LA CHANSON NAPOLITAINE
Et puis, elle me rappelle un souvenir tragique cueilli sur ces rivages bleus.
Je me promenais le long de la Chiaia, en regardant la courbe de la baie arrondie devant moi à l'infini, la longue colline où Virgile dort, assure-t-on, sous les pins parasols, les milliers de maisons blanches étagées sur les bords du golfe, et la mer aux deux couleurs qui fait alterner la nuance limpide de la turquoise avec les sombres taches d'un violet presque noir.
Tout à coup je sursautai : assise sur le parapet, une femme, que je n'avais pas encore vue, chantait tout près de moi, d'une voix singulière. Une de ces voix douloureuses où des notes manquent, comme à un instrument brisé, une voix blessée, pour ainsi dire. Mes yeux se portèrent sur le visage de la chanteuse et s'en détournèrent aussitôt.
La malheureuse était défigurée.
Sa face d'ambre pâle, où je discernai, même
28o LES ITALIENNES
dans cette seconde d'horreur, les vestiges d'une beauté détruite, avait été mutilée atrocement. La lèvre supérieure était fendue, l'extrémité du nez, tronquée par la blessure, me rappelait les profils de déesses antiques qu'on rencontre, outragés de même et incomplets, dans les musées. Mais la plaie sacrilège qui les offense disparaît pour nous dans la splendeur du marbre divin, tandis qu'on ne voit qu'elle sur une pauvre figure de chair vivante.
La mutilée chantait la chanson voluptueuse, la chanson que je préfère :
Ouvre-toi donc, fenêtre :
Laisse-moi apercevoir Maria, Car me voilà au milieu de la rue, Dans l'attente de la voir.
Je n'ai pas une heure de paix, Je fais de la nuit le jour; Toujours je rôde par ici, Dans l'espoir de lui parler.
O Maria, Mari!
Combien de sommeil je perds pour toi!
Permets que je dorme, enfin, Que je dorme un peu dans tes bras!
O Maria, Mari!
Les douces paroles napolitaines, enfantines,