‹ Les Jacobins peints par eux-mêmes. Histoire de la Société populaire et Montagnarde de ProvinsChapitre 15 sur 19 · FÊTE A LA PUDEUR · texte numérisé non relu

FÊTE A LA PUDEUR

proposée comme modèle pour les autres fêtes décadaires

par Opoix, représentant du peuple.

Imprimé par ordre de la Convention nationale

à l'imprimerie nationale.

iNivôse, l'an III.

h'IIymne à la Pudeur, qui termine ce discours et qui en constitue la page saillante, m'a paru digne d'être reproduit ici, non comme

un chef-d'œuvre de poésie, mais comme un monument assez curieux de la littérature du temps.

IIYxMNE A LA PUDEUR

Descends de la voûte azurée !

Ils sont passés ces tristes jours Où tu fuyais, toute éplorée.

L'air qu'on respire près des cours.

Assez des âmes criminelles. Dans ces séjours souillés d'horreurs, Ont de tes roses immortelles Profané les vives couleurs.

La France, enfin régénérée, Bannit le vice et les tyrans.

Déjà du règne heureux d'Astrée Nous contemplons les fruits naissants.

Pudeur ! fille de la Nature !

Bientôt ta timide rougeur Sera la plus belle parure Et le fard du sexe enchanteur.

Ah ! sans cesse de l'innocence Colore le front ingénu, Accompagne l'adolescence Et couvre son sein demi-nu.

Inspire à la nouvelle épouse Ces refus si vains et si doux.

Quand mollement elle repousse Les caresses d'un jeune époux.

Que sa résistance a de charmes Auprès de l'amant délicat!

Elle cède, elle rend les armes.

Mais elle a l'honneur du combat.

Chastes époux, à l'œil vulgaire Dérobez vos ardents désirs !

Que le silence et le mystère Prêtent leur ombre à vos plaisirs!

Entre son époux et son père Pénélope doit prononcer...

C'est son époux qu'elle préfère.

Mais comment oser l'avouer?

Un voile a couvert son visage; Il dérobe aux yeux sa rougeur. Son père comprend ce langage...

Il voit que l'amour est vainqueur.

Pour que ce trait serve d'exemple.

Quoiqu'il coûte cher à son cœur, Icare fait bâtir un temple Et le consacre à la Pudeur.

L'infâme ïarquin, par un crime.

De Lucrèce a ravi l'honneur.

Lucrèce, innocente victime.

Se plonge un poignard dans le cœur.

En tombant, Lucrèce expirante Craint de s'offrir indécemment.

Autour d'elle sa main tremblante Cherclie à serrer son vêtement.

Ainsi sa pudeur vit encore.

Quand elle-mêne ne vit plus.

Et sa mort pour Rome est l'aurore Du nouveau règne des verlus.

Sur la tombe de Virginie

Avec Paul répandons des pleurs.

La pudeur lui coûta la vie

Et de tous deux fit les malheurs.

De la mort, qui s'olTre à sa vue.

Elle peut braver la fureur.

Mais il faudrait se livrer nue Dans les bras d'un libérateur.

Elle allait embrasser sa mère.

Et l'amour est là qui l'attend...

0 Pudeur, elle te préfère A la nature, à son amant !

Filles, conservez la mémoire De son sublime dévoûment.

Et, quand vous lirez son histoire.

Dites : « J'en aurais fait autant. »

Vous, par qui la toile s'anime Et le marbre paraît frémir.

Aux travaux de votre art sublime Que la Pudeur puisse applaudir.

Non, de la palme du génie Jamais vous n'obtiendrez l'honneur:

L'iiomme de bien vous le dénie, Si vous effravez la Pudeur.

Partout prescrivez la décence.

Législateurs et magistrats; L'immodestie et l'impudence Sont la ruine des Etats.

Les bonnes mœurs des Républiques Sont le soutien, font le bonheur.

Parmi nos vertus domestiques, 0 Français, comptons la Pudeur.

Que dans le sein de nos ménages Soit un autel en son honneur.

Tous les sexes et tous les âges Doivent un culte à la Pudeur.

2 pluviôse an lïl (21 janvier 1795). — La rigueur de l'hiver est excessive et la misère est alfreuse. Les ouvriers soulTrent tout ensemble de la faim et du froid. Dans cette conjoncture, un membre émet l'avis de prélever, sur le capital de 2.000 francs dont la Société dispose, une somme de 3oo francs pour le soulagement des pauvres. Cette touchante pensée rallie tout le monde, et la proposition est adoptée. Des commissaires sont nommés pour la distribution de ce secours.

10 pluviôse an III (29 janvier 1795). — Séance bien remarquable et certainement la plus belle de toutes celles auxquelles la Société nous a fait assister depuis sa venue au monde.

Les commissaires désignés à la dernière séance pour la distribution des 3oo francs aux indigents rendent compte de leur mission. Ils ont donné 5 francs à 6o malheureux divers. Mais le tableau qu'ils font de la misère générale est navrant et révèle trop clairement combien le secours, si précieux qu'il ait pu être, s'est trouvé insuffisant. Ils n'ont pu secourir qu'une très faible partie des familles en détresse. Ils ont eu la douleur de ne pouvoir pas venir en aide aux autres.

La Société s'émeut au récit de ces détails attristants. Elle songe tout de suite à réparer ce qu'elle regarde comme une injustice commise par elle.

Un membre s'écrie qu'il y a de la cruauté à secourir les uns sans secourir les autres. Le moyen de remédier au mal est bien simple. Puisque les 3oo francs n'ont pas suffi, il faut doubler la somme. Quel meilleur usage pourrat-on jamais faire de la caisse sociale?

On applaudit.

Un autre membre ajoute que la Société est en présence d'une situation exceptionnelle, qu'elle ne doit pas hésiter à se montrer généreuse sans limites et que son premier devoir est

aSo LES JACOBINS PEINTS PAR EUX-MÊMES

de secourir l'infortune, coûte que coûte. Làdessus, la somme volée précédemment est portée à 600 francs.

A ce moment un membre, le citoyen Michelin, imprimeur, au nom d'un généreux anonyme, verse une somme de 3oo francs pour les indigents; un autre membre, le citoyen Bertrand, verse pareillement 3oo francs pour le même objet. Enfin, une autre personne verse encore 5o francs, toujours pour les malheureux.

On le voit, la boule de neige s'arrondit. Ce n'est rien. La charité est ingénieuse.

Séance tenante, on crée une société d'amateurs qui auront pour objectif la fondation et l'organisation immédiates d'une suite de représentations théâtrales dont le produit sera consacré exclusivement à secourir la population indigente.

Par curiosité, je citerai les articles statutaires de cette société dramatique :

i" La municipalité sera informée que l'établissement se fera dans la salle ordinaire de la comédie.

2° Personne ne sera exempt de payer son entrée au spectacle, excepté les artistes et les commissaires.

3' Le tarif des places sera de 2 5 sols pour les premières loges, 1 5 sols pour le parterre, losols pour le paradis.

4" Il y aura à la porte d'entrée une sentinelle nommée par la municipalité.

5° Tous les frais, de quelque nature qu'ils soient, seront pris sur la recette, et l'excédent sera distribué par la municipalité elle-même.

6" Tous les frais de musique, costumes et autres seront supportés par les artistes amateurs.

On le voit. La Société, déchue de son rôle politique, passe, pour sa gloire, à l'élat de société de bienfaisance. Elle y était préparée depuis longtemps par les sentiments généreux dont elle a donné tant de témoignages depuis que nous la connaissons.

Je me reprocherais de ne pas rappeler ici un acte de désintéressement qui prouve à quelle hauteur s'élevèrent les âmes des pauvres gens dans ces temps héroïques :

Une pauvresse a reçu de la main des commissaires une pièce de 5 francs, comme ses voisines. -^Le lendemain, elle vient trouver le président et elle lui explique posément qu'elle a réfléchi et qu'elle n'est pas ^ssez malheureuse encore pour avoir besoin de ce secours. Elle

aSa LES JACOBIiSS PEINTS PAR EUX-MÊMES

rend les 5 francs à la Société, pour qu'ils soient donnés à plus malheureuse qu'elle.

2 5 pluviôse an III (i3 février 1795). — Symptôme bien alarmant. Les citoyens Finot, maire, et Bureau, officier municipal, envoient leur démission de membres de la Société. On rougit donc aujourd'hui d'un titre dont on se glorifiait hier? 0 Robespierre, les thermidoriens nous ont tous guillotinés avec toil

Et ceci n'est rien encore. Lisez ce qui suit :

(( Pour satisfaire à un désir (désir est charmant) de la Convention nationale, la Société arrête que les bustes des personnes décédées depuis 1789 et qui, par suite des honneurs du Panthéon, avaient été placés dans la salle des séances, en seront retirés. »

Or, savez-vous quels sont ces bustes.î^...

Celui de Marat^ de l'ami du peuple, du martyr de la liberté, figure en première ligne I O revers I

Mais ce qu'il y a d'étonnant dans tout ceci, c'est la sérénité imperturbable avec laquelle nos ci-tievant Montagnards provinois se conforment aux ordres du pouvoir.

3o pluviôse an III (18 février 1790). — Séance galvanisée par la présence du citoyen

représentant Le^/Mi/iio *, commissaire de la Convention. La mission du citoyen Lequinio a pour objectif de changer les fonctionnaires de la région et de remplacer les sans culottes par des gens un peu moins exaltés.

Ses efforts ne sont pas toujours heureux. Par exemple, il nomme assesseur du juge de paix le citoyen Andry; il nomme agent national le citoyen Rayer. Tous deux font valoir des raisons plus ou moins sérieuses pour se soustraire à rhonneur. On sent que charges et fonctions publiques sont peu enviées, et pour deux motifs : d'abord parce qu'elles sont médiocrement rémunératrices, ensuite parce qu'elles sont trop exposées aux changements.

Le citoyen Lequinio fait un discours qui est fort applaudi. Puis il entend des bambins qui lui récitent le catéchisme républicain. On chante ensuite des hymnes patriotiques. 11 embrasse les enfants, il embrasse le président, il embrasse tout le monde.

Suit le compte rendu de la répartition des secours ordonnée par la Société entre les indigents de Provins.

* Lequinio de Kerblay (Joseph- Marie), i755-i8i3.

Le total des sommes à distribuer montait k 1.538 livres, soit 900 liv. de la Société et 988 des dons particuliers. 11 a été distribué, savoir :

le 2 pluviôse à 70 personnes . . 385 livres, le i5 pluviôse à t3o — . . 601 —

200 personnes. 986 livres.

Il reste en caisse , . 552 —

Total égal i538 livres.

La Société décide que les indigents qui auraient été oubliés pourront se présenter à la Société demain, à l'heure fixée par elle, afin de recevoir, sur leur réclamation, les 5 francs auxquels ils ont droit individuellement.

Le représentant Lequinio se déclare très édifié par cette scène dont il est le témoin, et il donne de légitimes éloges à la générosité de la Société.

Pour clôturer montagnardement la séance, des enfants chantent des couplets patriotiques. Cette fois je m'abstiendrai de rire, mon propre père, alors âgé de sept ans, étant au nombre de ces jeunes artistes lyriques.

i5 ventôse an III (5 mars 1795). — Les séances deviennent de plus en plus incolores. De nouvelles démissions sont envoyées. Une motion est faite, c'est la suivante, très suggestive :

(( Considérant que le 9 thermidor, en mettant fin à la terreur, a modifié de fond en comble les opinions des citoyens, on demande qu'il soit procédé à une épuration générale de la Société. »

Ce qui signifie : on expulsera de la Société tous les sociétaires qui paraîtront fidèles aux principes de la ci-devant Montagne.

La réaction s'accentue.

Un décret de la Convention ayant décidé la création d'écoles centrales sur tout le territoire de la République, la Société, d'accord avec la municipalité, adresse à la Convention une députation à l'efTet d'obtenir que le siège d'une école centrale soit établi à Provins. La Convention fait le meilleur accueil aux envoyés provinois et leur donne les promesses les plus encourageantes.

20 ventôse an III ( i o mars 1795). — On rend compte de la répartition du reste de la somme destinée aux indigents. Il a été distribué aux personnes qui se sont présentées, savoir :

d'une part à 36 personnes. . . 198 francs, d'autre paît à 87 — ... 175 — d'autre part à 3a — ... i5i —

io5 personnes. 524 francs.

Si l'on ajoute à ces totaux partiels nouveaux

les totaux partiels antérieurs, on constate que la Société a distribué des secours à 3o5 indigents, et qu'elle a donné à chacun d'eux individuellement une pièce de 5 francs.

25 ventôse an III (i5 mars 1795). — On arrête que les prêtres auront de nouveau le droit de faire partie de la Société. C'est une réhabilitation.

3o ventôse an III (20 mars 1795). — Une dénonciation aussi curieuse par le fond que par la forme. Il faut la reproduire telle quelle.

Le citoyen Juin, maçon, demeurant à Provins, envoie à la Société l'adresse suivante :

(( Déposition faite contre les citoiens Fariat et Philippe tout deux membre du sidevant Comité révolutionnaire et de la manière qu'ils se sont comportées venants chez moy les 29 ou 3o nivôse an 2 de la République.

« Scavoir en arrivant dans notre maison en y entrant ils ont demandés à ma femme où que j'étais à travailler pour me chercher. Étant de retour à notre maison ils ont demandés une chambre à part en même temps ils ont demandés de leur faire du feu et de leur mettre une table ils se fesait servir comme des ci devant seignieurs.

« Ont commencé par dire à ma femme qu'elle sorte de cette chambre. Sur celle parole elle leur y a répondu pourquoi voulez vous que je sorte nous n'avons rien de caché entre l'homme et la femme.

(( Ce misérable Fariat a toujours persisté a prise ma femme par le bras et la mis à la porle en lui disant qu'il allait interroger son homme et que d'après son tour viendrait. En même temps il tira de sa poche un pistolet étant munis de deux les posants sur la table. Celui y a fait à ma femme une si grande révolution qu'elle a été du temps sans en pouvoir revenir. Jugez honnête ciloien si c'est comme ca qu'on doit se comporter chez d'honnêtes gens ils n'avait pas peur de faire mourir ma femme de révolution. En même temps il m'adresse la paroUe pour me dire que j'étais soupçonné d'avoir caché de l'argent chez le citoien Rivant de Vienne. Et moi innocent sur la demande qu'il mont fait je leurs y ai répondu que j'avais jamais travailloé chez ce citoien et mont menacé que si je ne leurs avieu pas il allait me faire incarcer tant le que la guerre dureret. Ils m'on pris par tout les bout me disant qu'il savait qu'il en avait que j'aille leur montrer la place ou qu'était l'ar-

gent, qu'ils m'avion accusé d'avoir caché et qu'ils m'en donnerions la moitié. Et je leus y ai répondu que j'étais pus juste queu, qu'il me montre la place et que je leus y abandonnerait tout d'autant que j'étais innocent de leu mensonges.

i< Je suis ben aise citoien de vous instruire de la manière comme ses mauvais sujet se sont comporté chez moi.

(( Citoien salut et fraternité.

(( Signé Juin, maçon à Provins. »

5 germinal an III (26 mars 1795). — On demande que l'on fasse disparaître des murs de la salle des séances les mots de Mort et de Bonnet rouge, qui contrastent avec les principes actuels.

Quel abîme creusé entre hier et aujourd'hui I

10 germinal an III (3o mars 1795). — L'épuration suit son cours. Elle révèle un grand nombre de faits qui ne sont pas à l'honneur des incriminés. Ce sont surtout les anciens membres du comité révolutionnaire qui paraissent compromis.

Le citoyen Colmet est convaincu d'avoir exercé sur les malheureux détenus une vraie barbarie. Il ne se présentait devant eux que le

pistolet à la main. Il les menaçait de faire feu sur quiconque paraîtrait aux fenêtres, etc. En outre, on l'accuse d'avoir tiré de l'argent des prisonniers.

Le curé de Saint-Ayoul, notre vieille connaissance, le citoyen Lambert, lui qui a joué un rôle si prépondérant, non seulement dans la Société, mais aussi dans le comité révolutionnaire, le curé Lambert est appelé à se défendre contre les plus graves accusations. On lui reproche notamment de s'être montré d'une dureté cruelle à l'égard des curés détenus.

Le citoyen Lambert, curé de Saint-Ayoul, dont nous avons eu tant de fois l'occasion de signaler les ardeurs révolutionnaires, mais qui ne nous a jamais fourni le moindre prétexte à suspecter sa sincérité ni son intégrité, s'était fait bien des ennemis pendant les beaux jours de la puissance montagnarde à Provins. Victime de la réaction thermidorienne, il fut privé de ses armes et de ses droits de citoyen. Le curé Lambert était homme de combat. Il n'accepta pas ce jugement sans protester. Il adressa au directoire du département un mémoire dans lequel il réfuta point par point chacune des accusations lancées contre lui.

290 LES JACOBINS PEINTS PAR EUX-MÊxMES

L'analyse de ce document est vraiment digne de figurer ici, parce qu'elle complète d'une façon très exacte cette physionomie originale et d'ailleurs peu sympathique du curé jacobin.

(.( Vu le mémoire du citoyen L..., ex-curé de la paroisse de Saint-Ayoul de Provins et ancien membre du ci-devant comité révolutionnaire de la même commune, tendant à obtenir la remise de ses armes qui lui ont été enlevées;

c( Vu les motifs du désarmement fournis par ladite municipalité, où il est dit que son caractère dur est peint sur sa figure et dans toutes ses actions, qu'il se fait un mérite de son excessive dureté, traitant les détenus inhumainement, ce qui avait été la eause de son expulsion de la Société populaire ;

(( Le département, considérant que le susdit citoyen n'a fait partie d'aucun des deux tribunaux révolutionnaires qui ont répandu la terreur dans la commune de Provins ; qu'il n'est point accusé d'avoir pris part à aucune taxe révolutionnaire; qu'il a reçu de la nature un caractère dur et quelquefois morose, et que ses formes sont souvent sévères et peu obligeantes; qu'on ne pourrait lui reprocher ces défauts que l'éducation n'a pu effacer, qu'autant que, pen-

1795 agi

dant son assistance au comité, il aurait été l'auteur ou le complice d'actes tyranniques ou arbitraires ;

(( Que l'inculpation faite au citoyen L... d'avoir dit que, si le représentant Maure avait suivi son avis ,deiioàii2 détenus à qui on a donné la liberté, lo au plus l'auraient obtenue, n'est appuyée d'aucune preuve, etc.

(( Arrête, conformément à l'avis du district de Provins, que les armes seront rendues à l'intéressé, et le réhabilite dans ses droits de citoyen. »

(Archives départementales, messidor an III, p. 187.)

Quoi qu'il en soit, cet homme, malgré tout ce qu'il a pu dire pour sa justification, nous apparaît comme un bien triste sire, et peu fait pour honorer cette révolution dont il s'est proclamé le fervent disciple.

Un membre est dénoncé comme étant partisan des ci-devant terroristes.

Enfin, un autre membre est dénoncé comme ayant entretenu des relations particulières avec le montagnard Dubouchet, jadis l'idole de la Société. On le voit, la réaction n'a plus de progrès à faire.

Conclusion : On ne conservera, dans la

Société régénérée (?), que les citoyens qui consentiront à brûler ce qu'ils ont adoré et à adorer ce qails ont brûlé.

i5 germinal an III (4 avril 1795). — Dernière séance. Elle n'offre aucun détail digne d'être noté.

Je ne sais pas si la Société populaire de Provins a prolongé de quelques semaines son agonie. Mais ici finit son Journal et par conséquent son histoire.

Parvenu au terme de celle longue analyse, j'essaierai mainlenant de jeler un coup d'œil sur l'ensemble des faits dont les procès-verbaux de la Société populaire nous ont rendus les témoins.

D'une part, je résumerai les phases diverses par lesquelles a passé successivement la Société dans la carrière relativement longue parcourue par elle.

De l'autre, j'examinerai et j'apprécierai de quel esprit elle fut tour à tour animée et quelle influence elle exerça sur la population provinoise.

Enfm, m'élevant plus haut, je chercherai à déterminer, au point de vue de la vérité historique, la juste mesure de reconnaissance ou de réprobation qui est due par les héritiers de la révolution à cette fameuse société des Jacobins

qui fut, comme on sait, de 1790 à 1796, l'un des rouages les plus puissants de l'organisme révolutionnaire.

Nous avons vu que la Société populaire formée à Provins le i" janvier 1791 avait terminé son existence en mars 1795. Elle avait survécu de quelques semaines à la Société mère et fonctionné un peu plus de quatre années.

Durant ces quatre années, elle avait changé quatre fois de nom.

Elle s'était appelée tour à tour Société des amis de la constitution ; puis Société populaire de Provins; puis Société populaire et montagnarde de Provins^ et enfin, après la chute de Robespierre, elle avait dû prendre la dénomination de Citoyens composant la Société populaire de Provins.

Chacune de ces diverses dénominations répondait à un changement d'orientation de la révolution et en reflétait le caractère.

Chose bizarre I Ces gens, capables de toutes les aberrations, de toutes les inconséquences,

si vous le voulez même, de toutes les sottises, ces gens-la, au fond, furent bons et humains, susceptibles des mouvements les plus généreux.

Nous les avons vus à l'œuvre. Nous avons, plus d'une fois, admiré avec quel élan sincère ils secourent toutes les infortunes, avec quel enthousiasme ils saluent tous les dévouements dont l'origine leur apparaît comme une manifestation ou une confession de la foi républicaine. Ce sont des croyants, ce sont des exaltés, ce sont des fanatiques. Ne leur demandez ni raisonnements ni faculté de raisonner. Mais de leur sincérité, mais de leur bonne foi, ne doutez jamais.

Leur respect pour la loi est religieux. Ils se se sont constitués ses exécuteurs ; ils se considèrent comme les soldats de la Convention et comme les sentinelles vigilantes préposées à l'observation de ses décrets.

On a vu avec quelle ponctualité le district de Provins s'est soumis à l'odieuse tyrannie de la loi du maximum. On a vu aussi avec quelle implacable rudesse la Société populaire et son comité de surveillance ont travaillé à l'exécution de cette loi.

Dans la question si délicate de l'approvisionnement de Paris, on se rappelle avec quelle ardeur, parfois ombrageuse et tracassière, mais toujours opportune, la Société s'est faite, dans cette occasion, l'auxiliaire de la municipalité et du directoire du district pour empêcher toutes les fraudes, pour prévenir tous les mécomptes. Que sa bonne volonté n'ait pas quelquefois dépassé la mesure permise, que trop souvent ses procédés aient été vexatoires et tyranniques, je n'essaierai pas de le nier. Mais le résultat fut trop conforme aux désirs de l'administration, et, disons le mot, à l'intérêt général, pour que la Convention refusât de donner au district de Provins un témoignage de sa satisfaction. Elle déclara que, dans cette occasion, le district de Provins avait bien mérité de la patrie. Certainement la Société populaire a le droit de revendiquer pour elle la plus large part de cet éloge, car si les rassemblements de grains ont pu être effectués avec tant de régularité, si les greniers de l'Etat ont pu être si promptement remplis, c'est précisément à l'infatigable activité et à la vigilance inquisitoriale, mais nécessaire, des membres du comité des subsistances, que ce succès doit être attribué.

On voit donc que la Société populaire, si elle mérite beaucoup de critiques, a droit aussi à beaucoup d'éloges.

Mais c'est principalement, à mon sens, au point de vue de l'esprit militaire que la Société populaire de Provins mérite le pardon de ses fautes.

La région briarde, il faut le reconnaître, est d'un tempérament un peu tiède. La Société populaire, par son effervescence, même factice, a contribué puissamment à surexciter et à entretenir en elle la fièvre de l'exaltation jacobine.

Si ampoulés, si ridicules que nous apparaissent aujourd'hui ces dithyrambes patriotiques dont nous avons lu ci-dessus plusieurs échantillons, si plate et si enfantine que nous jugions aujourd'hui cette littérature de club, il est impossible de nier la puissance entraînante exercée par elle sur les masses de ce temps-là. C'est que, pour les hommes de 98, il n'y a qu'un air et qu'un couplet, et c'est à cet air et à ce couplet que toute la littérature du temps aboutit. Liberté, égalité, patrie, république, ces quatre mots sont la langue et suffisent pour tout exprimer. Aussi bien, le citoyen de la France nouvelle a-t-il autre chose a dire que

son amour pour cette liberté reconquise par lui d'hier, pour cette égalité à laquelle il aspire de toutes les puissances de ses convoitises morales et sociales, pour cette patrie qui lui apparaît logiquement aujourd'hui comme une famille dont il est un membre, pour cette République, enfin, dont l'organisme vital ne le préoccupe sans doute pas outre mesure, mais dont le rôle tutélaire ne lui échappe pas, parce que, il le sent bien, cette forme de gouvernement est la consécration législative des principes qui lui sont chers.

Je résumerai comme suit mon appréciation sur les Jacobins de Provins :

Des hommes qui, durant quatre années, ont exercé sur la population et les autorités provinoises un pouvoir inquisitorial sans bornes, et à qui nous n'avons à reprocher aucun excès, aucun acte vraiment haïssable, de tels hommes ont droit à notre indulgence.

Certes, leur intelligence politique fut médiocre, et, dans de nombreuses occasions, nous avons pu rire de leurs naïvetés, mais, dans des occasions plus nombreuses encore, nous avons été forcés d'applaudir à l'excellence de leurs sentiments et à la réelle bonté de leurs âmes.

C'est pourquoi j'épargnerai aux Jacobins de Provins les flétrissures impitoyables sous lesquelles le plus sévère des bistoriens de la révolution — j'ai nommé Taine — accable indistinctement, non seulement les Jacobins de Paris, mais avec eux toutes les sociétés populaires de la province. Condamner nos Montagnards provinois avec cette rigueur serait l'injustice môme.

Pour moi, qui viens de passer huit mois dans leur intimité, qui ai reçu la confidence de leurs pensées, qui ai pris part à leurs débbérations, vécu de leur vie, je ne puis me défendre de les aimer, malgré leurs fautes.

Honnêtes gens, souvent aveuglés, mais jamais méchants, toujours prompts à faire passer l'intérêt public avant leur intérêt personnel, tels ils ont paru a mes yeux.

Je leur pardonne de bon cœur et leurs intempérances oratoires et toutes leurs fautes de grammaire ou d'orthographe, en faveur de leur enthousiasme patriotique et de leur dévouement si pur à la cause de cette révolution dont ils ont été les fermes soutiens.

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