‹ Les izolâtresChapitre 5 sur 11 · L ELU · texte numérisé non relu

L ELU

Le gosse. — J'ai faim!...

La femme. — C'est pas vrai!... {Le gosse pleure.)

L'ouvrier. — Bon Dieu d' sort!... ça va l'y finir à la fm, vos histoires?...

Biouhaba, rires. On eulend des cris divers et confus.

UxN .MONSIEUR, en redingote très longue, les cheveux trop longs et très gras. — Le voici !.., (A la femme.) Si vous voulez que votre enfaiil le voie, vous ferez bien de le prendre sur votre bras... {Il se dresse sur la pointe des pieds.)

Un-vutre monsieur, gros, aspect cossu, pardessus moelleux, chapeau luisant, profil inquiétant. — Fui!... c'est lé moment !...

Le compagnon des deux messieurs, vêtements plutôt misérables, chapeau mou, un gros bâton à la main. — Oui... c'est le mo-

LES IZOl.ATUES

uioiitl... {La femme [ail unmouvemenlpour^ prendre son rjonse.)

L'()i:vuii:n, iavrêtant. — Mais non!... c'est pas core lui!... t'as bien V k'nij)S d' l'éclii- Liiicr, va!...

Lk monsieur. — Je vons dcMuando pardon... c'est parfaitement lui tpii arrive dans cette voilure...

Le petit voyou. — Ben, l'est rien raide, celle-là!... G"est Lonbet ([u'esl dans la roulante!...

Le deuxième moxsieuh. — Eh pien, c'est | ce gu'on se due à fus rébéder...

L'ouviuER. — Ben,([n"est-c' que vous voulez (ju'ça nous fasse, Loubei?...

Le MONSIEUR. — Je croyais ([ue vons attendiez le nouvel élu pour le montrer à votre enfant... '

L'ouvuieu. — L' nouvel Klu?... Ah! cha-

l'élu! 111

leur ! . . . c'est Déroulède qu'nous attendons ! . . .

Le monsieur, très refroidi. — Ah!...

Le deuxième monsieur, se reculant. — Dus les mêmes, ces ntViers té Baris!... dus té la craine t'anari^iste!...

Le coMi'AGNuN. — Eh! dites donc!...

Le deuxième monsieur. — Oh! barton...

mille bartons !... ch'uplie duchurs!...

La voilure est presque au pas. Elle so rapproche beaucoup. Cris :

— Vive l'Ai-méj!...

— Ohé! rPanama!...

— Vive l'Armée!...

— Vive Arlon!...

— Vivent les 104!...

— A bas les Juifs!...

— Vive Panama P^ .

— Hou!... Hou!...

— A bas les Dreyfusards!...

L'ouvrier, ahuri. — Ben! y l'y en font, un' conduite!...

Le r-ETiT VOYOU. — Vive la France!...

L'ouvrier. — Vive l'armée!...

On siffle avec fureur.

Le petit voyou. — V'ià qu'on appelle Azor, à c't' heure!...

Le monsieur, consterné. — Cette foule est ignoble ! . . .

Le petit voyou, ravi. — C't' égal, y a core qu'à Pantruche qu'on vous arrange une réception pareille ! . . .

L'ouvrier. — L' fait est qu'ça s'est organisé en un clin d'œil...

Le petit voyou. — Pas eu besoin d' P>elloir!...

l'élu! 113

Un embarras. La voiture s'arrête. Les cris et les sifflets redoublent.

— A bas r Panama !.. A bas les Dreyfu- Isards!...

L'ouvrier. — Vive la France!

Le petit voyou. — Vive l'armée!...

Le deuxième monsieur, regardant le petit voyou d'un air écœure'. — C'est ingoncéfaple!...

Le petit voyou, criant avec affectation sous le nez du deuxième monsieur. — A bas les Youpins ! . . . '

Les hurlements et les sifflets redoublent.

Le gosse. — G'est-y Déroulède?...

L'ouvrier. — T'es pas fou?... T'entendras aul' chose, va, quand ça sera Déroulède!...

Un ANGLAIS, étonné, ne s' expliquant pas ce qui se passe et ne comprenant pas ce cju'on

111 LES IZUl.ÀTtlliS

crie, an yelil V'jijqu. — Que diseul-iU'...

Le petit voyou. — J' sais pas!... {Indiquant un gardien de la paix.) D'mandez r;i au fliqiie...

L'anglais. — Au'([ircst-ce?...

Le petit voyou. — Au fli([ue... les llique.-. c'est les policemen de Paris...

L'anglais. — Yes ! . . . (// s'approche du gardien de la paix.) Monsieur le ili([ue, voulezvous, please, me dire... {Le gardien de la paix se fâche, explication.)

Le monsieur, saluant la voiture du Président qui passe.) — Vive la République!...

Le deuxième monsieur. — Fife Loupel!...

Le compagnon. — Vive la liberté!...

Le petit voyou, ravi. — V'ià qu'on y s'coue ses r'ssorts!... (// montre un groupe qui balance légèrement, par les ressorts, Fequipage présidentiel.)

i/ÈLu! 115

Le deuxième monsieur, anéanti. — Giielle afendure!...

Le monsieur. — Inconcefable!...

Le deuxième monsieur. — Si la bolice lé fiilait, elle embêcherait ces ingonfénandes maiiivesdations...

Le monsieur. — Le préfet de police ne va pas èlro blanc!...

Le l'ETiT VOYOU, tapant sur le ventre du monsieur. — Vieux calemboureur!...

L'ouvrier. — Ouvrez l'œil!... v'ià Déroulède!...

La femme. — A la bonne heure!...

Le gosse. — J' vois rien!...

L'ouvrier. — 'ttends, mon petit gosse!.. (Il prend le gosse dans ses bras.)

La femme. — C'est ça... fais l'y bien voir, qu'on n' l'a sorti qu' pour ça!...

Gris. — Vive la France!...

IIG • LES IZOLÂTRES

— Vive l'armée!...

— A bas les Dreyfusards ! . . .

— Vive Déroulède ! . . .

— Vivent les Patriotes ! . . .

— A bas r Syndicat!...

L'ouvrier, hissant le gosse sur ses épaules. — Vois-tu bien?...

Le petit voyou, au gosse. — C'est que v'ià qu' c'est V moment d'ouvrir tes châssis...

Le gosse. — Où c'est qu'il est Déroulède'^..

L'ouvrier. — Là... en face?... c'est T pus grand d' ceux qui passent de c' moment ici... et à côté d' lui, Faut' grand blond, c'est Marcel Habert... vois-tu, mon p'tit gosse, s'y t' fichait un' beigne, c'iui-là, tu la sentirais...

Le petit voyou. — J' le connais, moi, Marcel Habert!... j' l'ai vu avec Déroulède, à la salle Ghaynes, la fois que les anarchos

LÉLU! . 117

à Rothschild voulaient les assommer... c' qu'ils ont été chics tous les deux c' jourlà!... non, c'est rien de 1' dire!... {Les deux Messieurs et le compagnon cherchent à changer déplace. La foule marche à présent.

L'ouvrier, au gosse. — R'garde-le bien, Uéroulède, pis, quand tu s'ras grand, tu t' rappelleras ça !.. . r'garde bien tous les députés et tous les ceuss qui passent de c' moment ici ! . . . C'est des braves gens, ceux-là ! . . . (Test pas des Panamistes, ni des Dreyfusards... ni des feignants... V'ià Lasies!... v'ià Gauthier d'Glagny, v'ià Barrés, et (ieorges Thiébaud, et Drumont!... et Ferrette!... et Gallil... et Millevoye!... c'est V grand, 1' pus grand d' tous!,., le vois-tu, Millevoye?...

I. FEMME, avec admiration. — Ben, t' en connais du monde ! . . .

L'ouvrier. — J' serais pas si savant chez les Dreyfusards... les l'raneais, c'est mieux mon affaire...

Le monsu:ur, au deuxième monsieur. — Itécidémenl le jieuple est imbécile!...

Cris. — A bas Panama!...

— A bas Loubel !

— Conspuez Loulou ! . . . conspuez bebel ! . . . conspuez Loubet, conspuez!...

— Vive Arton!...

L'ouvrier. — Qu'esl-c' qu'y a?... c'est y qu'y r'vieiinent?...

Le petit voyou. — Non, c'est la roulante qu'est bloquée!...

Le monsieur, que le vemou de la foule mainiieut toujours dans le voisinage des ouvriers.) — C'est à n'y pas croire!... o.-er accueillir ainsi le chef de l'Etat!...

Le petit voyou. — L'aurait mieux fail d'

i/ÉLu ! 119

s'esbigner k l'anglaise, V cliet" de l'Elall... Le deuxième moxsieuii, inquiet. — Groyezfus gu'il fa biivoii' tenir, Loupet?...

l'andis (lu'il parle, un individu fouille dans la poche de son pardessus.

Le petit voyou, bas. — IVgai'dez donc?... vlà qu'on fait d' raiinanl à son mouchoir el à son poi'lo-monnaie ! . . .

La femme. — FauL l'y dire?...

Le petit voyou, tarrètaut. — Jamais d' la vie!... vous l'avez donc pas r'gardé?...

La femme. — Xoii... [Elle le rer/arde.) — Ah! .. c'en esl un!... {Un temps.) — Ben, où (|u' c'est qu' nous alhins à c't' heure?...

L'ouviïiEn. — Faut suiv' Déroulède !...

Le petit voyou, — Turellemenl!.,. pis ■après, faudra voir à ra[»[»li([uer d'ssus V Sénat... fîiudra ])ion ((u'y rent' dans sa luriie... nous ii'ons v faire du chahut...

La femme. — Vous faites pas arrèlci', toujours!...

Le petit voyou. — J' l'ai d'jà été, arrélé r jour qu'on a séparé les Dreyfusards avant un' réunion au Pré-aux-Glercs ! . . . ils ont pas pu s' joindre, alors l'a fallu couper la poire en deux... Pressensé d'un côté, Reinach d' l'aut' avec chacun sa bande!...

La femme. — Pourquoi qu'on vous a arrêté?...

Le petit voyou. — Pac' que J'avais vagu'ment craché sus Pressensé...

La femme. — Qu'est-c' qu'on vous a fait pour ça?...

Le petit voyou. — Rien!... quand 1' sergot m'a amené et qu'il a dit pourquoi qu'y m'amenait, r cabot du quart-d'œil a pas pu s'empêcher que d' rire... « Rah! ça n' tache pas! » qu'il a dit... et y m'a r'iâché!...

l'élu ! 121

L'ouvrier. — Vous savez qu' nous faisons du ch'min sans qu' ça paraisse?,,.

La femme. — Où c'est y qu' nous sommes?. . .

L'ouvrier. — Place des Pyramides...

t}u'est-c' qu'y a?.,, on n' marche pus?.,. {Au gosse qui est assis sur son épaule.) Vois-lu c' qu'y a, toi?...

Le gosse. — J' vois Déroulède qu'est arrêté d'vanl l'estatue?... y parle...

Le petit voyou. — Alors, rentre ton chiffon, môme, qu'on entende un hrin...

La femme. — J' vois rien!...

L'ouvrier. — Tout 1' monde peut \n\s voir!... et pis, t'as pas besoin d' voii- pourvu qu' t'entendes?...

Le petit voyou, grimpé contre une des

folonnes des gâteries. — Déroulède est

monté sus 1' gros tas d' sable qu'est au pied

122 LES IZOLÀTKES

d' laslaluc!... les sci'yuls veuleuL 1' faii-e doscendre... Ah! ouiche!... du llan!...

L'ouvrier. — 'Coulez donc, Xoni de nom!...

Le petit voyou. — Nous sommes Imp loin pour entendre...

L'ouvrier se {pimpant puiir regarde)'. — Ah!... j' le vois, Déroulùde!... c'est magnilique!...

Le petit voyou. — Le xVii qui descend!... y r'part avec Marcel Habei'l!...

L'ouvrier. — Ah! si y eu avait beaucoup comme euss!...

Le deuxième monsieur, sineère. — Xus serions brobres !...

20 lévrier 189'.».

Le haut de la rue du Bac. Il est onze lieures du soir, La rue a un aspect inaccoulumé. Beaucoup de gardiens de la paix. Quelques passants qui s'arrcienl " pour voir». Rien à voir d'aiHeurs quant à présent.

l^N GROS iiom:\ik, chapeau de feutre, ni me Ion, ni tyrolien, )ii complètement mou, maii> (le forme hixarre et lointaine. Il semble que quand on était petit on a rencontré ce chapeaulà. Pardessus confortable. Un gros bâton à la main, lair d'un paijsan endimanché. Des

124 LES IZOL.VTRES

petits yeux malins dans une grosse fujure rouge et luisante comme une pomme. Il s^adresse à un monsieur qui, arrête', regarde le mouvement de la rue. — Qu'est-ce qu'y a donc ce soir par ici?...

Le monsieur. — Une réunion à la salle du Pré-aux-Glercs...

Le gros homme. — Gomme ça tombe!...

moi qui veux justement voir une réunion publique !...

Ux PETIT VOYOU. — L'est pas publique !.. . faut une invitation !...

Le gros HOMME. — Ahl...

Le PETIT voyou. — Pis c'est fini, d'abord ! . ..

Le gros homme. — Est-ce que c'est une réunion dreyfusarde?...

Le PETIT VOYOU. — Jamais!...

Le monsieur, au gros homme. — C/esl , Thiébaud qui fait la conférence...

Le gros homme. — Thiébaud ?... c'est-y • jieorges ?... Georges Thiébaud ?... j' l'ai déjà entendu, si c'est lui?... à Bergerac, que j' l'ai entendu... et là, il a dit leur fait aux Protestants !... Ali ! mais !... qu' c'était tapé !... {Il fait un mouvement.) Pisque c'est lui, j' vas essayer d'entrer...

Le petit voyou. — Pas la peine !... v' la qu' c'est qu'y s" trottent...

Le gros homme. — Que malheur !... est-ce qu'y vont passer par ici, au moins?...

Le petit voyou. — J' pense que oui...

mais y m'ont pas donné d' tuyaux...

Le monsieur. — Est-ce que Thiébaud seul a parlé?...

Le petit voyou. — Millevoye aussi a dit

que'qu' mots à la fin !... et enchantait La

Marseillaise... et on gueulait : « Vive l'ar-

126 LliS IZOL.VTRES

mée ! » el « A bas les Youtres! »... c' que c'était liurpli !...

Le gros homme, avec envie. — Vous y étiez donc ?,..

Le petit voyou. — J' le crois, que j'y étais !...

Le monsieur, incrédule. — Avec une invitation ?...

Le petit voyou. — Tu penses!... (7/ rit.) N'avait envoyé un délégué s' traîner à mes g'noux pour que j' vienne !,.. {Sérieux.) Non... j' m'ai glissé dans l'escalier du moment qu'on expulsait un dreyfusard... on m'a pas vu !...

Le gros homme, au monsieur. — Est-ce ({u'y en a encore beaucoup à F^aris, des dreyfusards?...

Le monsieur. — Beaucoup!...

Le gros homme. — Ah !,.. j'aurais pas

cru !... (Un silence.) — Vous n' Tôles pas, vous ?...

Le monsieur. — Non, Monsieur... (Embêté.) ai-je donc la tète d'un dreyfusard?...

Le gros noMME. — La têle ?,.. a quoi donc qu'on les r'connait, leu tctes?... nous aut', en province, nous n'connaissons point beaucoup ra !... à BlanchevilJe, y a qu' l'instituteur ({ui soye dreyfusard..", encore je n' sais point trop s'il est bien bon teint...

Le monsieur. — Où est-ce, Blancheville ?...

Le gros homme. — C'est dans la plaine d' Gaen... je suis cultivateur... Tuvache, cultivateur... c'est pour ça que me v'ià à Paris au jour d'aujourd'hui... j'amène des ch'vaux au concours hippique...

Le monsieur. — Ah !... parfaitement !...

Le gros homme. — Bien que j' sais pus à

quoi qir oa servira beaucoup, lesch'vaux?... qu'avec vos sales automobiles d' malheur, le métier est gâté, quoi?...

Le monsieur, conciliant. — Mon Dieu!...

ça dépend...

Le gros homme. — Ça dépend?... et de quoi donc, qu' ça dépend ?.., Tous les gens va en automobile à c't' heure, même dans l'affaire Dreyfus !... {Air ahuri du monsieur.) Oui... quand vol' Zola est allé à Versailles.

Le monsieur, protestant. — Permettez, ce n'est pas « mon » Zola!...

Le gros homme. — Ça m'est égal !... l'est tout d' même allé à Versailles en automobile pour s' faire juger...

Le monsieur. — Juger est excessif!... {Un silence.) Alors, on n'est pas dreyfusard dans la plaine de Gaen?,..

Le gros homme. — Ah ! mais, bié sûr qu'

non, qu'on n Test point!... {Revenant à son ide'e.) J' vous d'mande un peu si Zola aurait pas mieux fait d'ach'ter un' belle paire de ch'vaux qui l'auraient amené aux assises en trottant les pieds dans 1' nez... car y doit êtr' joliment riche d'puis tout ça?...

Le monsieur. — Depuis tout quoi?...

Le CtRos homme. — Ben, l'affaire Dreyfus, et r Syndicat, et tout 1' tremblement?... il a ])ié sûr pas travaillé pour rien, s' pas?...

Le monsieur. — Mais si ! . . . monsieur Zola a certainement travaillé pour rien... ou, du moins, pas pour de l'argent?...

Le gros homme, ahuri. — Pour quoi qu'il a travaillé, alors?...

Le monsieur. — Mais pour la... je ne dirai pas pour la gloire, ça serait excessif... mais pour la notoriété... et, en fait, il a eu raison, car il est plus célèbre, grâce à

LES IZOL.VTRES

« l'affaii-e Zola )^, ([ue i)ar ses nombreux livres el son énorme talent...

Le gros homme. — Voyez-vous ea !...

Le monsieur. — Et il n'est pas le seul homme de lettres qui soit dans ce cas... monsieur Marcel Prévost, par exemple, est aussi plus connu comme dreyfusard militant et négociateur de la ïriplice Trarieux-Zola- Scheurer-Kestner, que comme auteur des 1)emi-Vie)'[/es, un volume qui a pourlant fail terriblement de bruit...

Le gros homme. — Ma Hllc a lu r-a, les Demi-Vieiv/es...

Le monsieur. — Ben, on va bien dans la plaine de Gaen !... (co)itîiiuant.) Il y a aussi, parmi les gens illustres surtout du chef de l'Affaire, monsieur...

Le l'Eirr voyou. — La fois-ci, ça y est !..*: Los v'ià ([ui s' g-rouillent !...

A i.A sortil: du pué-aux-clercs 131

Le gros homme, regardant de loin la foule qui sort. — Est-ce Georges Thiébaud?..,

Le petit voyou. — Pas encore!... c'est d'abord 1' fretin qui sort... y en a au moins l)Our dix minutes avant les grosses légumes...

Le gros homme, au monsieur. — Alors, à Paris, y a ({u' les auteurs ([ui soyent dreyfusards ?..,

Le MOxsn^URv. — Il y a tous ceux à qui le gâchis prolite et toui; ceux qui se gobent à un degré infini parmi les gens de lettres aussi bien ([ue parmi les universitaires, ou les cabotins, ou les savants, ou les magistrats, ou les l)as-bleus... Ge qui s'est jeté - dans le parti dreyfusard, c'est — à ({uelques rares exceptions près — tout ce ([ui est louche, raté, artificiel, impuissant, ridicule, taré ou juif... Le Syndicat possède quatre

littérateurs de laleut, une l'omiue exquise et un grand savant... à part ra, rien qui vaille un regret!... Et derrière ra, beaucoup d'ouvriers, dit-on...

Le gros homme. — C'est très drùle!...

jamais, de loin, on n' croirait cju' c'est important comme ra, 1' dreyfusardisme !... On sait qu'y a Reinach, Trarieux, 1' rabjjin et Clemenceau, et pis c'est tout!... du uKjins, on croit qu' c'est tout !...

Le monsieur. — Tant mieux si on croit ça !... {Vil silence.) (Ju'est-ce que vous êtes dans le Calvados ?. . . liépublicains ?. . .

Le gros homme. — Non... on n'est pus pour la République d' maint'nant...

Le monsieur. — Orléanistes?...

Le gros homme. — Seulement dans lus châteaux... et pas dans tous...

Le monsieur. — Bonapartistes, alors?...

A LA SOUTIE DU PiiÉ-AUX-CLERCS 133

Le gros homme. — Bon plutôt!... C'est-àdire on rélait... mais oui, on l'est pus non pus !...

Le MONsiEUK. — Ah!... et pourquoi ça?...

Le gros homme. — Ben, parc' que d'puis qu'on a vu sus l' journal que 1' prince Victor s'a déclaré pour les Juifs, on n'en veut pus, comme de juste... Pas la peine d' clianj^^er pour retomber dans la mélasse où qu' nous sommes déjà !... avec des Youpins dans r gouvernement et }>arlout...

Le monsieur. — On les déteste en Normandie, les Juil's?...

Le gros homme. — Rapport à l'aflaire Dreyfus!... avant on n' les connaissait pas!... Y avait que'([ues marchands juifs à Caen, mais on n'y prenait pas garde... même qu'on ' achetait chez eux... c'était commode...

Le monsieur. — Oui... dans toutes les

LLS IZOLATRES

grandes villes les bazars et les magasins de nuLiveautés sont aux mains des Juifs !...

Le gros noMME. — Mais d' puis TAffaire on ouvre l'œil... El à Paris ?... c'est Là qu'y doit y eu avoii-, des Juifs?.,,

Le monsieur. — A en être incommodé, c'est le cas de le dii-e !...

Le gros homme. — Et le prince Victor?... est-c' qu'on en veut?...

Le MONSIEUR. — Xon, fini, le prince Victor ! et c'est pas volé !... Les Juifs ne portent [»as la veine à leurs princes, d'ailleurs...

Le gros homme. — Ali ! ...

Le monsieur. — Le prince de Galles se casse la jamlic dans l'escalier d'un Pioths- ■ child... L'impératrice d'Autriche est assassinée en allant chez une Ilothschild, le prince Victor s'effundre i)iteuscment sous la syml)athie qu'il témoigne aux Juifs...

A LA SORTIE DU PllÉ-AUX - CLERCS 135

Le gros homme. — Il dit ([ue son oncle i\ réglé la question juive, qu'il a loléré les Juifs en France et qu'il fera comme lui... il a tort... tout le monde peut pas faire c' que faisait son oncle... C'était Napoléon, et à Napoléon on pouvait passer bien des choses ({u'on n'a aucune raison d' passer au prince Victor, s'pas?...

Le monsieur. — r/est absolument mon avis...

Le gros homme. — Alors vous n'êtes i>as non plus pour lui ?...

Le MoxsiELii. — Dieu m'en garde!...

Le GROS homme. — Pour qui ctes-vous?...

Le MONSIEUR. — Pour le gouvernemoiil qui nous débarrassera totalement de l'aiTaire Dreyfus d'abord et ensuite des Juifs et de leurs amis... oh!... leurs amis!...

Le GROS HOMME. — C'est vrai... les amis

i3ti ll;s izol.vtki's

des Juifs, ça doit pas être du monde bien propre... les Juifs, eux, y sont Juifs sans l'avoir l'ait exprès... tandis qu' les ceusses qui leur courent après, ben c'est pac' qu'y 1' veulent bien!...

Cris, venant de l'escalier qui descend de la salle du Pré-anx-CU'rs, et cessant dès qu'on arrive dans la rue.

— Vive Thiébaud ! . . . Vive Millevoye ! . . . A bas les Juifs!... Vive Déroulède et Marcel Habert !... Vive Marchand !... Vive l'armée!... Vivent les patriotes!... A bas les Youtres ! . . . Vive Barrés !

Le petit voyou. — T'nez !... les v'ià!... C'iui-là qui passe !... c'est Georges Thiébaud!... r voyez-vous?... et Millevoye, à côté ?...

Un ouvrier. — G' qu'y parle, Thiébaud !...

cesl rien chouette!... et Millevoye donc quand il a dit pour la Conciergerie...

Deuxième ouvrier. — J' regrette pas ma soirée ! . . .

Le gros homme. — Eh bien, mais, v'Ià des ouvriers qu'ont pas l'air d'être dreyfusards?...

Premier ouvrier. — Dreyfusards?... Ah !

malheur ! . . .

Le monsieur. — Y a-t-il, oui on non, beaucoup d'ouvriers dreyfusards?...

Deuxième ouvriep.. — Tout d' même!...

les ceuss qui lisent F Aurore, le Siècle, la Lanterne, la Ftlte République..., ou bien alors les enrôlés... Mais ceuss qui suivent leur idée ou qui ont servi des Juifs ou travaillé pour eux, n' sont pas d' leur côté!... allez ! . . . sûr ! . . .

Premier ouvrier. — Et puis, l' jour d' la

bagarre, on ï verra bien, d' quel côlé (ju'y sont...

Le PEirr voyou. — Vive Thiébaud!... Vive Millevoye !... A bas les Youlres!...

Le gros homme et les deux ouvriers. — A bas les Youlres !...

Le monsieur. — A bas leurs amis !..

20 mars 1899.

Chez les Veulcs. C'est le jour de rdcoption de M™^ de N'eules. Salons très élégants. Monde très cliû'.

M""' DE Veules, à M. cl' Oronge qui vient (l entrer. — Gomment?... Vous avez été bousculé à ce point- là?..,

M. d'OrOxXge, essouffle, brossant son chapeau qui ressemble à un hérisson. — Je suis à moitié étouffé!... C'est abominable!... O sont des mœurs de sauvages!

140 LES IZOL.VTRES

M'"' DE Rebondy, montrant une sorte de plaque gluante sur la manche de M. d'Oronge. — Qu'est-ce que vous avez donc là?...

M . d'Oronge, regardant sa inanche. — Ah !.. . c'est un œuf qui s'est écrasé sur moi... il a été lancé d'une fenêtre...

L.\ PETITE M'"* DE YiEiLLEROCHE, uée Judâa, qui sort d'un autre salon une tasse de thé à la main. — Pourquoi vous a-t-on lancé un œuf, monsieur d'Oronge?...

M. d'Oronge. — On ne me l'a pas lancé. Madame... c'est moi qui l'ai reçu, mais ce n'est pas à moi qu'il était destiné...

Lk petite de Vieilleroche. — Ah!... et à qui était-il destiné?...

M. d'Oronge. — A monsieur Loubet...

La petite de Vieilleroche, qui depuis qu'elle a épousé un des soutiens « du Prince » le fait à la grande pose, clignant des yeux. —

LE JOUR I>U SACllt; 141

monsieur Loubet, vous dites?... que c'est que ça, monsieur Loubet?...

M"'" DE Veules, qui est plutôt gobeuse, expliquant. — C'est le nouveau Président!...

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