage. Ses bras pendent le long de sa robe blanche, et ses doigts diaphanes, faits pour tenir le lys de la virginité ou les roses candides des tabernacles, s'agitent d'un tremblement.
(( Antonia, reprend la voix, qu'elle écoute les yeux demi-fermés, pour ne pas trahir l'agitation dont elle a honte, Antonia, vous allez bientôt partir. Dès que la lettre de mon père aura fixé le vôtre, vous reviendrez à Florence, avant moi. Votre vie nouvelle va commencer : vous vous abandonnerez aux sollicitations et au tumulte du monde, que vous n'avez pas connu
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jusqu'à présem. Antonia!... quand vous serez ressuscitée à l'existence véritable, à la patrie, à toute la félicité humaine... ne m'oubliez pas. Songez, jusqu'à ce que je revienne près de vous... songez que je vous aime.
— Taisez-vous, dit-elle, bouleversée par ce mot.
— Je vous aime, Antonia, depuis notre commune enfance, depuis le moment où vous m'apparûtes, vêtue d'une couleur de sang et de flamme, la couleur de l'amour. Pendant les années qui s'écoulèrent, de cette journée radieuse à la journée sinistre où vous êtes partie, rédamée par votre père du fond de son exil, j'avais l'air de n'être que le parent familier et le compagnon de vos jeux, mais je vous aimais, Antonia!... Je vous aimais, et nulle autre jeune fille, parmi celles dont la grâce m'a souri au passage, n'a su détourner de vous mon désir.
— Taisez-vous, je vous le répète. Je ne veux connaître que l'amour de Dieu. L'amour humain m'effraie.
— O mon amie, il n'y a pas deux amours. Il n'y en a qu'un, celui qui nous entraîne, irrésis-
tible, vers la beauté périssable de la créature et vers la beauté incorruptible de Dieu. Aimer en lui celle qu'on aime, c'est se rapprocher de lui encore, puisque c'est encore l'aimer lui-même. Les plus sages reconnaissent qu'un pur amour est souvent le plus sûr moyen que le ciel emploie pour nous conduire au salut et nous arracher aux basses influences de la terre. Il ne faut jamais craindre d'aimer. »
Antonia est troublée. Ces paroles ne sont pas nouvelles pour son esprit, ni contradictoires à l'enseignement qu'elle a reçu de la science paternelle et de l'œuvre auguste qui s'achève à ses côtés, sous ses yeux. A cette époque fervente, les théologiens et les docteurs les plus austères n'ont à la bouche que ce mot triomphant d'amour. Le Fol du Seigneur, le Jongleur de Dieu, frère Jacopone, s'écrie : « L'amour m'a mis dans la fournaise. » Le mysticisme des poètes et des chevaliers errants s'amalgame à celui des cloîtres.
Mais le jeune homme, guidé par le sûr instinct d'un amoureux qui plaide sa cause, va trouver un argument plus souverain encore :
« Antonia, vous la fille de messer Dante Alighieri, refuserez-vous d'être pour moi la sainte Béatrice d'où rayonnent les désirs qui mènent l'homme à n'aimer que le bien? Voyez par quel souvenir et par quel nom je vous implore. y>
Elle ne répond pas, elle ne lui tend même pas la main. Mais elle incline la tête, comme pour ratifier un pacte muet et irrévocable. La cloche d'une église voisine a sonné, angélique et nuptiale. Et ce sont, entre ces jeunes gens que l'amour penche l'un vers l'autre, mais qu'une pudeur invincible sépare, de mystiques fiançailles.
Seul dans la pauvre chambre, messer Dante est assis devant la table à écrire où gisent un volume de saint Thomas, l'ange de l'école, un manuscrit interrompu et une feuille de papier toute froissée : une lettre.
Les yeux du proscrit ardent d'une flamme plus farouche qu'à l'ordinaire : une ride traverse toute la largeur de son front, et le coin de ses lèvres se tord dans une expression de rage douloureuse. Il n'est plus en ce moment que le poète de l'Enfer, et il ressemble à ses damnés. Son visage paraît sublime, surtout dans la colère muette; il montre la beauté terrifiante d'un cratère qui s'est éteint, mais au fond duquel l'imagination croit entendre encore gronder les fureurs de la lave.
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La cause de cet emportement est la lettre que messer Dante vient de jeter sur cette table, et par laquelle Francesco Brunacci l'informe des conditions que Florence met à son rapatriement.
Dans la ville de saint Jean-Baptiste règne une ancienne coutume. Chaque année, quand revient la fête du glorieux patron, il est d'usage de gracier quelques malfaiteurs, en les lui offrant. On les tire de prison en cérémonie : un cierge à la main, la mitre de dérision sur la tête, ils se rendent au Baptistère, font amende honorable et s'en vont absous. Pour la première fois cette année, Florence, mue par un sentiment généreux, vient d'étendre aux condamnés politiques cette mesure de clémence, à condition qu'ils acquittent d'abord une certaine amende,
La patrie est tellement chère aux exilés que beaucoup acceptent l'opprobre. Les Rinucci, les Tosinghi, les Manuelli, ont déjà fait leur soumission. L'exemple de ces familles illustres apparaît d'un grand poids, et messer Francesco Brunacci les cite à son parent, pour le déterminer
à prendre le parti raisonnable; il le fait d'ailleurs timidement, car il prévoit la révolte d'un orgueil que l'exil même n'a pu abattre.
La fureur de l'Alighieri est tombée. Une tristesse surhumaine se répand sur ses traits qui se détendent; la stupeur douloureuse a remplacé la colère dans ses yeux. Il songe à la scélératesse et à l'impiété de ceux qui sont capables d'injurier à tel point, en sa personne, la majesté du sage, du voyant et du prophète.
Voici peut-être le trait le plus cruel qu'ait lancé contre lui « l'arc de l'exil ». Ceci dépasse la navrance d'abandonner les choses tendrement aimées, le dégoût des compagnies rebutantes où l'on tombe, la lassitude de monter et de descendre par l'escalier d'autrui; le goût de sel — pareil à celui des larmes — qui rend si amer le pain qu'on mange chez l'étranger.
Où est-il ce rêve du triomphe qui divinise les césars et les poètes? Où donc cette conquête du laurier, du vert rameau que l'on cueille si rarement en un siècle où les généreuses envies et les magnanimes désirs ont disparu du cœur des hommes ? Où la vision du couronnement à
San-Giovanni, suf les fonts du baptême, au son des cantiques, au branle des cloches, à l'envol de l'encens? Quelle chute, d'un tel espoir dans une telle honte!
Messer Dante Alighieri laisse tomber, dans ses deux mains amaigries, ce front où vit la pensée la plus auguste qui ait jamais habité un cerveau d'homme. Il sent deux pleurs couler sur ses joues creuses. Alors il a honte de lui : il se réveille en sursaut de son accablement et relève la tête. Que signifie cette faiblesse? A-t-il donc menti quand il déclarait, dans sa Comédie, qu'il saurait résister aux coups du sort avec la solidité d'un bloc à la masse carrée; et que la Fortune pouvait bien mouvoir sa roue, comme le vilain sa houe, sans qu'il daignât s'en inquiéter?
Il étend la main vers l'écritoire, et, désormais paisible, d'un seul trait, il écrit la réponse sereine qui convient à la dignité du génie, de la vertu et de l'exil,
(( Par vos lettres, que je reçois avec toute l'affection due, je vois combien mon rapatriement vous tient à cœur, et j'en suis touché de
reconnaissance : je vous suis d'autant plus obligé que je sais toute la rareté des amitiés véritables. Je vais maintenant vous répondre, et, si cette réponse n'est pas précisément celle que vous eussiez désirée, je vous prie, en toute amitié, de ne pas me condamner sans l'avoir pesée.
(( Ainsi donc, on vient de faire à Florence une loi en faveur des bannis? Si je veux payer une certaine somme d'argent et souffrir la honte de l'offrande publique à l'église de San-Giovianni, je puis être absous et rentrer dès maintenant? Ami, ces deux choses me paraissent de celles qui prêtent à rire.
« Est-ce donc là ce rappel glorieux par lequel Dante Alighieri doit être réintégré dans sa patrie, après avoir souffert l'exil pendant près de trois lustres? Est-ce là ce qu'a mérité son innocence, manifeste pour tous? La récompense de ses études, de ses sueurs, de ses travaux? A Dieu ne plaise qu'un homme familier de la philosophie se montre si tristement humble que d'imiter certains misérables rhéteurs et d'autres infâmes, qui ont accepté de tels opprobres, et
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de se soumettre à l'offrande publique, enchaîné comme un malfaiteur! Loin de lui, loin de celui qui prêche la justice, la faiblesse de donner son argent à ceux qui lui font injure, comme s'ils avaient bien mérité de lui!
« Ce n'est point là le chemin pour revenir vers la patrie, mais, si par vous ou par qui que ce soit il en est trouvé quelque autre, que je puisse suivre sans qu'il soit dérogé à la réputation et à l'honneur de Dante, je ne serai point lent à le prendre Que s'il ne s'en présente point de tel pour rentrer dans Florence, eh bien! je ne rentrerai jamais dans Florence. Quoi donc? Ne verrai-je point partout ces flambeaux universels, le soleil et les astres? Ne pourrai-je point, en tous lieux, sous le ciel, poursuivre mes spéculations sur les vérités qui me sont si douces, si je ne commence par me rendre sans gloire, ou plutôt si je ne me charge d'ignominie, à la face du peuple et de la cité de Florence?... Quant au pain, j'en trouverai toujours. »
Tout esc fini: le refus magnanime du poète a brisé le dernier espoir du retour. Messer Dante achèvera son existence instable au port de salut que lui offre l'amitié de l'illustre Polenta, et sa fille, enchaînée à la tâche pieuse qui doit lui tenir lieu de tout bonheur terrestre, ne reverra jamais Florence. Durante Brunacci, qui n'a plus rien à faire auprès d'eux, va partir aujourd'hui.
C'est la journée la plus douce de cet été. La pâleur habituelle de la lumière s'est avivée; le ciel bleuit avec un éclat joyeux, les brises ne se traînent plus paresseusement, chargées de tristesses et de miasmes: elles courent, elles chantent, et jouent à se poursuivre. Les verdures de la pinède s'épanouissent et s'étirent de volupté.
LAFILLEDEDANTE . 20I
C'est comme un rajeunissement universel, une enfance heureuse des choses. Le monde s'empreint de fraîcheur et de naïveté, ainsi qu'un visage puéril.
Dans la chambrette où l'image de la Vierge, le manuscrit inachevé de messer Dante et la quenouille de sa fille représentent, avec une humilité magnifique, une vie cachée de foi, de génie et de pauvreté, Durante Brunacci fait ses adieux à sa parente.
ce Antonia, dit-il, nous rencontrerons-nous encore sur cette rive de l'éternité? »
La jeune fille secoue la tête.
« Non, mon ami, dit-elle. Nos destinées et les volontés de Dieu sur chacun de nous séparent à jamais nos existences. Le monde vous attend, Durante, avec ses luttes et ses joies, et moi, je n'ai plus rien à voir avec lui.
— Parce que le refus de votre père vous a fermé le chemin de la patrie? Mais cet exil n'est peut-être pas irrévocable.
— Il l'est, j'en ai la certitude. D'ailleurs, je ne considère cette ruine de notre espérance que comme un avertissement de Dieu, pour me rap-
peler à la voie qu'il m'a choisie. Ce n'est pas celle du bonheur mondain. »
Son visage change pendant qu'elle prononce ces paroles. Il revêt à nouveau l'ascétisme immobile dont une émotion purement humaine l'avait pour quelque temps dépouillé. Il est aisé de voir que l'influence toute-puissante contre laquelle elle s'est débattue vient de la reconquérir pour toujours.
(( Dieu, reprend-elle, a enfermé ma vie dans un seul devoir, dont il veut que je fasse ma seule passion et ma seule féhcité. De même qu'il a élu son serviteur Dante Alighieri pour annoncer aux hommes les merveilles de sa justice et de sa gloire, il m'a désignée pour être la compagne et la servante de mon père, dénué de toute autre affection par le bannissement et la pauvreté. Il a voulu que je fusse auprès de lui pour recueillir sa pensée douloureuse ou attendrie : mon cœur de jeune fille est l'humble vase empli d'une liqueur précieuse, subtile et forte, donc la puissance le fait éclater. Les épanchements où parfois nos deux âmes communiquent, la sienne et la mienne, si inégales! me donnent des jouis-
sances austères et merveilleuses, que je dois préférer à tout. Il ne m'est pas permis d'en altérer l'essence surnaturelle en y mêlant les plaisirs de la terre.
— Vous parlez ainsi, Antonia, et pourtant vous m'avez aimé!
— Peut-être. Du moins, je l'ai cru. C'en est fait de cette illusion: la vérité m'a reprise. Nous voici rendus tous les deux à nos destinées. Je ne quitterai plus jamais cette ville; je serai pèlerine à Ravenne, comme vous à Florence, en attendant le rapatriement véritable, au ciel. Vous et moi, nous sommes les vivants d'une vie qui n'est qu'une course à la mort, par laquelle on entre aux jours de l'éternité. Disons-nous l'adieu bref qui convient à des voyageurs certains de se retrouver bientôt dans un meilleur séjour.
— Adieu, Antonia!
— Adieu, Durante! Vous allez revoir Florence, notre patrie terrestre : ce n'est, pour une âme chrétienne, qu'un exil encore, mais c'est le plus doux de ceux où il m'aura fallu attendre les joies de la patrie éternelle. Portez là-bas un souvenir de moi, une pensée sur les bords de
l'Arno. Saluez pour moi ma mère, Jacopo et Pietro mes frères, et notre petite maison auprès de San-Giovanni. Adieu ! »
Ils se serrent la main. Lentement, le jeune homme se dirige vers la porte: arrivé sur le seuil, il se retourne une dernière fois.
« Adieu ! » dit-il encore.
Antonia, cette fois, ne lui répond plus ; elle ne le regarde pas; ses yeux sont fixés sur l'image de la Vierge.
« Antonia! » murmure Durante.
Elle ne l'a pas entendu. Elle prie.
Pâle, rigide, elle contemple l'effigie sainte.
Le jeune homme vient de quitter la chambre.
Un souffle sort des lèvres entr'ouvertes:
« Ecce ancilla Vomini. Seigneur, voici votre servante. »
LA FILLE DE DANTE 20f
Messer Dante est revenu malade de son ambassade à Venise, où le noble Guido l'avait envoyé pour négocier un accord avec la Seigneurie. Il a dû traverser, à son retour, les plaines du Veneto et de la Romagne à l'époque des fièvres, et sa santé, usée à cinquante-six ans par une vieillesse prématurée, n'a pas résisté à l'influence maligne qui se dégage, pendant les chaleurs, de ces humides régions.
Le mal qui le tient ne le lâchera plus. Son corps se dessèche comme un sarment; chaque jour, ses forces déclinent: il ne peut plus se lever, et, même sous ses couvertures, il tremble de froid; il regarde, comme font les malades, ses ongles bleuir. Il est étendu sur le pauvre lit,
2o6 LES ITALIENNES
veillé par Antonia et par l'aîné de ses fils, Pietro, qui, de Florence, est venu le rejoindre. Son médecin hoche la tête d'un air de mauvais augure. Assez souvent l'humble porte s'ouvre pour laisser entrer un magnifique seigneur : Guido da Polenta, charitable, n'abandonne pas son docteur, son théologien, son poète — son ami; il se penche affectueusement vers la couche où grelotte le patient. Et l'on voit aussi, tous les jours, maître Giotto, le jovial artiste, tout soucieux maintenant et chagrin.
Aujourd'hui, messer Dante est plus mal.
Jamais sa face n'a paru aussi creuse, et l'on s'étonne que la nature humaine puisse, sans mourir, se réduire à cette maigreur transparence et fragile. Il ne reste plus du visage que les linéaments ; les yeux se sont retirés au fond de leurs cavernes, la courbe aquiline du nez et la saillie du menton ont pris un relief sinistre. On dirait d'un cadavre à moitié dévêtu de sa chair.
Le moribond parle dans le délire, tandis que ses enfants pleurent. Il entend leurs sanglots.
Son visage alors se transforme, s'éclaire et prend tout à coup dans son émaciation une
beauté douloureuse, effrayante, qui n'est plus de la terre.
«. Ne pleurez pas. Ceux qui pleurent parce qu'ici-bas il faut mourir n'ont pas goûté le rafraîchissement de la paix éternelle... O vie parfaite d'amour et de paix!... O richesse assurée, qu'on possède sans désir!... Nous montons vers le ciel; Béatrice regarde là-haut, et moi je la regarde. Ses yeux sont pleins d'étincelles d'amour. Son sourire, quand il rayonne sur moi, me rendrait heureux dans les flammes. Elle se détache en clarté sur la clarté du soleil, tant elle est belle et riante... Voici venir le triomphe du Christ; voici des foules de splendeurs, fulgurantes de rayons ardents. O Vierge Marie!... O Béatrice!... »
Messer Alighieri pousse un grand soupir et son corps se roidit. Il est mort, avec ces deux noms à la bouche.
Il y a fête aujourd'hui au monastère de Saint- Étienne-de-l'Olive, pour la vêture d'une nouvelle religieuse: Antonia di Dante Alighieri. Dans l'église, la vapeur de l'encens et l'âme
exaspérée des dernières roses de la saison répandent une volupté mystique autour de la terrible cérémonie. Antonia, pour signifier sa mort au monde, vient de se coucher dans sa bière.
Sœur Béatrice se relève.
Tel sera désormais son nom parmi les recluses. Elle l'a recueilli des lèvres de son père mourant. C'est avec ce nom qu'elle entre dans sa nouvelle vie, qui ne sera plus qu'une attente et qu'un souvenir. Souvenir du passé filial, attente de la réunion éternelle.
La Dame de vertu, celle qui a fait sortir messer Dante, à force d'amour, de la foule vulgaire, qui l'a guide vers la gloire et qui vient de lui ouvrir les portes du ciel, patronnera aussi l'existence mystique de son enfant, dont elle devient la marraine et la protectrice élue. La piété d'Antonia — Je Suor 'Béatrice — lui a suggéré cet hommage suprême envers ce qui fut le génie, la souffrance et le salut de son père: cet unique amour.
Tandis que là-haut la première Béatrice triomphera à côté de « l'antique Rachel », aux
pieds de la Vierge Marie, dans la fête inextinguible du Paradis, — ici-bas, la seconde, promise aux mêmes félicités après un purgatoire de solitude et de mélancolie, cheminera telle qu'une ombre noire et blanche, sous l'habit des dominicaines, le long du cloître aux arcades muettes, et pieusement égrènera son rosaire parmi les roses.
Comme à l'époque demesser Dante Alighieri et de Béatrice, le sirocco souffle toujours avec douceur à travers la pinède. Plus de cinq siècles ont passé. La morte Ravenne a trouvé moyen de mourir encore davantage; elle n'est plus qu'une ville de limbes où le vent vient s'enivrer de tristesse, de grandeur et de solitude. La forêt mutilée par les incendies, les gelées, les haches sacrilèges, agonise elle aussi. Comme une armée en déroute, elle recule et se raréfie : un désert de tourbe et d'eaux blêmes, une végétation touffue et parasitaire ont remplacé en maints endroits les pins gigantesques. Cependant la pinède qui se meurt est belle encore; toujours, balançant les larges parasols d'émeraude, le vent de l'Adriatique passe et repasse et recommence les psaumes de l'éternité.
La Princesse de Trasimène
N l'appelait la princesse de Trasimène, parce qu'elle habitait un château sur la rive du lac et qu'elle possédait une beauté de princesse. Elle portait un nom anglais : Bryant, et un prénom italien: Mafalda, en sorte que sa personne étrange était pour ainsi dire signée de deux races.
Peut-être davantage. La mère de Mafalda était venue d'Amérique sur la Riviera, où elle avait rencontré le diplomate romain qui devait être le
père de sa fille, et le sang des Américaines s'est enrichi d'apports mystérieux par des mélanges inévitables dans une colonie ouverte à tous les peuples.
Ellen Bryant, libre et sans préjugés, ne s'était point crue enchaînée par une fantaisie : au lieu de pousser son amant au divorce, elle avait repris, après la naissance de Mafalda, sa vie indépendante, et elle s'était remise à courir l'Europe. Elle ne se fixait nulle part: elle passait, étrangère, énigmatique, insaisissable. Grande dame? Pas tout à fait. Aventurière? Non plus, car elle n'exploitait pas ses aventures, assez riche pour le désintéressement.
Près d'elle, blottie dans la maternelle tendresse qui semblait chez Ellen Bryant la seule passion durable, Mafalda grandit. Son enfance fut bercée au roulement des sleepings^ amusée par le va-et-vient des hôtels cosmopolites, éblouie, au passage des trains ou des yachts, par les visions des rivages merveilleux, caressée tour à tour par toutes les brises et tous les soleils exotiques. Une poussière de sensations, pollen envolé des choses innombrables, satura
son âme et ses nerfs ; la complexité native de son être s'accusa encore pour avoir frôlé tant d'êtres différents. Elle devint toute pareille à cette mère bizarre et délicieuse qu'elle adorait, qui, sans cesse habitant des régions nouvelles où elle ne faisait jamais le projet de vivre, n'était nulle part dépaysée, mais aussi n'était chez soi nulle part. EUen Bryant et sa fille, partout où elles allaient, semblaient d'ailleurs — un ailleurs impossible à déterminer. On ne sait quoi d'inconnu et de lointain faisait le grand charme de ces deux créatures, presque fraternelles à force de ressemblance.
Ellen, jeune encore, mourut des fièvres dans une petite ville d'Italie; ce fut une grande détresse pour Mafalda. Elle se tint enfermée dans son deuil pendant plus de trois mois, ne pouvant quitter le coin perdu où reposait son unique amie. Puis un jour, non pas consolée ni oublieuse, mais reprise par l'instinct vagabond qu'elle avait hérité d'Ellen Bryant, elle repartit.
Mêlée de tout temps à l'existence maternelle, elle en avait deviné les incidents amoureux, sans honte ni souffrance pour sa piété de fille;
on ne luiavait enseigné aucune morale, elle était innocente comme la nature, bien qu'elle n'eût pas d'ignorance : elle n'en pouvait pas avoir. L'amour lui apparaissait sans les deux attributs qui le rendent si redoutable pour les vierges : le mystère et la faute. On ne lui avait rien caché ni rien défendu. Comme elle avait vu aimer, elle aima.
Pendant quelque temps, elle demeura une princesse errante. Mais une sorte d'attraction passionnée la ramenait vers l'Italie, où son père était né. Elle le retrouva à Rome, par un hasard de la vie mondaine : leur entrevue, dans un salon ami, ne leur causa aucune gêne à l'un ni à l'autre: tous deux avaient appris les vicissitudes de l'existence et ne s'étonnaient point de ses rencontres. Mafalda savait que sa mère avait gardé du comte, après leur liaison, un affectueux souvenir, supérieure à tant de femmes qui ne pardonnent pas à l'homme qu'elles ont quitté ; le comte, médiocrement heureux chez lui, s'attendrissait à revoir, dans cette fille si belle, celle qu'il avait aimée sans qu'elle en abusât pour l'importuner. A partir de ce jour, il l'entoura
LA PRINCESSE DE TRASIMÈNE 2If
d'une protection discrète, qui lui valut d'être admise sans discussion dans les salons aristocratiques de Rome.
Elle y fut extrêmement admirée. Sa beauté, qui n'était pas la plus éclatante ni peut-être la plus parfaite, parut bientôt la seule. Dès qu'on Tavait remarquée, on ne s'en détachait plus. Elle faisait mieux que de s'imposer à ses contemplateurs; elle se proposait à eux comme une énigme fascinante, qu'il leur fallait à tout prix deviner. Et d'abord on ne savait si Mafalda était brune ou blonde, car ses cheveux châtain foncé jetaient une clarté fauve, une sorte de phosphorescence qui s'allumait pour s'éteindre dès qu'un mouvement de tête déplaçait la lumière. Sa voix changeait parfois, au milieu d'une phrase, ainsi que son visage et la couleur de ses yeux, tels que des pierreries nuées de plusieurs teintes, qui virent pendant qu'on les regarde. Aucun accent ne dérangeait l'harmonie de sa parole, et cependant des inflexions y chantaient, qui semblaient les échos de tous les langages humains : ainsi les rumeurs innombrables de la mer bruissent au creux d'un seul coquillage. On lui supposait,
2l6 LES ITALIENNES
non pas une âme unique, mais des âmes successives et contraires, écloses tour à tour sous cette enveloppe qui semblait toujours en train d'une métamorphose. Bien qu'on ignorât d'elle ce qu'il lui plaisait de tenir secret — toute son existence intime — on l'imaginait passionnée, indolente, cruelle, hautaine et tendre suivant l'heure : une de celles qui, sans rien refuser ni rien promettre, font tout désirer et tout craindre dès qu'elles se montrent. Parce qu'elle était grande et le paraissait davantage, qu'elle avait une marche ondoyante et portait volontiers de ces robes précieuses et légères, vraies robes de fées, on trouva que sa beauté avait un air de légende. Quelqu'un, alors, inventa pour elle le surnom de Princesse de Trasimène, que tout le monde adopta aussitôt, tellement il lui convenait et la définissait. Fait d'un titre qui rappelle les cours du moyen âge et d'un nom qu'il suffit de prononcer pour que l'antiquité revive, il disait sa ressemblance avec les héroïnes de Shakespeare qui sont duchesses d'Athènes ou châtelaines de Sparte.
Mafalda, avant de regagner sa solitude du Trasimène, où elle passait les mois d'été, cherchant la fraîcheur des eaux, assistait, au palais Bruccoli, à la dernière fête de la saison. Avec l'hiver, le règne du ton officiel était passé, et l'on voyait toutes les femmes habillées selon leur caprice, ce qui faisait le charme de ce veglione. La princesse de Trasimène était en dryade, et elle avait parmi ses cheveux une guirlande de feuilles; sa tunique courte découvrait ses jambes serrées de bandelettes, et les crépides dont elle était chaussée laissaient voir les orteils fardés. Un bouquet rouge paraissait, sur sa poitrine, brûler comme un cœur ardent. Une broderie de fleurs serpentait sur son corsage, un semis de pétales, sur ses épaules, semblait y être tombé de sa chevelure secouée.
(( La Trimavera! » dit quelqu'un.
A son apparition, le peintre Gilbert, qui eau-
2l8 LES ITALIENNES
sait avec des amis, s'était retourné. Il se trouvait maintenant en face d'elle. Ils se regardèrent.
Gilbert avait remporté le prix de Rome quelques années auparavant. Amoureux de la Ville, il y était revenu après un court séjour à Paris; un héritage opportun lui permettait d'y vivre sans souci du gain immédiat, travaillant ou rêvant à sa guise. C'était un portraitiste recherché; sans qu'il se fût donné pour cela la moindre peine, la clientèle cosmopolite était venue à lui : le monde, comme les femmes, favorise ceux qui ne le sollicitent pas. La mode s'était amourachée de ce garçon indolent, dédaigneux et distrait: son talent, qu'il portait comme une élégance de plus, destinée à compléter le dandysme de sa personne, réussissait d'autant mieux qu'il répudiait les allures delà profession. En réalité, Gilbert aimait profondément son art. Mais il ne s'en piquait point, et l'on savait gré à ce peintre de ne vouloir paraître qu'un homme du monde.
Pourtant, au moment où, toute blanche et fleurie, Mafalda Bryant venait d'apparaître à deux pas de lui, c'était bien en artiste amoureux qu'il regardait la princesse de Trasimène.
Mafalda se le fit nommer : depuis longtemps, elle avait la curiosité de ce jeune homme qu'elle ne connaissait point, elle qui connaissait tout ce qui en valait la peine dans le monde romain «[ blanc » et « noir ». Elle fut donc aimable avec sincérité en lui déclarant son plaisir de cette rencontre. Elle le considérait avec une sympathie qui ne venait plus seulement du goût qu'elle avait pour sa peinture. Elle était déjà prévenue favorablement par son aisance correcte, par des dehors irréprochables où l'artiste ne se trahissait que dans la flamme intelligente du regard. Et elle sentit bien vite qu'il allait lui plaire infiniment.
Pour lui, il l'admirait. Il reconnaissait en elle une de ces figures privilégiées qui doivent suggérer des chefs-d'œuvre, comme le Bacchus féminin et la Sainte Anne de Léonard. Leur beauté n'est pas qu'un rayonnement extérieur : elle révèle une âme profonde et compliquée, qui se diversifie et se multiplie pour ainsi dire à mesure qu'on la contemple. Leurs yeux sont des puits de clarté ouverts sur l'insondable : on a beau plonger dans leurs limpides abîmes, on a
la certitude que le fond ne sera jamais atteint. Le sourire de ces femmes nous prend et ne se livre point; en nous séduisant, il nous inquiète jusqu'au malaise, jusqu'à une espèce de torture voluptueuse; il nous laisse anxieux comme devant les problèmes de la destinée et de la vie. C'est qu'il est l'expression de la vie elle-même, dont la double face reflète l'illusion et l'ironie éternelles. Les lignes même de ces visages, fuyantes, imprécises, estompées d'un halo vaporeux ou noyées de molles ombres, échappent à qui les voudrait fixer, et, dans une beauté unique, cent beautés s'ébauchent tour à tour pour se fondre presque aussitôt sous le regard. Les peintres adorent de telles figures justement parce qu'elles les désespèrent.
Le désir de l'homme et l'enthousiasme de l'artiste s'éveillèrent à la fois en Gilbert. «Quelle maîtresse! » disait l'un. «Quel modèle ! » répondait l'autre.
Mafalda souriait davantage en devinant son triomphe. Après quelques compliments, dont sa voix souveraine transfigurait l'inévitable banalité, elle glissa son bras nu sous celui du
jeune homme, et, dans un mouvement d'impérieuse coquetterie, elle l'entraîna loin de la foule, vers une fenêtre qui s'ouvrait sur la Piazza di Spagna, sur les toits bleuissants de Rome et l'horizon de montagnes; ils se parlaient maintenant presque à mi-voix, ils avaient pris tout de suite une attitude et un ton de confidence. Cependant les choses qu'ils se disaient n'étaient guère secrètes. Elle lui expliquait ce qu'elle avait goûté tout d'abord dans sa peinture, l'entente de la vie, dont on sentait le frémissement sous la chair de ses modèles, dont on voyait l'efflorescence aux contours de leurs visages.
« C'est pour cela, monsieur Gilbert, lui disaitelle, oui, c'est pour cela surtout que je vous trouve un grand peintre. Comme Léonard, vous devez aimer passionnément la vie. »
Il s'inclinait, écrasé sous le nom et sous l'éloge, mais de telles paroles l'enivraient : elles lui définissaient à lui-même son talent et son âme, et son idéal qu'il ne douterait plus maintenant d'avoir su manifester, puisqu'il apparaissait si clairement dans son œuvre à l'intelligence de cette femme. Et, en même temps, il songeait que
Mafalda, elle aussi, devait aimer passionnément la vie et l'amour, tout ce qui épanouit l'âme et la dilate dans la joie. Il se disait qu'en elle, si jamais il obtenait de devenir son amant, il trouverait la compagne de volupté la mieux assortie en même temps que la plus féconde dispensatrice de rêve, l'Eve complète dont tous les artistes ont la chimère, et qu'il n'est donné à aucun de rencontrer et d'étreindre — celle par qui se confondent les extases de l'amour et de l'art.
Mafalda souriait toujours, aie voir si parfaitement conquis. Elle jugea bientôt qu'elle pouvait désormais brûler les étapes.
(( Vous voyez, monsieur Gilbert, que mon admiration pour vos œuvres est quelque chose de mieux qu'un engouement banal pour le maître à la mode. Que ma sincérité serve d'excuse à la brusquerie de la requête que je vais vous adresser... Voici. Depuis longtemps, j'ai envie d'avoir mon portrait par vous.
— Oh! Madame!... »
Il ne trouvait pas autre chose, mais son visage rayonnant la remerciait assez.
« Vous acceptez? merci. Voulez-vous que je
sois deux fois votre obligée? Je vais quitter Rome et m'installer sur les bords du Trasimène. Je me permets de vous y offrir l'hospitalité. Il faut me voir dans la paix de cette solitude pour me bien connaître, et je voudrais paraître en harmonie et en beauté devant mon peintre. Je tiens à ce qu'il fasse de moi un chef-d'œuvre; ne négligeons rien pour cela. Dites oui, monsieur Gilbert. »
Il s'inclina.
Épandu dans une plaine heureuse, au pied des Apennins, le lac de Trasimène, coupe de rOmbrie, nappe de songe, réservoir de légendes, offre au voyageur une mélancolie lumineuse, une splendeur apaisée qu'il n'oubliera jamais plus et qui peut-être, dans sa mémoire, triompheront des souvenirs les plus merveilleux de l'Italie. Qui n'a pas vu ce lac, à la tombée du soir, ne connaît pas le poème du soleil et des eaux, même s'il a vu les couchants de Venise : Trasimène est unique au monde. Une brume perpétuelle y règne, celle qui s'épaissit, dans un jour tragique, jusqu'à cacher l'armée d'Annibal au consul Flaminius, et causa la défaite dont aujourd'hui encore le deuil flotte sur ces rivages divins. Le plus souvent, elle se contente d'être
LA PRINCESSE DE TRASIMÈNE 22f
un écran subtil que les rayons du prisme solaire traversent en se dispersant : tout l'arc-en-ciel se retrouve dans le lac, mais plus riche, plus vibrant, plus pathétique; des ondes de couleurs inouïes se propagent à travers la masse fluide, de Panicale aux assises de Cortone. La chaîne sévère des Apennins sort d'une mer intérieure où se ramifient des courants pailletés d'émeraude et des rivières de turquoise verdissante, où de pâles cuivres frémissent, où dorment des bleus profonds, assourdis, léthargiques. Parfois, le brouillard voile entièrement le ciel : même alors, la fête des reflets et des teintes continue, bien que calmée : le lac devient une opale laiteuse, striée de bandes bleues, qui sont d'une douceur émouvante parmi la lividité de ces limbes liquides. Tels les yeux d'une morte, qu'on aurait oublié de clore, et qui laisseraient voir, entre leurs paupières, un immobile éclair d'azur. Funèbre ou paisible, splendide ou défaillant, le Trasimène est un spectacle composé par la nature comme un poème. Il y a fallu le soleil de rOmbrie, filtré par un brouillard pareil à ceux du nord, un éclairage oblique, qui tombe
de la marge occidentale' du firmament, le cirque violet des Apennins ouvert seulement du côté du soir, sur une plaine magnifique et solennelle où la Chiana s'attarde, la rivière dont le cours est si lent, que Dante le compare à celui de l'éternité.
C'est ici, parmi les vapeurs flottantes et colorées comme les rêves du poète, le domaine de la fable, de toutes les fables. Ici la nymphe Agyllé, folle d'amour, enleva sur les gazons de la rive le beau prince Trasimenus, fils de Tyrrhenus, le Lydien qui était venu dans la contrée, menant la cohorte guerrière des jeunes gens de iVléonie, aux sons de la trompette dont il fut l'inventeur. Elle entraîna l'adolescent dans ses grottes, mais Trasimenus, novice et presque enfant encore, avait peur à la fois de ces humides royaumes et des embrassements de la nymphe; parmi les splendeurs des cavernes, pleines de phosphorescences, il regrettait la maison paternelle et la verdure des prairies. Il refusait de se laisser consoler par les caresses des naïades empressées autour de sa couche, et il s'effrayait d'être devenu immortel.
La légende séraphique de François d'Assise a touché le lac de son aile. Dans l'Isola Maggiore, le petit pauvre de Dieu a passé tout un carême, caché au reste du monde, se contentant, pour sa nourriture, d'un seul pain. Les anges l'y visitèrent la nuit dans sa cabane de roseaux, leurs plumages argentés palpitaient au-dessus de l'île, en frissons de lumière et de fraîcheur célestes; ils exorcisaient les fantômes amoureux d'Agyllé et de ses sœurs, qui lamentent encore, au clair de lune, leurs vaines tendresses pour l'insensible Trasimenus. Un parfum de sainteté, une brise de miracle, une zone de gloire, se répandirent autour de l'île pendant que François y demeurait, et la désignèrent à la vénération de toute l'Ombrie; elle devint un lieu de prodiges et de pèlerinages. Ce n'était pas sans dessein que le Pauvre d'Assise l'avait choisie : secrète et inaccessible, elle s'entourait de la nappe fluide comme d'une pudique ceinture, et le bienheureux murmurait, devant le lac, les paroles de son Cantique des Créatures ; « Béni soit Dieu pour notre sœur l'Eau, qui est chaste et précieuse ! »
Mais un souvenir efface tous les autres, celui de la journée où deux mondes, l'africain et le latin, s'affrontèrent, où Rome faillit périr avant d'avoir enfanté l'Europe. Ici Annibal a écrasé l'armée de Flaminius. Moment formidable de l'histoire universelle ! Les destins de l'humanité hésitèrent, la marche des siècles chancela; elle faillit tomber dans cet abîme : la barbarie. Aujourd'hui encore, tout homme conscient de ses origines morales se sent ému quand il voit apparaître le défilé lugubre où la Légion romaine, « inventée par un dieu », fut étouffée par les Mercenaires et la Louve piétinée par l'éléphant gétule. Si Annibal avait poursuivi sa victoire, la face de l'Europe changeait; les fils du vingtième siècle ne sentiraient pas battre dans leur poitrine un cœur latin.
C'est ici le lieu de la grande épouvante : elle laisse après soi une ombre et un frisson qui ne s'effaceront plus, une angoisse qui plane à jamais sur la sérénité de ces bords. Le beau Trasimène est pour toujours en deuil; la catastrophe deux fois millénaire survit dans les noms lugubres imposés à ce pays délicieux : un village
s'appelle l'Ossuaire, une église le Sépulcre, une rivière la Sanglante.
Le paysage raconte le désastre. Voici, vers Passignano, le défilé où Flaminius s'est engagé, affolé par Jupiter qui veut le perdre. Cet homme nouveau, enivré d'une fortune trop rapide, méprise les avis du sénat, qui lui avait ordonné la prudence. Il escompte sa victoire, il traîne dans ses bagages, pour les futurs prisonniers, des fouets et des chaînes. Déjà célèbre par la voie Flaminienne dont il est le créateur, il rêve pour son nom une autre gloire, il croit la tenir. Pour l'aveugler tout à fait, un brouillard fatal envoyé par les dieux s'ajoute aux fumées de l'orgueil. Flaminius ne voit pas les cavaliers numides embusqués au fond des gorges, ni les vedettes ennemies qui vont fondre sur lui des montagnes comme un vol de gypaètes. Entre les Apennins et le lac, il s'avance, il entre dans les couloirs de la mort. Alors, sans qu'on distingue les assaillants, perdus dans les flots de brume, le cri de la charge retentit de tous les côtés, le trépas croule de partout sur les légions. La terrible bataille! Si furieuse, que les combattants ne s'aperçoivent
même pas que le sol tremble! La défaite ressemble à un cataclysme de la nature : Carthage massacre Rome avec la complicité du ciel opaque, qui descend pour écraser la terre, des montagnes, qui se rapprochent traîtreusement, des eaux, qui dissimulent leur silencieuse perfidie. Jusqu'aux roseaux qui s'entrelacent aux jambes des fuyards pour que les Mercenaires les égorgent à leur aise! Fatalité; obscurité : c'est toute la journée. Flaminius lui-même disparaît sans qu'on sache comment, au milieu du désastre, enlevé par les dieux. Longtemps, les pâtres de la rive verront, pendant les nuits d'orage, un fantôme mêlé aux nuées : c'est le consul Flaminius, couvert de l'armure éclatante qui le désignait aux ennemis.
Trasimène est hanté : des feux follets dansent sur ses eaux; des spectres se glissent à travers les taillis de l'Isola Polvese, des chants lugubres émeuvent la quiétude nocturne. Même en plein jour, le lac continue un rêve funèbre sous les soleils enchanteurs.
La demeure de Mafalda est ici.
Le château de Castiglione del Lago, au centre du paysage, semble le palais des fées du Trasimène, le mirador d'où elles se penchent sur les eaux. Un air d'abandon et de solitude en achève la poésie. Le temps a rongé l'édifice de Galeasso Alessi, terni la décoration des salles où Léon X et Jules III mangèrent dans la vaisselle d'or, pâli les fresques de Zuccari qui célèbrent la victoire de Lépante et la prouesse d'Ascanio de la Cornia, maître de ce logis. Il semble qu'une Belle ait dormi là des siècles. Plus morte encore est la Rocca, la forteresse où mène la galerie voûtée qui débouche sur la plate-forme d'une tour. De cet observatoire, le regard plonge dans la cour intérieure où jadis manœuvrait et paradait la garde; elle retentissait alors du hennissement des chevaux et du cliquetis des armes, de la voix rude des officiers et du cri répercuté des sentinelles. Et maintenant elle est
silencieuse. Elle est livrée sans défense à l'envahissement d'une végétation toute-puissante, jaillie d'entre ses dalles descellées : elle ressemble aux latomies syracusaines, A la regarder, on croit que les siècles disparus sont morts deux fois, puisque sont mortes aussi les choses qu'ils créèrent pour leur survivre : les hommes d'autrefois ont péri bien définitivement avec leur œuvre. Vue de là, la Rocca paraît fantastique; ses tours, reliées par un chemin de ronde, ont l'air de grands fantômes debout : la plus haute perce le ciel d'un faîte triangulaire en fer de lance. L'esprit du spectateur, selon le mot de Leopardi, naufrage dans un océan de pensées en évoquant les clameurs qui se sont tues et les luttes éteintes dans la paix mortuaire pour jamais.
Tous deux, dans la logette d'où l'on aperçoit la rive opposée du lac, Mafalda et Gilbert se penchaient, accoudés aux balustres. Magione, Monte-del-Lago, San-Feliziano, les blanches bourgades semées sur les flancs de l'Apennin, riaient à leurs yeux dans la lumière. Les montagnes étaient des blocs d'améthyste, çà et là
rosissants. Les eaux immobiles mariaient leurs bleus et leurs verts ineffables. Des barques de pêche les traversaient, nombreuses : Trasimène est un vivier célèbre, abondamment peuplé. Parfois, un des beaux oiseaux noirs qu'on nomme tuffeti plongeait et restait longtemps invisible. Une barqu« en profitait pour s'approcher de l'endroit où il avait disparu, et, dès que sa tête émergeait, un paysan, armé d'un fusil, le tirait, avant qu'il n'eût replongé. Le bruit meurtrier roulait d'échos en échos sur la rive : grâce à l'homme, la mort venait de faire son œuvre au milieu des fêtes de la vie.
Cette pensée traversa en même temps l'esprit des deux jeunes gens, et le léger frisson qu'elle leur causait les rapprocha.
(( Je t'aime, » dit Mafalda.
Et ils joignirent leurs bouches. Car, ainsi que cela avait été inévitable dès leur première rencontre, ils étaient devenus des amants.
« O ma princesse, disait Gilbert après un silence, ma princesse de Trasimène! Tu es la souveraine et la fée élémentaire de ce lac. Tu es son âme, belle autant que lui, de la même
façon que lui. Tes yeux changent comme ses eaux; ton sourire, tes traits même, qui tantôt se fixent dans la pensée et tantôt se fondent dans le rêve, varient sans cesse, comme l'enchantement de ses lignes et de ses couleurs. Reine, ton royaume est à ton image. Tous les deux, vous m'avez pris,- ensorcelé, noyé d'extase. Je ne suis plus un artiste : à quoi bon l'art? j'ai la contemplation et l'amour. Ce que je pourrais inventer, produire, n'est rien près de ce que je vois, de ce que j'étreins, de ce que je possède et qui me possède ineffablement. Magicienne du lac, châtelaine du château de mes songes, je suis entre tes bras un enfant qui dort, bercé de légendes, et je ne veux plus jamais me réveiller. Un entant — un enfant amoureux — oui, voilà ce que tu as fait de moi... Mais dis-moi, ma victorieuse, est-ce qu'Armide ne le méprise pas un peu, ce Renaud trop bien asservi? »
L'indevinable sourire flotta de nouveau sur les lèvres de Mafalda.
(( Je t'aime, » répéta-t-elle.
LA PRINCESSE DE TRASIMÈNE 23f
Quand, pour la première fois, ils s'étaient pris ou donnés l'un à l'autre, — car l'amour est aussi bien un abandon qu'une conquête, — c'était parmi les langueurs du couchant : ils s'étaient laissé dissoudre dans la volupté, comme le paysage, à leurs yeux, se fondait dans les brumes mauves glacées de rose, dans le bain violacé du lac aux gaufrures d'or. En regardant la descente féerique de l'astre sur l'océan des plaines, ils avaient eu l'envie d'une chute pareille dans des abîmes de joie et de gloire. Défaillante, chancelante, Mafalda s'était suspendue au bras du jeune homme; ils avaient suivi la galerie sans savoir où ils allaient, ils étaient entrés par une porte, ils s'étaient trouvés dans une chambre aux tapisseries mythologiques, délicatement fa-
nées : la chambre nuptiale des anciennes châtelaines. Ec là leurs désirs s'étaient épousés, tandis qu'un rayon de soleil, attardé aux grandes vitres verdâtres, faisait flotter sa pourpre mourante sur leurs visages d'amour, sur les visages plus pâles d'Acis et de Galathée qui jouent encore dans la vieille tenture leur rôle d'amants éternels. L'aile d'un courlis, piquant comme une flèche vers les nuages, avait heurté la fenêtre, Gilbert et Mafalda crurent que c'était leur âme bienheureuse, triomphante, qui montait vers le ciel, empennée de désir...
Et depuis ce moment-là ils vivaient aux bras l'un de l'autre, dans une paresse enchantée : ils cédaient au charme du lac et au charme de l'amour; ils recommençaient la divine aventure des amants que les légendes nous montrent engourdis, pour des siècles, dans la volupté, tandis qu'autour d'eux le monde tumultueux vit, s'agite, meurt et renaît pour mourir. Les saisons passent, de même que les heures blanches et noires du jour et de la nuit, la vertu et le crime font leur œuvre diverse et nécessaire, des guerres s'allument et s'éteignent, des clameurs d'en-
thousiasme et de haine, des fanfares, des imprécations, déchirent le silence; les amants s'aiment toujours, sans rien daigner entendre ni voir, dans leur chambre inaccessible, gardés par les fées. Ainsi Mafalda et Gilbert, dans leur tour de songe, dont la vague du temps venait battre les assises, sans plus les distraire de leur bonheur que la vague éternelle et presque imperceptible du Trasimène familier.
Gilbert ne peignait plus. A quoi bon peindre? L'art, tel qu'il l'avait toujours compris et pratiqué, qu'était-ce? L'expression et le commentaire de la vie. Il n'avait plus besoin de la poursuivre dans ses rêves, de s'évertuer, le pinceau en main, à reproduire ses nuances fugitives et ses mobiles séductions, puisqu'il la tenait là, dans ses bras, contre sa poitrine, plus belle et plus fascinatrice qu'il n'aurait pu jamais l'imaginer ni la rendre. Saturé d'une réalité plus divine que tous ses anciens songes, il les prenait maintenant en pitié, ainsi que tant d'efforts vers la beauté, qui n'avaient pu, en dix ans de labeur, l'élever au sommet où l'amour l'avait fait monter d'un seul coup d'aile.
Et cette nature, aussi, ce lac de sortilège, ce Trasimène qui est la lumière même, la couleur, la splendeur en soi! Ne valait-il pas mieux, abandonnant la tâche stérile de lutter avec tant de magnificences pour n'en rien laisser sur la toile qu'une image apauvrie, se borner devant un tel spectacle au rôle de contemplateur extasié? Quand la beauté, dans la nature ou dans la femme, se manifeste trop éclatante ou trop subtile pour que notre art ose prétendre à fixer son reflet, à capter ses rayons éblouissants ou fugaces, la sagesse ne commande-t-elle pas à l'artiste de s'incliner simplement devant elle et de lui rendre le seul hommage qui lui convienne, celui du silence émerveillé?
Sur le chevalet, dans la chambre de Gilbert, on pouvait apercevoir une toile à peine ébauchée : la forme de Mafalda sortant d'un brouillard de topaze et d'azur au bord du Trasimène. Un fantôme, rien de plus; quelque chose comme ces fluides apparitions qui, dans les photographies des spirires, émergent confusément des brumes de l'au-delà.
Cette image serait-elle jamais achevée?
Gilbert avouait son impuissance d'artiste à Mafalda, qui souriait toujours, du même sourire.
C'est la marche ordinaire de toutes les histoires d'amour.
Parmi la foule une femme distingue un homme. Son cœur s'est ému ou son caprice s'est intéressé, ou bien encore son esprit a reconnu dans ce passant quelques marques de supériorité qui rendent sa conquête désirable et flatteuse. EUel'aime, elle le prend, elle le confisque. Il ne se peut guère qu'il ne lui cède, car, depuis que le monde et l'homme existent, c'est le désir féminin qui les mène. Alors, consciente ou non, la sœur d'Omphale et de Dalila commence son œuvre, docile à l'instinct héréditaire, qui lui vient de la première Ennemie, à travers des myriades d'années, et qu'elle transmettra elle-même à la dernière, apparue sur la fin des temps, quand
la guerre des sexes s'éteindra avec l'humanité et la planète glacée, l'amour et le soleil étant morts. Le plus souvent, nul ne pourrait dire, ni ellemême, si elle le fait exprès. Elle laisse plutôt agir le charme dont elle est dépositaire, par la volontédes destins surnous. Il pénètre l'homme, il l'investit, il dissout toutes ses énergies, il le dégoûte de vivre autrement que par les sensations qu'il lui prodigue et qui effacent tout. Quand on a l'amour, on ne veut, on ne cherche, on n'imagine plus rien d'autre. Travailler, lutter? Pour quel intérêt? Pour la possession d'un bien quelconque? Mais on possède déjà le bien suprême. Penser, chanter, peindre ou écrire? Mais la conception la plus sublime, mais la page la plus inspirée, mais la mélodie la plus tendre et l'image la plus caressante à l'imagination et aux yeux, qu'est-ce que tout cela encore? Des symboles, des annonciations, des révélations incomplètes de l'amour. L'amour est au fond de toute pensée humaine, comme il est au bout de tout effort humain ; toutes les splendeurs ne sont que ses ombres et toutes les joies des prémices de sa joie.
Devenu un amant, on n'a plus que faire de génie, d'héroïsme ni d'aucun autre des apanages exceptionnels qui avaient d'abord ébloui la femme : on n'est qu'un amant.
Alors elle se penche sur son œuvre, elle la regarde, et elle triomphe. Non qu'il lui plaise toujours d'être une destructrice, ni qu'elle trouve, comme on l'en accuse, sa volupté la plus chère à la vue des ruines qu'elle a faites. Mais son orgueil d'enfant-reine triomphe à constater qu'en l'aimant, l'homme s'est dépouillé de tout ce qui l'émerveillait en lui pour devenir enfant comme elle. Et peut-être est-ce alors qu'elle l'aime davantage, ayant un peu pitié de lui.
Bientôt elle l'aimera moins sans doute, cela dépend de sa nature et de celle de son amour. Il est des tendresses que la pitié exalte; il en est d'autres qu'elle transforme peu à peu en mépris. Mais s'il arrive chaque jour que la femme s'éprenne, par générosité, d'un malheureux qu'elle ennoblit ou console en le rapprochant d'elle, il est rare qu'elle ne finisse pas par prendre en dédain le demi-dieu qui est descendu des nuées pour venir aimer et vivre à ses pieds.
Mafalda songeait.
C'était pendant une des heures matinales qu'elle réservait, sortie de son repos, au culte de sa personne. Elle aimait de s'attarder à sa toilette, tâche toujours délicieuse pour une femme, et elle s'interrompait à chaque instant, pour suivre avec nonchalance quelque souvenir ou quelque rêverie qui la sollicitait. Elle remontait le cours des années antérieures, elle suscitait les mirages de tant de régions parcourues, elle tirait du fond de sa mémoire et des replis de son cœur les fantômes de ses amours anciens, elle les faisait comparaître devant elle et jugeait d'une pensée rapide ceux qu'elle avait associés un moment à sa vie vagabonde. Généralement elle leur était indulgente ainsi qu'à elle-même : ils lui avaient plu, il avaient été, à leur tour, une des facettes du miroir prismatique qui se colorait aux jeux de sa fantaisie ; puis, le rayon qui les animait s'étant retiré d'eux, ils s'étaient éteints. La lumière ne méprise pas les objets qu'elle abandonne, parce qu'en s'en allant elle les a replongés dans l'ombre, et elle ne peut se reprocher à elle-même son inconstance, car c'est la nature
qui veut qu'elle promène ses jeux errants sur les choses, et les caresse sans s'y attacher.
De souvenir en souvenir, Mafalda en vint au plus récent, au dernier compagnon de sa vie amoureuse.
Gilbert! C'était le plus séduisant de tous, et celui auquel elle avait accordé davantage d'ellemême. D'autres n'avaient eu que son caprice; celui-là réellement avait possédé son âme. Dans cette aventure, au puissant attrait physique s'étaient ajoutées les complètes affinités morales qui font de l'union des corps le mariage des esprits. L'artiste l'avait charmée autant que l'homme : le talent de Gilbert traduisait précisément la nature même de Mafalda, sa passion pour la vie, son besoin de joie rayonnante, son amour de l'amour. Les toiles du peintre exaltaient avec magnificence ses pensées à elle et ses rêves. Elle s'était exaltée à se sentir ainsi, mieux que comprise, secondée par lui dans sa religion païenne pour toutes les splendeurs de l'existence et de l'univers. A eux deux ils avaient chanté triomphalement l'hymne dionysiaque, prêtre et prêtresse éblouis du culte de la joie.
Elle avait vécu, dans cette passion empourprée comme une aurore sur les montagnes, quelques semaines ineffables.
Mais voici que l'apothéose avait pâli et que ce jour merveilleux décroissait. Cet amour, qu'elle aurait pu croire unique et définitif, commençait à ressembler aux antres; cet amant, révélateur de félicités si complètes, qui avait répondu le premier et le seul à l'attente de son être, jusqu'alors insatisfait, perdait chaque jour un peu de son pouvoir magique et deviendrait bientôt sans doute pareil aux autres amants qu'il avait effacés. Gilbert était de moins en moins Gilbert; il avait abdiqué, comme un fardeau inutile dans les loisirs amoureux, sa royauté d'artiste pour laquelle surtout elle l'avait aimé; il avait résigné entre les mains de l'enchanteresse ses rêves, son ambition, sa jeune gloire. Il ne restait de lui qu'un homme. Un homme! Et celui qu'elle avait aimé était un magicien, presque un dieu.
Et de nouveau l'instinct d'amour vagabond, qui s'était assoupi parmi les langueurs d'une passion délicieuse et la solitude du Trasimène,
LA PRINCESSE DE TRASIMÈNE 24f
recommençait à lui murmurer des suggestions, des sollicitations, de légers et insidieux conseils. Il lui rappelait, bien qu'elle se défendît encore de l'entendre, le plaisir du changement et l'attrait éternel de l'aventure.
Ainsi, quand la barque est retenue par une corde au rivage, la brise qui passe chuchote l'invitation au voyage. La barque ne s'en va pas tout de suite, mais elle tressaille au bout de son amarre, elle vibre de la poupe à la proue, hésitante et inquiète, entre la tentation du repos stable et l'impatience du départ. Bientôt elle se détachera.
Gilbert et Mafalda marchaient sur le bord du lac, sans presque se parler. Les mots rares tombaient nonchalamment dans le silence enflammé de l'après-midi comme les pétales des roses, quand un souffle passe, se laissent paresseusement choir dans l'air. Déjà ils n'avaient plus rien à se dire; leurs baisers avaient tout dit, depuis longtemps. S'ils eussent parlé, malgré elle Mafalda aurait avoué sa lassitude, Gilbert sa mélancolie de se sentir désormais, entre les mains de sa maîtresse, un simple jouet d'amour, bientôt dédaigné. Il recommençait à souffrir du sacrifice de sa vie et de son travail, maintenant que, désabusée la première, sa compagne ne se faisait plus qu'à demi la complice de ses illusions. Il lui semblait apercevoir l'avenir où elle le
laisserait seul avec ses découragements et ses regrets. Il croyait l'énergie et l'enthousiasme créateur en allés de lui pour jamais.
Si elle avait dû l'aimer toujours, au moins! Il eût accepté l'avenir sans doute avec joie. Vivre amoureusement est encore une façon de vivre harmonieusement, et ses destins eussent été remplis. Mais il voyait le temps où elle allait ne l'aimer plus. Et alors?
Ils s'assirent. L'air était brûlant, et le Trasimène ne formait entre ses rives qu'une monotone nappe d'or. L'été endormait jusqu'à la féerie des reflets sur les eaux.
(( Je vais me reposer, » dit Mafalda.
Elle s'étendit sur le gazon, la tête sur un bras. Déjà ses paupières s'étaient closes. Quelques instants après, elle avait fui dans le rêve. On entendait son souffle régulier. Le soleil dorait ses cheveux brun foncé qui jetaient leur habituelle phosphorescence. La nacre de ses joues aux plans délicats rosissait sous la chaleur. Une libellule se posa sur son long voile, comme une frêle et tremblante orfèvrerie. Gilbert la regardait dormir.
Elle était toujours très belle, mais sa beauté possédée ne lui était plus mystérieuse. Il savait que c'est l'homme qui, par son désir et son rêve, crée le mystère de la femme en cherchant un sens à son caprice éternel, en déifiant ses contradictions et ses fantaisies. Il comprenait peu à peu qu'il avait été un idolâtre, que son amour l'écartait de la vie et lui cachait l'univers.
Oui, Mafalda était belle, oui, il l'avait prodigieusement aimée et il l'aimait encore. Le monde existait pourtant. Il n'y avait pas que la princesse féerique et que le Trasimène dont elle était la magicienne. Il y avait autour de cela tout l'infini, tout le possible, tout le réel.
Mafalda dormait toujours.
Gilbert gravit une éminence qui fermait la vue derrière eux. Du sommet il aperçut la plaine. Il y avait bien longtemps qu'il ne l'avait regardée. Il n'aurait pas cru qu'elle était si vaste, si largement épanouie entre ses horizons, ni que, près du lac des songes, elle pût avoir, elle aussi, sa beauté, sa splendeur pacifique et féconde, ainsi dotée de pâturages, de moissons et de vergers. Il ne se rappelait plus que la vie pouvait
être à ce point magnifique et désirable, qu'elle supportât, sans trop pâlir, le voisinage éclatant du rêve.
Gilbert se retourna.
Le Trasimène miroitait, immobile bloc d'or; sa princesse reposait, immobile de même.
Comme il les avait adorés tous les deux! Quelles extases de pensée ou de volupté, quelles ivresses d'amant et d'artiste il devait à l'un et à l'autre! Certes, il avait pu croire que son existence s'anéantirait ici bienheureusement, devant le Trasimène éblouissant et ébloui, dans les bras de la princesse merveilleuse.
Une voix intérieure lui dit : « Prends garde, les bras de la femme, au lieu de te retenir sur sa poitrine, s'écarteront peut-être bientôt pour te repousser, et tu resteras seul sur cette rive désenchantée, à pleurer la féerie éteinte. Tu te réveilleras trop tard pour reprendre ton œuvre et ta vie où tu les avais laissées. Si tu en as encore la force, tu devrais fuir. »
Une autre voix, rude et joyeuse, une voix vivante, qui résonnait véritablement dans la plaine, vint confirmer ce conseil. Un laboureur rentrait
2fO LES ITALIENNES
avec ses bœufs en chantant une chanson de labour.
La chanson du travail! La chanson de la vie!
Le jeune homme descendit en quelques bonds du tertre sur le chemin de traverse qui menait à la bourgade. Il s'enfuit.
Les portes et les fenêtres du château de Castiglione del Lago sont fermées pour bien longtemps. Il périt d'abandon et de solitude. La végétation désordonnée qui remplissait la cour monte à l'assaut des tourelles. C'est le palais de la Belle-au-Bois , dont la Belle se serait ellemême retirée. Les amants mythologiques continuent seuls dans les tapisseries leurs amours surannées. Mafalda a quitté le pays pour toujours. Le Trasimène a perdu sa princesse.
Le Palais inachevé
u bas du Pausilippe, le cocher napolitain arrêta sa voiture, et, montrant de son fouet un édifice sombre qui jaillissait de la mer :
« Talaiio Donna c4nna, y> dit-il.
A ces simples mots, les deux voyageurs se sentirent pénétrés, tout à coup, d'une émotion bizarre. Le palais de Donna Anna! Cette appellation paraissait mystérieuse. Oui était Donna Anna? Une princesse, une amoureuse, une héroïne drapée dans quelque légende romanesque
îp LES ITALIENNES
OU sanglante? Le Palais de Donna Anna! Cela sonnait richement et mélancoliquement : sans savoir pourquoi, on pensait aussitôt à une histoire fatale encadrée dans un décor somptueux. On apercevait soudain, derrière les murailles d'un jaune noirâtre, coloriées par des siècles de soleils et de pluies, une apparition qui traversait de grandes salles lourdement ornées : elle marchait, raide, hautaine, avec le visage de cire que Velasquez donne aux infantes, le buste étranglé par son corps de jupe, les hanches démesurément élargies par le ballonnement des étoffes aux miroitantes cassures : tel un galion royal entre au port. Elle avait, à force de dignité, de splendeur figée et d'éclat triste, quelque chose de sépulcral, l'air d'une morte vivante. Les chambres silencieuses la regardaient passer; les miroirs immenses, en recevant son image, frissonnaient dans leurs profondeurs d'eau glauque où l'ombre s'amassait.
Le palais de Donna Anna!
La baie de Naples, sous le bleu uniforme du ciel, bleuissait de deux teintes inégales. Tune claire comme la turquoise, l'autre dense, assom-
LE PALAIS INACHEVÉ 2f3
brie, veloutée, d'un indigo presque noir. Un frémissement ineffable courait sur l'onde, comme sur une chair de femme, et la moirait de sillages nacrés. Les villes vésuviennes blanchissaient sur la gauche au pied du volcan pacifique : les maisons de la Mergellina, à droite, se rangeaient selon la belle courbe du rivage, les disques des pins parasols verdoyaient sur le Pausilippe, ombelles d'émeraude épanouies sur champ d'azur. En face, se profilait la péninsule Sorrentine, Ischia s'étirait dans toute sa longueur et Capri dessinait un buste de sirène renversée sur les eaux.
(( Ce palais n'a jamais été fini, » dit le venurino.
Il était facile de s'en rendre compte. La demeure mystérieuse paraissait une ébauche abandonnée, une création qui avait avorté, une grande œuvre interrompue. Tendent opéra interrupia...
C'était ainsi quelque chose de plus émouvant qu'une ruine. Devant la splendeur des horizons, l'édifice dressait l'allégorie de la destinée humaine, inachevé comme nos projets, nos travaux, nos rêves et toute notre vie. Les deux
2f4 LES ITALIENNES
mots par lesquels on le désignait, le poète et l'artiste, architectes de nuées, auraient pu les inscrire au fronton de leur œuvre; ils auraient aussi bien résumé, sur un cénotaphe, le labeur des conquérants, des fondateurs de religions et d'empires. En vérité, par son symbolisme comme par sa magnificence maintenant décrépite, il était désolant, ce palais inachevé, qui assombrissait la baie merveilleuse.
Le regard ne s'en détachait plus; il négligeait l'étincelant paysage, Naples, les montagnes, le golfe ouvert en plein songe, pour se fixer sur le château funèbre avancé dans la mer qu'il surplombait, toujours près d'y crouler, comme sous le poids d'un passé lourd de désastres, toujours debout cependant.
Mais pourquoi ne l'avait-on jamais fini?
Les deux voyageurs, descendus de voiture, le contemplaient avidement. Lady Clare surtout paraissait fascinée; elle penchait sa tête charmante en avant, elle avait l'air d'écouter autant que de regarder. Quelqu'un — la morte Donna Anna peut-être — l'appelait donc du fond de la morte demeure et l'invitait à entrer?
LE PALAIS INACHEVÉ 2ff
Elle se tourna vers son mari.
« Cher, lui dit-elle, j'ai envie de ce palais. »
Lord et lady Clare faisaient leur voyage de noces en Italie. Pour cacher et enchanter à la fois leurs amours, leur domaine d'Ecosse ne leur avait point paru assez beau encore, et cependant, autour du manoir héréditaire, s'étendait une région de lacs d'or, de forêts ténébreuses et de montagnes couvertes de bruyères, ravinées de torrents, au flanc desquelles pendaient de ruineuses abbayes, des donjons mangés par le lierre. Mais tout cela leur était trop connu, et leurs âmes renouvelées avaient tenu à se dépayser. Ils avaient vu la ville de rêve, Venise, et la ville de mort, Ravenne ; ils avaient traversé le chaos splendide des Marches et les paradis ombriens, goûté à Florence l'heure divine de VcAve zMaria^ sur les hauteurs de San-Miniato et de Fiesole, subi enfin la majesté de la campagne romaine. Ils étaient à Naples depuis huit jours,
les oreilles remplies de sérénades et de barcaroUes. Bercés par un flottement de lumière et de couleurs, étourdis de parfums, ils se sentaient un peu ivres et un peu las : ils avaient besoin de se reposer du bonheur, de la joie et de la splendeur excessives dans quelque retraite idéale, semblable au jardin fermé de l'Ecriture. Ils ne l'avaient point trouvée encore.
Pourtant ils l'avaient longuement cherchée, tandis qu'ils suivaient à pied, vers la tombée du jour, la Strada Nuova di Posilippo, que bordent les villas somptueuses et les jardins qui descendent en cascades vers les brillants abîmes de la mer. Mais comment choisir parmi tant d'édens qui les sollicitaient à la fois ? Et ils hésitaient toujours. Ils étaient restés à leur hôtel, quand ils auraient pu retenir pour la saison une de ces maisons merveilleuses, nids tombés du ciel pour que les riches de la terre y prélassent leur opulence et leur oisiveté, y choient leur paresse et leurs songes. Toutes, pareillement, leur offraient les séductions d'une mollesse bienheureuse, le même luxe de marbres, de fontaines et de végétaux rares : aucune n'avait de quoi retenir leur
caprice préférablement aux autres, elles étaient toutes trop semblables, trop belles.
Mais ils venaient de voir le Palais inachevé qui sortait des eaux comme un fantôme, le château sépulcral de Donna Anna. Lady Clare avait senti tout à coup l'étrange attrait que la mélancolie des choses offre à ceux que le bonheur accable, et elle avait dit, d'une voix de désir et de rêve :
« J'ai envie de ce palais. »
Il y a de cela plusieurs siècles : les Espagnols commandaient à Naples; la Majesté de Philipell y était représentée par un vice-roi, le duc de Medina-Sidonia, l'ami et le protégé du ministre Olivarès. Médina, soit par amour, soit par politique, pour se concilier la noblesse parthénopéenne, avait demandé la main d'une jeune fille de Naples, illustre par sa naissance, Donna Anna Caraffa; elle l'agréa, trop fière de devenir vice-reine, brisant, dit-on, son engagement avec
un jeune cavalier qui l'aimait et n'avait point de trône à lui offrir. Le duc était orgueilleux et magnifique; il avait fait exécuter dans la ville des travaux prodigieux, caria dépense ne lui coûtait guère, et il accablait le peuple d'impôts : il créa ainsi la Porte triomphale, qui est encore en admiration aux étrangers. Pour offrir à sa femme un cadeau de noces digne d'elle, il décida la construction d'un palais sur le bord de la mer, à l'endroit où la vue est la plus magnifique ; quatre cents ouvriers y travaillèrent. L'œuvre surgissait rapidement, comme jaillie du sein des eaux, et elle émerveillait Naples, folie vraiment royale d'un prince amoureux. On n'attendit pas, pour l'inaugurer, l'achèvement de l'édifice; sitôt que les grandes salles d'apparat furent en état de recevoir leurs hôtes, le duc y convia la noblesse napolitaine et toute sa cour. Il y eut des ballets et des comédies à l'espagnole : la vice-reine ouvrit les danses. Les perles, les diamants, les chamarres étincelèrent sous les lustres tandis que se déployaient les pavanes. Il sembla que cette nuit l'Escurial fût transporté sur le rivage de Naples; Médina parut plus qu'un prince et plus
LE PALAIS INACHEVÉ 2f9
qu'un vice-roi, presque un dieu sur un Olympe, Donna Anna, enivrée, triomphait au faîte de son rêve.
Mais aussitôt vint le réveil. Olivarès fut précipité du pouvoir ; son favori tomba de la même chute. Les nouveaux ministres attaquèrent l'administration du vice-roi à Naples et sa gestion des finances publiques; il lui fallut se démettre, on l'appelait en Espagne pour s'y justifier devant son maître. Il accourut en toute hâte. Donna Anna restait en Italie, près de sa famille. Mais la résidence somptueuse ne convenait plus à sa disgrâce; elle abandonna le palais inachevé, le palais fatal qui avait peut-être été la cause de la catastrophe où périssait la fortune de son époux et la sienne.'Car le peuple, pressuré, n'avait pas vu sans colère s'élever ces murs bâtis avec l'argent de tant de 'rapines, et ses cris avaient été entendus jusqu'en Espagne.
Elle quitta Naples et s'en fut à Portici. Elle n'y vécut que quelques mois. Le chagrin que lui laissait son ambition écroulée, le regret d'une existence qui demeurerait tronquée, arrêtée en plein essor comme l'élan du château féerique
26o LES ITALIENNES
vers le ciel, la rage surtout de ne plus être vicereine, firent tant contre sa santé et contre sa vie qu'elle mourut misérablement d'une maladie effroyable, rongée par une sorte de lèpre comme celle dont l'auguste Philippe II devait lui aussi mourir.
Reine détrônée! Destin en ruine! Palais inachevé I
Le souhait de lady Georgina Clare allait s'accomplir: elle serait la maîtresse de ce logis fatal à ses anciens maîtres, et dont la tristesse avait su lui plaire, par contraste avec son jeune bonheur. Lord Edward Clare se réjouissait qu'elle désirât quelque chose, car cela arrivait si rarement! Comblée de richesse, de beauté, d'amour, elle montrait une grâce indolente à se laisser vivre; il semblait que, pour elle, goûter le bonheur présenté par la vie fût un effort et une fatigue, et le bouquet de félicité que celle-ci lui tendait, c'était à peine si elle se penchait
pour le respirer. Dans ce monde où elle était souveraine, on eût dit qu'elle ne faisait que passer, qu'elle venait d'ailleurs et qu'elle y retournerait bientôt. Sa main ne daignait guère s'étendre vers les fleurs et les fruits qui enchantaient les marges de sa route. Blottie contre la poitrine de celui qu'elle aimait, elle ne voyait et ne recherchait rien d'autre que cet amour. D'une telle indifférence pour toutes les choses extérieures, lord Edward Clare s'effrayait parfois, comme si c'eût été le signe d'élection et aussi de mort qui marque les créatures destinées à traverser la terre ainsi qu'un pays étranger, et qu'un instinct avertit de réserver leurs ambitions, leurs soucis et leurs rêves pour quelque prochain au-delà. Les médecins, d'ailleurs, lui avaient donné un motif plus précis de crainte ; d'après eux Georgina, à son propre insu, était menacée des accidents mortels que peut causer une conformation défectueuse du cœur. Cette menace n'éclaterait jamais peut-être, avaient-ils ajouté par pitié pour lui, mais il y songeait toujours.
Le désir de Georgina lui était ainsi doublets-
ment sacré, étant celui d'une épouse adorée et qu'il pouvait sitôt perdre. Il entra immédiatement en pourparlers avec le propriétaire du Palais, un banquier napolitain. Celui-ci, qui tirait un revenu médiocre et incertain des loyers, mal payés par les familles pauvres nichées dans la demeure royale, consentit à la vente sans trop se faire prier.
Par un soir de septembre, lady Georgina Clare et son mari prirent possession du Palais de Donna Anna.
Ils avaient dîné dans la grande salle du rez-dechaussée, éclairés non par l'électricité, qui eût semblé dans ce décor un anachronisme, mais par un haut buisson de bougies planté sur des griffes de fer. Enervées par un vent lourd de sirocco qui annonçait la pluie, aveuglées par les lueurs insolites qui brillaient aux vitraux, les chauves-souris toujours si nombreuses en Italie tourbillonnaient aux fenêtres, entre-choquant
leurs ailes lourdes et molles. Des musiques arrivaient par intervalles d'une rrarroria voisine, où des mariniers festoyaient, et qui s'appelait, comme le palais inachevé, du nom de Donna Anna. Après le repas, lord et lady Clare regagnèrent leur chambre; elle n'était pas meublée encore, sinon par le grand lit carré et les larges fauteuils du seizième siècle ; les murs étaient nus, d'un délabrement funèbre; une odeur de moisissure persistait dans l'appartement. Ici l'amour s'entourait commed'une atmosphère sépulcrale : la volupté paraissait d'une tristesse infinie et en devenait plus voluptueuse encore. Le rythme faible des vagues palpitait comme le souffle d'une poitrine oppressée par les approches de l'orage; la mer berçait doucement le château tout entier et la couche trop large, trop solennelle, où reposaient les époux. Il leur semblait par moment que le gouffre noir, rempli d'une nuit sans lune, montait jusqu'à eux, ou bien que c'étaient eux qui descendaient en lui pour s'y abîmer doucement, doucement...
Lady Clare dormait à présent aux côtés de son époux. Des brumes de son sommeil d'abord chaotiques, puis peu à peu précisées, une figure lentement se dégageait, une apparition de femme. Vêtue d'étoffes trop somptueuses et trop lourdes, qui semblaient l'accabler de leur poids, comme ces chapes de plomb doré que l'on mettait jadis aux criminels, la forme traversait lentement les grandes salles, montait et descendait les escaliers, véritable âme en peine. Son visage immobile trahissait une amertume infinie ; on eût dit que ses yeux, pleins de larmes qui ne pouvaient pas tomber, allaient sortir de leurs orbites et, comme deux grosses perles fondues, rouler sur ses joues. Or cette revenante c'était Donna Anna. Il parut tout à coup à lady Clare qu'elle s'arrêtait, qu'elle se plantait en face d'elle et qu'elle lui disait avec une voix de reproche :
« Pourquoi es-tu venue ici? Pourquoi envahir
ma demeure? Ce palais inachevé était le tombeau de ma vie, de mon orgueil et de mon amour. Il me plaisait d'y revenir, comme cette nuit, quand les chauves-souris volètent autour des fenêtres et s'y suspendent, accrochées aux barreaux par les griffes de leurs ailes. Il me plaisait que ce palais, mon palais, demeurât lugubre et solitaire; les mortes sont jalouses, ne le sais-tu pas? Et toi tu es venue installer ici ton orgueil, ton bonheur, ta joie. J'y souffrais de pauvres gens, gîtes dans les trous des murailles comme des insectes frileux; ils ne me portaient point d'ombrage. Mais toi qui es riche, belle, triomphante, je ne te tolérerai pas! Je ne veux pas que tu couches dans cette chambre, où Médina et moi nous nous sommes aimés, je ne veux pas que tu t'assoies devant cette fenêtre par laquelle je regardais évoluer la flotte royale, au grondement des canons, simulacre de guerre dans le golfe le plus voluptueux du monde. Surtout, je ne veux pas que tu restaures cette demeure, que tu la réveilles brusquement de son sommeil et de son deuil, elle qui doit rester une morte comme moi. Ce palais, que je ne possédai
qu'inachevé, ne doit pas être achevé pour une autre. Tu as rêvé ce sacrilège. Tu mourras. »
Donna Anna dirigeait vers lady Clare un doigt spectral chargé de rubis. Et le doigt touchait la poitrine à l'endroit du cœur, et il la trouait comme s'il eût été de feu.
En se réveillant, lord Edward Clare trouva Georgina toute froide à ses côtés. Pendant qu'il dormait, elle était morte.
Rupture d'anévrisme, dirent les médecins.
L'Enfant aux Dragées
'est, dans le golfe napolitain, une île à la fois magnifique et très pauvre, comme si elle avait dû expier sa splendeur par sa misère. Jadis, un César l'avait élue pour y célébrer des orgies qui eussent étonné même la Rome impériale, et depuis, à toutes les époques, d'autres grands voluptueux y sont vepus secouer, sur la mer féerique, la rouge torche du plaisir. Des palais l'ont couverte, que remplacent aujourd'hui des villas non moins somptueuses. Mais les logis de pêcheurs, malgré la draperie embaumée que les fleurs
jettent par pitié sur leurs balcons vermoulus, sont demeurés indigents comme autrefois.
Les habitants, race privilégiée qui semble tirer sa vigueur de sa pauvreté, vivent des uniques ressources de l'île, et celle-ci ne connaît ni labour ni pâturage. Il est vrai que le vin de leurs vignobles recèle tous les baumes et toute l'ivresse du printemps de ce climat. Mais ils ignorent l'usage de la viande ; ils vendent aux hôteliers les poissons chatoyants qui frétillent aux mailles de leurs filets; ils se contentent, pour eux-mêmes, de pâtes al pomidoro et de ces petits mollusques bruns ou rougeâtres qu'on appelle fruni di mare. Seuls les étrangers, venus des quatre coins du monde pour visiter le séjour de Tibère, — Timberio, dit-on là-bas, — ont droit de goûter à la chair coriace des poulets aussi maigres que rares.
Un jour, dans l'étroite rue qui porte le nom du maître voluptueux, la Via Tiberio, Peppino,
l'enfant aux dragées 269
un enfant de dix ans, brun et brûlé comme un petit pâtre grec, joli comme l'Èros napolitain de Cento Celle, se tenait en extase devant la vitrine d'un épicier. Ce qu'il contemplait, avec une expression ardente d'admiration et de convoitise, c'était un bocal qui contenait des bonbons poussiéreux. Ils étaient là depuis bien longtemps, cela se voyait. Qui les eût achetés? Les marmots du pays n'en avaient pas le moyen : autant, pour eux, désirer les pommes d'or des Hespérides. Et ce n'était guère un régal qui pût tenter les petits étrangers, ces bambins magnifiques, caparaçonnés de velours et de dentelles.
Tels quels, Peppino les contemplait, les yeux brillants et les lèvres humides, dressé sur la pointe des pieds, le front à la vitre.
Deux jeunes gens s'arrêtèrent derrière lui.
Nouveaux amants, en pleine fièvre d'aimer, ils étaient depuis huit jours dans l'île. Ils avaient visité toutes les grottes vertes, blanches, azurées, et le portique de l'Arco Naturale, et la caverne de la Mithromania, et le palais de Tibère, devant l'horizon ineffable, et le château de Barberousse, et, près d'Anacapri, le Monte Solario, d'où l'on
admire toutes les splendeurs que peuvent offrir au regard humain la terre et les eaux. Maintenant las, éblouis de visions qui éteignaient presque le rayonnement de leur amour luimême, ils erraient avec paresse par les sentiers et les rues, accablés de merveilles, demandant grâce à la beauté excessive d'un tel pays.
« Oh! dit Valentine à son ami, regarde-le, ce petit-là; quel amour! Je vais les lui payer, moi, ces dragées! »
Elle frappa de la main sur l'épaule du garçonnet, qui tourna aussitôt vers elle son charmant visage brun, copié sur les plus gracieux antiques.
(( Signera, un soldino!... cAccompagnare? ï)
Il avait dit, machinalement, les mots habituels pour demander un sou et offrir ses services comme guide. Valentine caressa ses boucles noires. ,,
Elle avait appris un peu d'italien en voyage, elle s'en souvint:
(( I dolci... per te. Trendi. (Ces bonbons, pour toi. Prends.) »
Elle lui tendait une pièce blanche.
l'enfant aux dragées 271
Peppino n'avait jamais vu d'argent: il ne connaissait que le billon noirâtre et les petits billets crasseux de cinq lire qu'il avait vus parfois dans la main des gens très riches. Il avait l'air presque effrayé d'une telle aventure.
La jeune femme, en souriant, lui répéta les même mots — ces mots incroyables. La pièce était pour lui, les bonbons aussi pour lui, Peppino.
L'enfant ne lui dit rien, il ne savait pas comment la remercier. Mais il la regarda comme il eût regardé la Madonna si, tout à coup, elle avait pris la parole sur son autel pour lui annoncer une grâce.
Visiblement, il était comme celui qui assiste à un miracle inespéré éclatant en sa faveur, et qui, dans son émotion, oublie presque de se réjouir.
Peppino n'avait mangé de bonbons que deux fois dans sa vie: d'à bord au mariage d'un cousin, puis au baptême d'une petite sœur qui était morte depuis.
En même temps qu'une indicible concupiscence, ces pauvres dragées, grises de poussière.
lui inspiraient une espèce de superstition : gourmandise de petit pauvre et fétichisme à la fois.
Brusquement, d'un bond de chevreau, il se précipita dans la boutique, sa piécette à la main. Les jeunes gens, amusés, le regardèrent gesticuler en causant avec la vieille marchande, aussi surprise que lui-même de lui voir cet argent: elle vida le bocal dans ses petites mains brunes toutes tremblantes, et après elle lui donna encore de la monnaie qu'il enfouit dans ses poches, pêle-mêle, avec les dragées.
Puis, d'un nouveau saut de bête, il s'échappa, dévala la rue, courant, emportant son double trésor. Il avait peur, sans doute, de le voir s'évanouir comme, au réveil, ceux qu'on possède en rêve.
« Il ne t'a pas seulement dit merci, observa le jeune homme.
— Bah ! laisse donc, tu vois bien qu'il est comme un fou, le pauvre petit, » répondit-elle, indulgente.
Et elle ajouta, avec le facile attendrissement d'une personne trop heureuse:
« Pour quelques sous et quelques mauvaises
l'enfant aux dragées 273
dragées ! Faut-il qu'il soit privé de tout, ce mignon! »
Quelques jours après, le couple était sur le point de quitter l'île. 11 faisait une journée de printemps, très chaude, presque aussi ardente qu'une journée d'été. Il pouvait être deux heures de l'après-midi, Valentine et son ami n'avaient guère envie d'excursionner dans la montagne : n'avaient-ils pas fait, d'ailleurs, toutes les promenades classiques et même celles que ne signalent point les guides ? Us avaient trop de paresse, même pour une flânerie en barque.
Ils erraient, ne sachant que faire, à travers les rues. Ils passèrent devant une église qui était ouverte à cette heure, contrairement à l'habitude italienne. Comptant y trouver une fraîcheur agréable et une ombre reposante, ils entrèrent.
Dans la chapelle de Marie-Immaculée, sur un brancard, un cercueil d'enfant était posé : le
mort avait la face découverte, selon le rite ancien, qui n'a pas été aboli dans certaines provinces.
Valentine, s'étant approchée, poussa un cri de surprise.
Elle avait reconnu Peppino.
L'enfant, tué brusquement par une de ces maladies foudroyantes propres à son âge, dormait pour l'éternité.
Et alors la jeune femme vit quelque chose qui la fit pleurer de pitié en lui rappelant la rencontre de l'autre jour.
Autour du petit cadavre, les parents et les amis, suivant la pratique en usage chez les pauvres, qui ne peuvent offrir aux trépassés les gerbes de fleurs trop coûteuses, avaient entassé à prof usion des dragées.
Ainsi les paysans romains offrent des douceurs, lors de la Noël, au bambino de l'Ara CœH.
L ENFANT AUX DRAGEES
Il y avait là des dragées bleues, vertes, roses, lilas, tout un arc-en-ciel émietté.
Des dragées! Pour la première fois, Peppino en avait autant qu'il en voulait.
La Chanson napolitaine
LLES sont toutes délicieuses, ces chan- ^ sons de Piedigrotta que les Napolitains chantent avec leur étrange voix, mordante et caressante, tandis que la mandoline court allègrement sous la mélodie, qu'elle semble railler de son rire aigu. Elles exhalent les impatiences et les angoisses d'un amour méridional en sa puérile violence; elles crient ou elles soupirent d'une sensualité ingénue. Elles ne pénètrent pas très profondément dans l'âme, peut-être, mais elles savent mieux que toute
autre musique au monde pincer les fibres des nerfs pour les faire vibrer jusqu'à la souffrance, jusqu'au spasme.
Celle que je préfère n'est plus très à la mode; elle date de treize ans. zMaria, zMari! Vous l'avez tous entendue. On en abuse, chez nous, au music-hall et dans les orchestres de tziganes plus ou moins montmartrois. Mais à Naples on la dédaigne pour des nouveautés écloses au dernier printemps, à la fête du Pausilippe. Chaque année, le concours de Piedigrotta, où les musiciens populaires se disputent le prix de la romance, révèle un chef-d'œuvre de plus, et éMaria, zMari! est venue au monde en 1900. C'est la vieillesse pour une chanson, dans un pays où le soleil fane tout si vite, les fleurs et les enthousiasmes de la foule.
Mais, pour moi, la canionena, avec sa plainte dolente en mineur, au commencement, et son invocation qui monte vers les étoiles d'un jet si pur, interrompu çà et là par les brisures voluptueuses du rythme, demeure, parmi toutes, la mélodie qui porte le plus haut l'appel frémissant du désir.