‹ Les Jansénistes du XVIIe siècle [microform]Chapitre 103 sur 217 · Port-Royal, t. Ill, p · texte numérisé non relu

Port-Royal, t. Ill, p

decisifs sur la matiere, et qu'on y lisait peu, ou qui meme y etaient assez rares, ils eprouvaient pour 1'impre.ssioa mille difficultes que leur suscitait Albizzi, lequel cependant laissait imprimer a leur barbe un ecrit du P. Annat adversaire. Ils etaient obliges, souvent, pour faire arriver leurs ecritures au Pape, d'attendre son retour de promenade et de le saisir au passage dans rantichambre. On assure que le Pape hesita jusqu'au dernier moment : arrive au bord du fosse, dit Pallavicino (l'im des membres de la congregation), il s'arreta court, et on ne pouvait le faire avancer... Mais les cardinaux adversaires pousserent a ime conclusion prompte, et toucherent le ressort de 1'inf'aillibilite personnelle. Le Pape avail dit un jour a Saint-Amour, en lui montrant son Crucifix : Voilii mon conseil en ces sortes d'affaires. En cffet il repeta par la suite a M. Bosquet, evequc de Lodeve, qu'a cette occasion le Saint-Esprit Jui avait fait voir clairement la verite, en lui devoilant dans un moment les matieres les plus difficiles de latheologie : espece A'mfaillibilite d'enthousiasme qui parut une enormite a tous les catholiques non ultramontains (1).

M. Sainte-Beuve ecrit trois ou quatre pages de ceton d6gag6 et assure : c'est ce qu'il appelle debrouiller les clwses et les definir. II juge que cela suffit pour prouver que les ames catholiques romaines ont tort de juger de 1'affaire de la bulle diff6remment que les ames libres ou simplement chreliennes. II demande meme pardon d'avoir a toucher des matieres du dehors qui le jeltent si loin de ces etudes cheries. de ces serieux et nobles entretiens, de ces graves et saints caracteres, son veritable, son unique sujet. Mais, dit-il, ils furent nobles et humbles a ce prix. Le monde du dehors fut tel pour eux que je le montre. Ce bon et tendre ami des Messieurs voit le monde du dehors avec la liberte de son ame qui est grande, et la simplicity de son chrislianisme qui est extreme. Sa liberte d'ame lui permet de tout debrouiller, de tout definir & 1'avantage de ses clients ; sa simplicite de christianisme ne lui permet pas de soupQonner que Dieu se servait des docieurs jansenistes et des docteurs catholiques, des consulteurs et du Pape, pour tout debrouiller et tout definir a 1'avantage de 1'Eglise. M. Sainte-Beuve eut peut-etre compris 1'importance du debat engag'6 devantle Saint- Siege et 1'ineptie des termes d.'infaillibilite d'enthousiasme, qu'il emploie pour designer rinfaillibilite personnelle du Souverain-Pontife, s'il avait ap-

!. Porl-Royal, t. Ill, p. 19, sq.

profondi ces matieres du dehors, auxquelles il craint de toucher. II s'est surtout priv6 d'une grande jouissance en ne jetant qu'un coup d'oeil dedaigneux sur le monde du dehors. Ces graves et saints caracteres qu'il admire tant (1'admiration n'est pas le partage exclusif des times catholiques romaines), ne brillent pas dans ce monde du dehors d'un moindre eclat que que dans 1'ombre sacree de Port-Royal. II aurait pu conlinuer avec eux ses serieuoc et nobles entretiens, et applaudir encore a Y elevation, a Yhumilitti de leur coeur. Donnons-nous ce plaisir que s'est refuse M. Sainte-Beuve, de peur sans doute d'admirer les livres vn et vm des Memoires du P. Rapin, on nous trouvons les Messieurs tels qu'ils furent pour ce monde du dehors, et ce monde tel qu'il fut pour eux.

Pendant que les docteurs catholiques s'acheminaient vers Rome, Saint-Amour et ses compagnons n'epargnaient rien pour prevenir les esprits en faveur de la doctrine de Port-Royal. Non contents de corteger Fambassadeur de France, de visiter les cardinaux, de solliciter les generaux d'ordre, ils preparerent une Edition des Traites de saint Augustin conlre Pelage. Ils eurent soin de joindre au texte (ce que M. Sainte-Beuve ne dlt pas), des notes ou ils distillerent les erreurs de Jansenius. Ges notes n'echapperent pas a I'oBil vigilant de 1'assesseur du Saint- Office, lequel fit saisir 1'edition chez rimprimeur, Ignatio Lazara. A cette nouvelle, les deputes courent chez le cardinal Spada, dont ils avaient gagne les bonnes graces ; ils seplaignent vivement du procede : Ou est la liberte, lui disent-ils, s'il ne nous est pas permis de faire imprimer les ouvrages de saint Augustin, pour montrer la conformite de notre doctrine avec la sienne ? Le cardinal promet de leur faire rendre j ustice et se hata d'aller informer le Pape de ce qui se passait. A quoi bon, lui repondit Innocent X, imprimer saint Augustin dont les bibliolheques sont pieines ? M. Sainte-Beuve affirme cependant que les livres de saint Augustin y 6taient assez rares. G'est en petit qu'ils I'impriment, dit le cardinal, pour le faire voir plus commodement a leurs commissaires, qui pourraient s'effaroucher d'un saint Auguslin en grand, qu'il faudra souvent consulter. II ajouta (ce que nos Messieurs lui avaient persuade) que ce n'etait que pour faciliter ces recherches qu'on avait pense k cette edition, et que Sa Saintete" pourrait donner lieu de croire aux de"put6s qu'elle 6tait pr6venue contre eux si elle leur otait un moyen si innocent de se

defendre. Le Pape fit appeler Albizzi, 1'assesseur du Saint- Office, pour savoir le mystere de cette affaire. Gelui-ci expliqua au Souverain-Pontife comment les docteurs jansenistes, n'ayant pas eu le front de falsifier le texte de saint Augustin, qu'on aurait aisement verifi6 par d'autres editions, avaient falsifie les notes marginales, ou ils avaient mis les principaux points de leur doctrine... II fut d'avis qu'on leur permit d'imprimer saint Augustin sans notes. Le cardinal Spada se retira assez honteux d'etre venu soutenir de son credit un pareil artifice.

II nous semble qu'au lieu d'etre dejoues sous mains, nos docteurs cherchaient a jouer sous mains leurs adversaires. Puis, voyez ces heros toujours prets a s'ecrier :

Et combats centre nous a la clarte des cieux !

Le P. Annat lance contre eux, au grand jour, son trait6 de Libertate incoacta ; aussitot ils en appellent au Pape et a 1'ambassadeur, pour obliger ce vaillant d6fenseur a rester dans 1'ombre et a cacher ses armes. Au lieu de combattre a la clart6 des cieux, ils preferaient intriguer. Ils couraient de chez le P. Luca Vadingo, religieux de 1'ordre de 1'etroite- Observance, chez le P. Raphael Aversa, clerc regulier du couvent de Saint- Laurent in Lucina ; de chez le P. Ubaldin, general des Somasques, chez le P. Hilarion Rancati, superieur du couvent de Sainte-Croix de Jerusalem. Leur assiduite, leurs flatteries, leurs honnetetes, et 1'eclat de leur train, car ils allaient toujours en equipage, suivis d'estafiers, eblouirent ces bons Peres et les seduisirent. Us gagnerent aussi le general des Augustins et celui des Dominicains. On s'imagine aisement, vu 1'irnportance des personnages, de qtielles caresses nos Messieurs les entouraient. Ils ne manquaient pas d'envoyer a Port-Royal les bulletins de leurs conquetes, qui passaient de main en main, dans le parti, ou Ton disait triomphalement : Les gene"raux d'ordre se dSclarent !

Cette belle ardeur ne faisait point oublier aux deputes de la Sorbonne les soins dus a leur sante. M. Brousse quitta la Ville-Eternelle, persuade que 1'air n'y 6tait pas bon pendant 1'ete. Quand M. Hallier et ses compagnons arriverent &. Rome, le Pape, qui les regut avec le plus bienveillant empressement, leur avoua en souriant qu'il avait ete peu edifie de la delicatesse du chef de la deputation de leurs adversaires, dont le zele pour sa foi n'aurait pas 6te assez fort pour soutenir les premiers

rayons des chaleurs du mois de mai. Dans cette premiere audience. Hallier barangua Innocent X en italien, n'omit rien, et ne futpos ennuyeux, ditLagault (1), qui pensait certainement aux flots intarissables de 1'eloquence jans&iiste. II lui declara que 1'affaire des cinq propositions n'avait rien de coramun avec celle de Auaciliis, agitee sous Clement YII I ; qu'il s'agissait de savoir si le livre de Feveque d'Ypres avait ete censure dans les formes, et qu'ils n'etaient venus que pour lui demander la confirmation de la bulle d'Urbain Y1II. Apr.es ce discours, Hallier remit au Pape la lettre des 86 eveques, dont les sentiments pleins de respect et de soumission envers le Saint-Siege iirent encore mieux ressortir aux yeux du Souverain-Pontife 1'inconvenance des conseils et des menaces que lui avaient envoyes les prelats de Port-Royal.

On suL 3)ienlot dans Rome avec quelle amabilit6 Innocent X avait accueilli les deputes catboliques. Saint- Amour en devint reveur. Lagault ecriyait a un de ses amis de Paris :

Dcpuis noti 'e audience, nos ennemis ont bien rabattu de leur caquel: ils vieunent nous sender pour decouvrir nos desseins: nous ne les menagooos pas, et nous ne faisons rien sans bon conseil, dont nous sommes Lien assisles ici. Au reste que Messieurs Jes jansenistes disent ce qu'il leur piaira, il y a ici (apprenez-le, M. Sainte-Beuve) des bonnes teles et des gens qui lisent et entendent saint Augustin pour le moins aussi bien qu'cux : ils veulent leur persuader que sous le nom de Jan.semus le dessein des jesuitcs est d'attaquer Jeur doctrine. C'est pourquoi nous vous prions de voir a Paris les docteurs jacobins et de faire en sorle qu'ils ecrivent a leur general que cette affaire n'a rien de commun avec la doctrine de son ordre: ce qui est si veritable que nous I'avons declare au pape dans notre Memorial: et nous avons eule bouheur de commencer a lui plaire par cette declaration.... (2)

M. Sainte-Beuve, qui a sur le caractere d'Innocent X de ciir-ieixr renseignements, des renseignements que tout garantit judicieux et impartiaux, puisque M. Henri Arnauld les lui fournit, ne reconnait a ce pape d'autres qualites que 1'ind^cision, 1'avarice et la finesse; il nous le represente hesitant jusqu'au dernier moment dans 1'affaire des cinq propositions, puis trancbant tout a coup le d^bat par un moment d'inspiralion

Page 1